Sylvie Frigon, auteure et professeure en criminologie à l'Université d'Ottawa.

Culture et prison vécues de l'intérieur

L'enfermement. En milieu carcéral, dans la réalité de vivre ou d'avoir vécu dans la rue, ou encore dans celle de vivre avec la maladie mentale. L'enfermement dans tous ses états, donc. Y compris les barreaux dans le regard des autres, la prison de leur perception...
Mais l'enfermement comme possible lieu de rencontre et piste d'envol, surtout. Comme espace de création qu'ont habité ensemble des auteurs de l'Ontario français et des détenus, des femmes fréquentant le Centre Elizabeth Fry de l'Outaouais et celui de Montréal, ainsi que des membres des Impatients, ce groupe permettant à des personnes atteintes de schizophrénie, de bipolarité ou autre maladie mentale de s'exprimer par le biais de l'art.
De l'enfermement à l'envol s'avère un collectif puissant, dans lequel s'écrit et s'écrie un besoin de liberté, de s'exprimer, de (se) comprendre, de (s')accepter. Autant de la part des participants que des auteurs qui sont allés à leur rencontre et témoignent de leur expérience.
En dirigeant ce projet littéraire, la professeure en criminologie de l'Université d'Ottawa Sylvie Frigon voulait faire «rentrer la culture en prison et faire sortir la prison par le biais de la culture». Pour transcender les barbelés et les idées préconçues. Pour aller «au-delà des manchettes et des statistiques».
«Nous voulions donner la parole à des gens qui n'ont pas souvent la chance de se faire entendre et leur donner l'occasion de se faire voir autrement, par la beauté de ce qu'ils avaient créé», explique la criminologue et auteure des romans Écorchées (2006) et Ariane et son secret (finaliste aux Prix LeDroit - jeunesse et Prix du livre d'enfant Trillium, en 2011).
Huit membres de l'Association des auteures et auteurs de l'Ontario français (Martine Brisson Rodriguez, Lise Careau, Éric Charlebois, Tina Charlebois, Louise Poirier, Guy Thibodeau, Alberte Villeneuve-Sinclair et Michèle Vinet) ont répondu présent à l'invitation de Mme Frigon et de l'AAOF. Quelque 90 personnes (des établissements Leclerc et de Joliette, des centres Elizabeth Fry et des Impatients) ont pris part aux ateliers de création littéraire, allant du conte à la nouvelle, en passant par la poésie, le théâtre, l'épistolaire, le collage.
Avant tout, Mme Frigon a pris le temps de rencontrer les auteurs, «parce que donner des ateliers en milieu carcéral peut être confrontant, plus que de se présenter dans une école ou un centre communautaire», ne serait-ce que pour les étapes de sécurité à passer. D'ailleurs, plusieurs témoignent de ces portes qui se sont ouvertes et refermées sur eux.
«J'ai l'impression d'être devant un camp de concentration, et ce, à moins de trente minutes du centre-ville de Montréal», note Guy Thibodeau dans son journal de bord, après sa première visite à l'établissement Leclerc.
Sylvie Frigon a également invité des artistes du «dehors» à s'inspirer de l'idée d'enfermement pour compléter le tout.
Ainsi, la photographe Jane Evelyn Atwood et les auteurs Chrystine Brouillet, Andrée Lacelle et Michel Ouellette, entre autres, apportent leur touche personnelle à cet ouvrage collectif, publié conjointement par les maisons d'édition Prise de parole et du remue-ménage.
Le «oui viscéral» de Michèle Vinet
Un «oui viscéral»: voilà la réponse donnée par Michèle Vinet quand la proposition de l'Association des auteures et auteurs de l'Ontario français d'animer des ateliers d'écriture en milieu carcéral a atterri dans sa boîte de courriels.
«Tout en moi faisait oui», explique l'auteure de Jeudi Novembre et Parce que chanter c'est trop dur.
Elle a patiemment attendu son tour, avant de prendre la route vers Joliette, quatre mercredis de suite. Là, elle a «appris à regarder la souffrance dans les yeux», à aimer ces femmes qui, d'une semaine à l'autre, l'attendaient pour travailler leurs textes, acceptant de se révéler, aux autres et à elles-mêmes.
«Je me suis attachée à elles, et elles à moi. Je suis allée vers elles comme une intervenante littéraire, non pas pour faire de la thérapie, qui est un retour sur soi, mais pour faire de l'art, qui est un déclenchement vers l'autre», soutient Mme Vinet, qui a également participé au projet avec Les Impatients.
«J'ai tellement grandi à travers ces deux expériences! En tant qu'auteure et personne.»