Rongé par la culpabilité, Bruce (Thomas Haden Church) s'enfonce dans les bois avec sa déneigeuse.

Dans le désert blanc de Whitewash

La tempête de neige est si forte, ce soir-là, que Bruce, au volant de sa déneigeuse, ne voit pas Paul qui court sur la route de campagne mal éclairée. Il le percute violemment. «Pas de témoin. Pas de mobile. Cachons le corps», se dit le chauffard, l'esprit sans doute embrumé par les rasades d'alcool siroté tout en conduisant, dans la scène précédant l'impact.
Bruce n'a pas prononcé pas un mot, mais ses intentions sont claires. Et le spectateur déchiffrera facilement tout ce qui se passe dans la tête du fuyard lorsqu'il se réfugiera dans la forêt, aux abords de quelque bourgade du Nord du Québec.
Les flocons - ou est-ce le contenu du flacon de sa poche intérieure? - ont gelé la raison de ce cow-boy solitaire, qu'incarne avec solidité et profondeur le comédien texan Thomas Haden-Church.
Là, derrière ces rangées d'arbres qui dessinent les barreaux de sa prison sylvestre, Bruce va, dans le silence et la solitude, ronger son frein, insulter sa machine, préparer sa défense et humecter ses remords. Une autoflagellation de près d'une heure et demie.
Un western sous la neige
Ses premières tentatives pour s'extraire de son trou et approcher la «civilisation» ne sont guère fructueuses: Bruce retourne constamment à son véhicule immobilisé. Réussira-t-il à se libérer du poids de sa conscience? C'est tout le sujet de Whitewash: l'homme que j'ai tué, premier long métrage d'Emanuel Hoss-Desmarais.
Le film réussit fort bien - et avec une économie de mots substantielle, ce qui est louable - à traduire cette spirale psychologique.
L'ambiance peu bavarde évoquera forcément Jeremiah Johnson, le western dans lequel Robert Redford, trappeur hirsute et pourchassé par les Crows, semble avoir perdu la parole.
Il faut saluer ici l'indéniable talent de Haden-Church (buveur en goguette de Sideways, au côté de Paul Giamatti, et Sandman dans Spiderman 3), car le film repose quasi entièrement sur ses yeux et expressions. Son talent trouve ses assises dans un scénario finement dentelé malgré son dépouillement.
Des traces d'humour noir apparaissent dans la neige. La mécanique du scénario (cosigné par le réalisateur et Marc Tulin) permet de ressusciter la victime (Marc Labrèche, dans un rôle effacé, mais riche d'ambiguïtés) qui, lorsqu'on s'engourdit, vient régulièrement relancer l'action, notamment en tirant les vers - et les verres - du nez du fuyard.
Des points communs commencent à se dessiner dans les parcours de vie des deux hommes depuis que leurs destins se sont télescopés.
Mais bien qu'on décrypte le fond de l'âme de Bruce avec aisance... on le fait aussi avec une relative indifférence. La faute revient au rythme indolent du film. Voulant rompre avec son expérience de publicitaire, le réalisateur refuse de recourir à une panoplie d'artifices qui auraient pu dynamiser l'action. Pas d'enquête policière propice aux rebondissements, ni de deus ex machina. Le drame psychologique est celui, intérieur, d'un homme solitaire et silencieux.
Il en reste de belles images. La direction photo est assurée par le Gatinois André Turpin (Incendies), fidèle collaborateur de Luc Déry (micro_scope), qui produit Whitewash.
--
Whitewash: l'homme que j'ai tué. D'Emanuel Hoss-Desmarais.
Avec Thomas Haden-Church et Marc Labrèche
** 1/2