Chronique d'hiver: la vie presque ordinaire de Paul Auster

Tournons la lentille d'un kaléidoscope en fixant Paul Auster. Les images surgissent. New York, Brooklyn. La littérature. Un séjour à Paris au début des années 1970. Deux mariages et un divorce. Des débuts difficiles avant le succès qu'on lui connaît. Dans le prisme du petit cylindre, les époques se chevauchent, se juxtaposent, mélangent couleurs et impressions. On découvre l'auteur en étudiant fauché, puis en voyageur hédoniste, amateur de belles dames et de plaisirs charnels. Ailleurs, il est quadragénaire rangé, fou amoureux de sa femme et propriétaire d'un appartement (enfin) vivable. Plus loin, il se dévoile sans fard en quinquagénaire victime de crises de panique, incapable de faire le deuil de sa mère décédée brutalement.
Adoptant le jeu libre de la digression et de l'association d'idées, Chronique d'hiver déroule la pellicule sensible d'une vie presque ordinaire. Paul Auster écrit sur le temps qui passe, de l'enfance à l'adolescence, l'amour, le deuil, la vie et surtout la sienne. L'ouvrage débute par un accident de voiture en plein Brooklyn alors qu'il s'apprête à rentrer chez lui avec sa femme et sa fille. L'écrivain a 55 ans et prend soudain conscience de la fuite du temps, inéluctable.
Deux ans plus tard, il rencontre l'acteur français Jean-Louis Trintignant, à l'occasion d'une lecture publique en duo. Trintignant lui aurait glissé ceci: «À 57 ans, je me sentais vieux. Maintenant, à 74 ans, je me sens beaucoup plus jeune qu'à l'époque.» Une nouvelle lumière sur la loi de la relativité.
Ses bribes de vies ne nous intéressent que dans la mesure où elles permettent au personnage de s'y illustrer à sa manière, de ralentir ou d'accélérer la narration en l'assujettissant aux rythmes de son corps éprouvé, cartographiant cicatrices ou ennuis de santé, vicissitudes récentes et lointaines. Il dresse des listes - celles des logements successifs où il a habité, des pays qu'il a visités - mais réitère toujours son amour pour New York: «Les petites villes et les villages s'usaient trop vite et finissaient par te laisser froid», finit-il par trancher.
La narration en tutoiement, employée in extenso, peut surprendre de prime abord, mais finit par nous faire pénétrer dans le petit cercle intime de la confidence. C'est dans la proximité du ton que les mots de Paul Auster se détachent avec le plus de force.
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