Colm Feore, incarne le Roi Lear, alors que Sara Farb prend les traits de Cordelia, dans King Lear.

Ces êtres poussés à bout

Après une première saison (2013-2014) sous la direction artistique d'Antoni Cimolino et administratif d'Anita Gafney, le Festival de Stratford a retrouvé le sourire financier, sorti des déficits conséquents en grande partie à la crise économique.
On n'ira pas jusqu'à suggérer que le thème choisi par Antoni Cimolino pour la présente saison - Minds Pushed to the Edge - en soit le rejaillissement, mais ces oeuvres qui mettent en scène des êtres qui sont poussés à bout d'eux-mêmes, qui, en rupture d'équilibre vivent leur métamorphose, intègrent ou non leurs obstacles en transformation interne, nous a permis d'entendre le Roi Lear, Mère Courage, Don Quichotte, ainsi que la féerique escouade de la transition, les Hermia, Helena, Lysandre, Demetrius, les Titania et Oberon, ce Bottom, si emblématiques du Songe d'une nuit d'été, lieu de la métamorphose de l'amour autant qu'il est celui où l'amour transfigure.
Le Roi Lear
Depuis que je hante les coulisses de Stratford, voilà la septième production du Roi Lear; Peter Ustinov (1979-1980), Douglas Campbell (1985), William Hutt (en 1988 et en 1996), Christopher Plummer (2002), Brian Bedford (2007) en ont traduit, chacun à sa manière, la crise, la déchéance et la transformation finale du patriarche tranchant à vieillard sénescent. Dans une mise en scène transparente d'Antoni Cimolino, Ceolm Feore va au coeur de ce chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre qui, des mensonges du pouvoir à notre nudité d'être, mesure la relativité de notre perception de l'amour. Et qui dit, comme Thornton Wilder dans Our Town: «il y a le pays des vivants et le pays des morts, et le pont est l'amour, la seule survie, le seul sens». Jamais je n'ai senti sa présence, son jeu aussi complet, Lear aussi juste, aussi entièrement vivant, de l'arrogance initiale à la nudité finale dissipée en amour.
Et comment résister à ce «fou» revenu de tout qu'incarne l'immense Stephen Ouimette, émouvant par sa réserve.
Comment alors ne prendre en pleine gueule cette réplique si simple qu'il décline au roi: «Je suis un fou. Tu n'es rien». Evan Buliung (Edgar), Scott Wentworth (Gloucester), Jonathan Goad (Kent) sont remarquables. Cette superbe production a été dédiée au grand comédien que fut Jean-Louis Roux. Une prestation d'ensemble du plus haut niveau.
Les autres productions
Il y a le bonheur, la douce folie, la fraîcheur de la production du Songe d'une nuit d'été par Chris Abraham à la mise en scène qui nous rappelle que l'amour peut prendre de nombreuses formes, que le chemin initiatique est aussi la voie des transformations et que tout cela peut bien faire partie de notre songe d'être...
C'est en tout les cas, ce dont était sûr le Don Quichotte de Cervantes que l'on retrouve dans sa réduction de théâtre musical L'homme de La Mancha. Cette production gérée par Robert McQueen est plutôt exubérante, remplaçant le rêve par l'énergie physique où seule la Aldonza (Dulcinée) par le chant réel et la performance qui l'est autant de Robin Hutton a réussi à nous «parler».
Par contre, l'autre prestation de théâtre musical, Crazy for You sur le texte et la musique des frères Gershwin est une réussite, tant dans l'aspect danse, chant (avec quelques réticences pour le rôle, malheureusement principal, de Polly Baker, chanté parfois à l'arrachée par Natalie Daradich) par la mise en scène qui file sans perdre haleine d'une bonne trouvaille à l'autre, d'une mélodie enchanteresse à l'autre.
Enfin Mère courage et ses enfants est portée, comme il se doit, par la cantinière mercantile de la guerre des trente ans dont le courage est de continuer à exister.
Seana McKenna, dans la mise en scène nécessairement dépouillée de Martha Henry (on est au théâtre Patterson) nous rappelle combien, comme Shakespeare, Brecht est d'actualité et que le courage en consiste souvent qu'à poursuivre sa route.