Coup de vent sur le Quai d'Orsay

Chronique ricaneuse, mais fort bien documentée, des milieux diplomatiques parisiens, la comédie Quai d'Orsay que Bertrand Tavernier a tiré de la bédé du même titre, signée Blain et Lanzac - avec leur complicité à la scénarisation - n'a pas le souffle puissant de ses grandes réalisations. Le réalisateur de La vie et rien d'autre réussit néanmoins à nous faire passer un moment amusant et instructif dans le cabinet d'un ministre des Affaires étrangères aux comportements souvent surréalistes.
Ministre-ouragan (les feuilles de papier s'envolent à chaque ouverture de porte, comme dans la bédé), Alexandre Taillard de Worms est campé par un Thierry Lhermitte qui met tout son panache et ses plus franches gesticulations au profit de ce personnage excessif directement inspiré par Dominique De Villepin. Lequel était à la tête du vrai portefeuille lorsque Lanzac - Antonin Baudry de son vrai nom - a été engagé pour rédiger certains de ses discours.
Le jeune collaborateur, qui s'appelle ici Arthur Vlaminck, prend les traits de Raphaël Personnaz (Marius). Comme dans la bédé, son point de vue - mélange de candeur, de stupéfaction et d'admiration pour ce patron dont on ne sait trop s'il frise le génie ou s'il est complètement déconnecté de la réalité - éclairera les événements.
La perception du jeune homme est toutefois davantage remise en question dans le film, notamment par ses amis et sa conjointe, personnage à peu près inexistant dans l'oeuvre d'origine. Astucieux.
Tavernier pénètre le luxueux ministère de la même façon qu'il a approché les salles de classe (Ça commence aujourd'hui) ou les milieux policiers (L.627): avec l'oeil du documentariste qui se plait à révéler les décalages entre les ambitions et la réalité de ces milieux de travail.
Dès son arrivée au Quai d'Orsay, Vlaminck, tel Sysyphe condamné à rouler éternellement son rocher, passera son temps à réécrire le même discours, sans jamais réussir à satisfaire ce ministre perfectionniste, impatient, verbomoteur et maniaque du Stabylo (le surligneur fluo des français), cet homme d'État qui a des idées grandioses, mais qui, en même temps, a constamment une chèvre, un chou, un fonctionnaire, les intérêts de la France ou les susceptibilités d'un pays ami... et jamais le même selon l'heure à laquelle on frappe à son bureau.
Autour de lui, toute la bureaucratie s'active dans un chaos permanent, loin de l'immobilisme attendu, ce qui rythme agréablement le film. Leur travail de l'ombre n'en est pas moins kafkaïen.
Tavernier s'applique à nous faire découvrir la fonction publique - et certains codes étonnants concernant la parade amoureuse dans les corridors - à travers une savoureuse galerie de personnages dont le plus efficace, Maupas, est paradoxalement le plus léthargique. Truculent dans ce rôle, le comédien Niels Arestrup, utilisé à contre-emploi, vient de décrocher un César, l'équivalent d'un prix Jutra. Julie Gayet, la conquête du président François Hollande, tient pour sa part un petit rôle sympathique dans le film.
Les séquences sont, comme dans la bédé, ponctuées de citations fragmentaires d'Héraclite, qui viennent ajouter à l'absurde par leur signification élastique.
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Quai d'Orsay. De Bertrand Tavernier. Avec Thierry Lhermitte, Niels Arestrup, Raphaël Personaz.
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