Bilan mitigé

Le Canada a accueilli hier à l'Aéroport Macdonald-Cartier le dernier contingent de militaires des Forces armées canadiennes déployés en Afghanistan. Ainsi prenait fin une intervention de 12 ans qui se solde par un bilan mitigé et quelques lueurs d'espoir. Elle fut d'abord autorisée par Jean Chrétien en 2001 à la suite des attentats terroristes du 11 septembre. Elle est ensuite entrée dans une phase dangereuse lorsque Paul Martin a accepté d'envoyer nos troupes à Kandahar. Par la suite, Stephen Harper en a fait un élément clé de la présence militaire canadienne, ici comme à l'étranger.
Depuis les années cinquante, le Canada s'est fait une réputation internationale pour ses missions de paix. En Afghanistan, il s'est embarqué, de son propre chef et par les circonstances militaires, dans une mission de combat, de formation et de reconstruction qui a englouti au moins 12 milliards $ de fonds publics, un chiffre qui fait l'objet de bien des débats et de bien des conjectures. Or, cette mission a bien peu changé le sort des Afghans et causé un grand nombre de victimes civiles ; elle a à peine sécurisé la région ; elle n'a pas du tout déstabilisé les rebelles Talibans qui demeurent très actifs et très présents ; elle a causé des torts psychologiques irréparables à un grand nombre de soldats.
En tout, pas moins de 158 militaires ont perdu la vie ainsi que deux comptables de notre région, un diplomate et une journaliste. Ce lourd bilan ne tient pas compte des soldats qui se sont enlevés la vie des suites d'un état de stress post-traumatique. Ce sont autant de drames personnels qui ont assombri cette mission et dont les répercussions sur les proches, en particulier les enfants, seront bouleversants.
S'il est possible de dégager un résultat positif de l'intervention de la communauté internationale en Afghanistan, il se manifeste en éducation. En effet, le renversement des Talibans au pouvoir, l'engagement des gouvernements et un investissement massif de la communauté internationale ont permis des progrès spectaculaires à la fois dans la fréquentation scolaire des jeunes Afghans et la participation significative des filles, malgré d'énormes obstacles culturels, selon un rapport de l'UNESCO publié en 2012, mais qui note un ralentissement au cours des dernières années.
Le Canada ne peut donc dire « mission accomplie » en Afghanistan sans en remettre bien des éléments en perspective. Avant d'organiser une célébration à la Don-Cherry de la victoire en Lybie, comme ce fut le cas à la fin novembre 2011, il y aurait lieu de se demander dans quelle mesure le Canada était prêt à s'embarquer dans une telle aventure. C'est à la fois une question de politique interne, de rôle sur l'échiquier international, de stratégie militaire, d'équipement et de ressources humaines.
Avant que le Canada ne s'embourbe dans un tel pétrin sans trop d'espoir de succès à l'horizon, il sera important de faire le point en se servant de la mission en Afghanistan comme révélateur des faiblesses et des carences du Canada sur la scène internationale. Les conservateurs de Stephen Harper ont accentué la présence militaire du Canada en Afghanistan pour en faire une véritable opération de guerre servant à mettre en évidence nos forces armées. Si le pays peut se retirer avec la tête haute de l'Afghanistan, il lui reste quand même un arrière-goût d'inachevé.
Et le Canada n'est pas seul à dresser un bilan mitigé de son intervention afghane. L'hypothèse d'un retrait total des forces de l'OTAN à la fin de 2014 se pose avec inquiétude dans les principales capitales et particulièrement à Washington. Or, en septembre prochain, au Pays de Galles, le sommet de l'OTAN se propose comme une célébration de la victoire en Afghanistan. Pour l'OTAN et le Canada, il s'agit d'une victoire à la Pyrrhus qui fit dire à ce général après sa coûteuse victoire sur les Romains à la bataille d'Héraclée : « Encore une victoire comme celle-là et nous serons complètement défaits. » Cette leçon de l'histoire antique demeure toujours d'actualité à Ottawa.