Consensus bloqué

Il est dommage, mais pas étonnant, que le travail du groupe interministériel sur la formation de la relève infirmière se termine sur un échec. Ainsi, la proposition de l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) que les infirmières aient besoin d'un baccalauréat, donc un diplôme universitaire, pour pratiquer leur profession, est tombée à plat. Le constat du président du groupe de travail, le Dr Pierre Durand, n'est pas surprenant, car il avait déjà été livré en mi-mandat au ministre québécois de la Santé, Réjean Hébert : « Absence de consensus », « dissidence », après 11 rencontres des « partenaires » et un mandat reprécisé en juin 2013.
Ainsi, le Dr Durand n'aura pas réussi à rallier ne serait-ce qu'une majorité des membres du groupe de travail même s'il était persuadé dans son rapport final que « la proposition de l'OIIQ est la meilleure pour permettre aux infirmières de la relève de faire face aux défis. » Seulement trois organismes sur neuf adhéraient à la proposition de l'Ordre des infirmières. Un échec retentissant.
La composition même du groupe de travail était porteuse de l'échec appréhendé, un piège que ni le ministre Hébert (en visite dans l'Outaouais cette semaine), ni le président, n'auraient pu éviter. Car il y avait autour de la table des représentants d'ordres professionnels, des syndicats, trois ministères et des institutions d'enseignement. On pouvait convenir qu'un échec était inscrit au code génétique de l'exercice. Chacun ses intérêts particuliers.
Le Dr Durand en est arrivé à la seule, et bien naturelle, conclusion possible, soit de confier au ministère de l'Enseignement supérieur une « analyse de profession pour l'ensemble des professionnelles de l'équipe de soins », « une étude sectorielle prospective de l'équipe de soin »... « avec la collaboration étroite du ministère de la Santé », et que ce dernier « réalise une analyse d'études d'impacts afin de valider la capacité de mise en ouvre et les stratégies d'implantation conséquentes. » L'histoire se répète.
C'est, à tout le moins, une recette pour l'immobilisme, une consécration du statu quo trop fréquent dans bien des débats publics. Le Québec demeure donc le village gaulois de la formation en sciences infirmières au pays. Toutes les provinces et territoires exigent, comme accès à la profession, un baccalauréat en sciences infirmières ou en soins infirmiers d'une durée de deux à quatre ans. Au Québec, on peut d'abord obtenir un Diplôme d'études collégiales (DEC) en soins infirmiers. On peut aussi poursuivre ses études à l'université pour obtenir un Bac (voie universitaire). C'est ce que l'on appelle le programme intégré DEC-Bac qui permet d'obtenir un baccalauréat en deux ans.
En fait, tous les membres du groupe de travail sont restés sur leurs positions et n'ont pas dérogé de leur corporatisme traditionnel. Quand la profession est divisée, il ne faut donc pas s'attendre à des changements profonds. À cet effet, la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), Régine Laurent, a fermé la porte en espérant que le rapport du Dr Durand soit « tabletté ».
Voilà donc où l'on en est. Rien n'a changé, rien n'a évolué, rien n'a avancé. Hier, en Outaouais, le ministre Hébert a tenu des propos lénifiants sur l'importance d'évaluer les compétences nécessaires aux infirmières sortant des collèges ou de l'université, d'ajuster la formation à ces compétences et de mettre « les bonnes personnes à la bonne place ». En limitant sa réaction au constat du Dr Durand à des propos vagues et sans engagement concret, le ministre avoue son impuissance, préférant se cantonner dans le statu quo plutôt que d'assumer le leadership qu'on attend de lui.
Ce ne sera donc pas la première fois qu'un politicien pellette par en avant une question litigieuse. Pour sa part, l'Ordre des infirmières devra, dans un lointain avenir, trouver une façon de forger un consensus, ou de limiter la dissidence, autrement que par une proposition mort-née.