Bondrée, le cruel visage de l'âge adulte

Andrée A. Michaud possède un indéniable talent: celui d'écrire des thrillers psychologiques aussi happants et efficaces qu'empreints de l'essence-même de son personnage central.
Ainsi, son plus récent titre, Bondrée, balance entre la poésie de l'insouciance et des peurs liée à l'enfance et le sérieux, voire le cruel visage de l'âge adulte. Tout comme la jeune Andrée, qui assiste des premières loges aux troublants événements qui non seulement gâcheront ses vacances estivales, mais changeront également son regard sur le monde.
«Otter Trail, désormais, serait hanté par l'ombre de Zaza Mulligan, puis par celle d'un personnage sans visage qui pouvait surgir des fougères pleines de rosée à tout instant, prêt à vous arracher les yeux pour préserver son secret. Parce que Zaza avait couru, rien ne serait jamais plus pareil.»
Après s'être glissée dans la peau d'un albinos épris de jazz et de justice dans Lazy Bird, entre autres, Andrée A. Michaud plonge donc cette fois dans la psyché d'une préadolescente portant le même prénom qu'elle. Une jeune Andrée qui, en cet été de l'Expo 67 et de Lucy In The Sky With Diamonds, n'aspirait, en arrivant au chalet familial, qu'à s'écorcher les genoux à la recherche d'insectes, tout en s'intéressant du coin de l'oeil aux ongles polis et aux poses de fumeuse étudiées de Zaza et Sissy, jeunes femmes en fleur tout aussi délurées qu'inséparables. Y compris dans la mort.
Car cet été-là, Zaza et Sissy mourront. Le lecteur l'apprendra d'emblée. Prises au piège de leur beauté éclatante (mais dérangeante aux yeux de certains) et... à ceux, rouillés, du légendaire Pierre Landry, ce trappeur retrouvé pendu dans sa cabane au fond des bois de Bondrée à cause de la trop-belle-pour-lui Maggie, des années auparavant.
Entre mythe et réalité, ombres et lumière, bois dense et lac clair, Beatles et Chet Baker, Bondrée cache des quotidiens chamboulés par la mort, brutale, sauvage. Autant de facettes que l'écrivaine évoque, enracinant son histoire dans le temps et l'humus. Et dans une langue où les frontières entre français et anglais se font poreuses pour donner toute sa saveur à sa narration.
Tout en faisant mener l'enquête par l'attachant Stan Michaud, qui n'a plus de francophone que le patronyme, Andrée A. Michaud dresse un portrait saisissant d'une époque (l'année 1967), d'un lieu de villégiature où francophones et anglophones se côtoient sans toujours se mêler, d'une nature à la fois rassurante et sauvage, de l'amitié au féminin, mais aussi de la détresse des unes (cette femme dont le mari sera injustement arrêté, ces mères inquiètes pour leurs filles, tout à coup menacées) et de la folie d'un autre, traqué depuis cette guerre dont il n'est pas rentré indemne. Celui dont on connaît le surnom, sans savoir réellement qui se cache derrière.
Cet été-là, Andrée, elle, ne perdra pas la vie, mais une partie de son innocence. Et c'est peut-être justement dans sa manière de raconter ce passage obligé vers l'âge adulte, marqué par la violence, que l'écrivaine démontre toute la finesse et la maîtrise de son art.
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Bondrée, Andrée A. Michaud, Québec Amérique, 304 pages
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