Bouchées et mondanités olympiennes

C'est devenu, faute d'alternative, LE concours culinaire de l'année. Et de plus en plus, l'un des événements mondains de l'année aussi.
Les foodies friqués de la capitale s'y retrouvent, assiette joliment garnie à la main, et discutent de la dernière table à la mode, de ce qu'on y mange. Hommes et femmes sortent leurs plus beaux atours, mais qu'importent leurs efforts et la beauté que la nature leur a offerte ce soir-là, ils ont de la peine à rivaliser avec la vingtaine d'athlètes olympiques dont la silhouette est taillée au couteau par des années d'entraînement.
Si Jean-Luc Brassard était là cette année - et Joanie Rochette l'an passé -, c'est que les successeurs de ces athlètes retraités profiteront des généreux profits que génère le concours Des chefs en or!/Gold Medal Plates. Presque 400 personnes à 350$ le billet, il reste beaucoup d'argent à la fin de la soirée et le tout est versé à la Fondation olympique. En 10 ans, on a amassé 10 millions $.
Lundi, c'était au tour d'Ottawa d'être le centre de l'attention, car presque tout le pays succombe à la folie de ce concours. Il s'en tient dans neuf autres villes à chaque année, et chacune des régions couronne son champion.
Les chefs s'affronteront ensuite dans une grande finale en février, à Kelowna.
(Pas dans tout le pays? Non, car une partie «résiste encore et toujours à l'envahisseur», pour reprendre une expression des albums d'Astérix. Le concours Des chefs en or n'a jamais décollé à Montréal: la vente de billets y était anémique, la vente à l'encan de voyages de rêve l'était tout autant. C'est que l'événement est conçu pour un public d'Anglo-Canadiens. Par exemple, l'animation musicale de la soirée est assurée par Jim Cuddy, le chanteur du groupe Blue Rodeo. Comme il est virtuellement inconnu dans le marché francophone, ça ne levait pas. L'animation des voyages de groupe qui sont vendus à l'encan est prévue en anglais, alors personne ne mise. Depuis quelques années, les organisateurs ont baissé les bras: quelques chefs sont invités à un événement privé où quelques juges décident du représentant du Québec à la finale nationale. Talentueux, ils gagnent plus souvent qu'à leur tour. Quant à l'appellation Des chefs en or!, elle est virtuellement inconnue. Tout le monde parle donc des Gold Medal Plates, ou des GMP pour faire court.)
Une deuxième victoire
À Ottawa, Marc Lépine a une autre fois été couronné lundi.
C'est la première fois qu'un chef de la région de la capitale l'emportait deux fois. Lépine a gagné l'édition 2012, puis a raflé la finale nationale quelques mois plus tard.
<p>Un seul Québécois était sur les rangs en 2015: Jean-Claude Chartrand, du restaurant L'Orée du bois.</p>
Cette finale, tous ceux qui y sont allés racontent que ce n'est pas une partie de plaisir. Ils doivent s'illustrer dans trois compétitions sur trois jours, dont un éprouvant concours de «boîte noire», où ils doivent concocter un repas complet en quelques heures à partir d'ingrédients inconnus.
Ils doivent aussi servir le même plat qui les a menés à la finale nationale. Cela leur exige souvent d'amener avec eux des ingrédients ou des préparations impossibles à trouver ou à faire à Kelowna.
On leur consent aussi un fort minuscule budget... sans compter que ceux qui sont propriétaires de leur restaurant, à Ottawa ou ailleurs, risquent de perdre des revenus lorsqu'ils ne sont pas dans leurs cuisines!
Nonobstant tout cela, le concours n'a pas trop de difficultés à trouver une dizaine de chefs participants à chaque année. Ils s'échineront à imaginer une composition gagnante auprès du public et surtout, du jury!
Lépine, un Franco-Ontarien de Kincardine, servait par exemple une pièce de truite fumée et des cubes de poitrine de porc dans un bouilli de maïs et d'orge. Un plat pas très typique de ce qu'il propose à son restaurant de cuisine moléculaire.
L'ont rejoint sur le podium Jon Svazas, du restaurant fauna, et l'Indien d'origine Joe Thottungal, chef-propriétaire du Coconut Lagoon.
Svazas proposait un carpaccio d'émeu - un animal de la famille de l'autruche - garni de jaune d'oeuf, de noix de Grenoble et de caviar.
Thottungal, fidèle à sa province de Kerala, dans le sud de l'Inde, a cuit un filet d'agneau dans une feuille de bananier sur une purée de yucca, et un curry de mangue et betterave. C'était la première fois qu'un chef issue d'une communauté culturelle participait au concours à Ottawa.
Un seul Québécois était sur les rangs en 2015: Jean-Claude Chartrand, du restaurant L'Orée du bois.
John Morris, du Café du Centre national des arts, Jonathan Korecki, du restaurant Eighteen, Jordan Holley, d'El Camino, Tim Stock, de Play Food & Wine, Trisha Donaldson, d'Ace Mercado et James Bratsberg, du restaurant Mena, complétaient le groupe des chefs.
Aucun autre concours
Malgré ses défauts, le concours Des chefs en or!/Gold Medal Plates s'est avéré au fil des ans la principale épreuve culinaire à Ottawa et au Canada où des cuisiniers se donnent à fond pour proposer chacun un plat de dégustation qui mette son talent en évidence.
Aucune autre compétition locale ou nationale ne s'adresse aussi largement à tous les professionnels de la cuisine au maximum de leur talent.
Mais le concours n'est pas ouvert à tous. Les participants sont choisis par invitation au terme d'une sélection un peu obscure. Ils sont tous méritants, quoique d'autres aimeraient sans doute y être à chaque année. Ce n'est pas eux qui décident.
Les vrais décideurs sont au sein du panel formé des juges Anne DesBrisay, juge-en-chef de l'épreuve d'Ottawa, et du Torontois James Chatto, juge-en-chef du niveau national.
Ils étaient appuyés cette année par Sheila Whyte, chef et traiteur, Judson Simpson, chef du Restaurant parlementaire, Margaret Dickinson, auteure gourmande, Pam Collacott, chef et enseignante, et Patrick Garland, chef-propriétaire du restaurant Absinthe. Il avait gagné sa place au panel des juges en remportant le concours l'an passé.