Le réalisateur Denis Villeneuve.

Denis Villeneuve: pas deux comme lui

Bien qu'il atterrisse sur les écrans après Prisoners, Ennemi (Enemy) fait le pont, dans la cinématographie de Denis Villeneuve, entre Incendies, finaliste aux Oscars en 2011, et son premier film américain. Ce long métrage, inspiré du roman du prix Nobel José Saramago L'Autre comme moi, représentait « un laboratoire nécessaire » pour le cinéaste. « La marche était trop grande entre Incendies et Prisoners. J'ai réussi à convaincre le studio de me permettre de tourner Ennemi avant de m'attaquer à Prisoners. J'en avais vraiment besoin. »
Le Québécois apportait la dernière touche à Incendies, avec l'impression que « j'allais me casser la gueule », quand il a lu L'Autre comme moi. Il se cherchait un projet parallèle, pour retomber sur ses pattes, au cas où...
Il avait aussi envie de travailler avec le producteur torontois Niv Fichman, derrière l'adaptation de L'Aveuglement, un autre roman de Saramago, porté au grand écran par Fernando Meirelles celui-là.
« José Saramago ayant apprécié le film, Niv avait négocié les droits pour deux autres romans, dont L'Autre comme moi », raconte Denis Villeneuve.
Ce livre plonge le lecteur dans la vie d'un professeur d'histoire (rebaptisé Adam Bell) qui mène une vie peinarde entre l'université et une femme qu'il fréquente de façon plus ou moins soutenue. Jusqu'au jour où, en visionnant un film, il se découvre un sosie. Marié et cumulant les rôles de soutien au cinéma, comme lui, Adam, en a toujours rêvé...
1 + 1 = 1... encore une fois
Dès qu'il en a entrepris la lecture, Denis Villeneuve a « senti » qu'il pouvait tirer un long métrage de ce roman aux style et rythme particuliers (José Saramago écrit sans ponctuation, ou presque, fondant narrations et dialogues dans sa trame).
Un roman qui s'intéresse à l'idée que « la répétition, c'est l'enfer », ainsi qu'à la notion du double, « cette peur qu'on a que quelqu'un d'autre comme soi existe quelque part, parce qu'on évolue dans une société de plus en plus narcissique, il me semble ».
« Le film n'est donc pas une adaptation, mais bien une interprétation de L'Autre comme moi », précise le réalisateur dans la foulée.
Il a ainsi passé « des milliers d'heures » à « coacher à distance » le scénariste Javier Gullón, pour ciseler avec lui cette histoire, à la base, toute simple : « Parce qu'au final, il s'agit d'un homme qui quitte sa maîtresse pour revenir vers sa femme... »
Un homme menant une double vie, donc, confronté à ses propres désirs et zones troubles. Et une autre manière de concevoir que 1 + 1 = 1, comme dans Incendies.
Toujours en lien avec Incendies, il existait dans L'Autre comme moi « cette part d'inconscient, ces colères et fantômes du passé qui nous habitent, voire nous influencent, quand vient le temps de prendre des décisions ».
Après Polytechnique et Incendies, Denis Villeneuve éprouvait par ailleurs l'urgent besoin d'approfondir sa direction d'acteurs par le biais d'un projet plus intimiste, « de créer des relations », de réfléchir sur son art. D'où le fait qu'il a tourné Prisoners après Ennemi et non avant.
« Il était clair pour moi que les comédiens auraient à investir leur personnage de leur propre personnalité, au point où je toucherais presque à une part de leur inconscient. Je me suis sournoisement inspiré d'eux, d'ailleurs, pendant le tournage ! » lance-t-il en riant.
Si Jake Gyllenhaal prête ses traits à Adam et à Anthony, son double, Denis Villeneuve a aussi envisagé de faire jouer les rôles d'Helen (l'épouse d'Anthony) et Mary (la femme dans la vie d'Adam) par une seule et unique comédienne.
« Ç'aurait été trop, je crois. Nous avons finalement opté pour Sarah Gadon (Helen) et Mélanie Laurent (Mary). Elles se ressemblent physiquement, mais dégagent des énergies différentes, pour bien rendre les caractères uniques d'Helen et de Mary. »
Arachnéenne Toronto
Il existait également, dans ce projet, la possibilité de faire de Toronto un personnage à part entière, pas seulement un décor.
Ici, les fils des tramways rappellent une toile d'araignée en train de se resserrer sur ses proies. Là, les quartiers vus des airs étendent leurs immeubles à logements et leurs rues telles les pattes d'une araignée.
« On cherchait à ancrer notre histoire dans un univers précis, propice à la paranoïa. On voulait rendre Toronto plus glauque, oppressante, étouffante, à l'écran. Comme si une menace rôdait », confirme le réalisateur.
Ce dernier et son directeur photo, Nicolas Bolduc (qui a travaillé sur le court métrage Next Floor avec Villeneuve), ont de plus développé une palette de beiges, bruns et jaunes, non seulement pour rendre les années 1980, mais aussi l'idée de routine.
« Nous voulions reproduire à l'écran les sons et couleurs que nous avions ressentis à la lecture du roman de José Saramago. »
José Saramago aurait aimé...
Denis Villeneuve n'a pas eu la chance de rencontrer l'écrivain portugais. En fait, il souhaitait autant qu'il craignait se retrouver devant cet homme de lettres « impressionnant d'intelligence et sûrement exigeant ».
Au moment où, après avoir tracé les grandes lignes du scénario d'Ennemi avec Javier Gullón, il se sentait « enfin prêt » à lui rendre visite, le Québécois a appris son décès, survenu le 18 juin 2010.
« Javier et moi avions mis la dernière touche à une liste de 10 questions que nous souhaitions lui poser avant de poursuivre notre travail. Le lendemain matin, je recevais un courriel m'annonçant qu'il venait de mourir... » raconte le cinéaste.
Son collègue et lui n'ont dès lors eu d'autre choix que d'affronter le « vide », d'y sauter « en suivant notre seule intuition » pour mener le scénario à terme.
Lundi, Denis Villeneuve a toutefois reçu un message qui lui a fait grand plaisir.
« Pilar, la veuve de M. Saramago, venait de voir le film et disait l'avoir beaucoup apprécié. Elle concluait en disant que son mari aurait lui aussi aimé le résultat. Disons que c'était la critique que je craignais le plus de lire ! »