Au bord du précipice

Pourquoi, depuis plus d'un demi-siècle, dénonce-t-on la piètre qualité de notre français écrit et parlé, la pauvreté de notre vocabulaire, la prolifération exponentielle d'anglicismes?
Pourquoi a-t-on multiplié les efforts pour franciser les milieux de travail?
Pourquoi le Québec a-t-il adopté des lois pour établir le français comme langue officielle et commune?
Pourquoi même la Cour suprême du Canada a-t-elle reconnu au Québec le droit d'assurer la primauté du français dans l'affichage public?
La réponse est simple et vérifiable : parce que la langue française, toujours précaire en Amérique du Nord, reste fragile et menacée, même au Québec.
De recensement en recensement depuis le milieu du XXe siècle, l'effritement du français hors Québec - et même dans certaines régions québécoises, notamment l'Outaouais et la région montréalaise - a été documenté et analysé ad nauseam par des spécialistes.
Les mesures prises en éducation dans les provinces où les francophones sont minoritaires attestent du sérieux accordé à ce savoir accumulé. La première et principale offensive, amorcée dès les années soixante, a été de liquider les écoles bilingues pour créer des écoles homogènes françaises, de l'élémentaire au post-secondaire.
On a constaté, et démontré que dans le contexte canadien et nord-américain, où de fortes pressions socioéconomiques et politiques imposent déjà un certain apprentissage de l'anglais, les écoles bilingues devenaient inévitablement des instruments d'assimilation.
Parce qu'ici, qu'on le veuille ou pas, pour un francophone, bilinguisme signifie presque automatiquement l'ajout de l'anglais.
Apprendre une seconde langue, voire une troisième, constitue un enrichissement quand il est fait par choix et s'ajoute à une solide possession de sa langue maternelle.
Mais le bilinguisme qu'on nous impose ici a toujours été du genre qui permet aux anglophones de fonctionner en anglais seulement, tout en obligeant les francophones à utiliser les deux langues. Quand ce genre de bilinguisme s'étend à toute une collectivité de langue française, en Amérique du Nord, il devient vite une étape vers l'assimilation à la plus puissante des deux langues. Et on sait laquelle...
Les données des recensements démontrent une corrélation directe entre les taux de bilinguisme des francophones et les niveaux d'assimilation. Dans les municipalités du Pontiac et de la Basse-Gatineau, où les taux d'assimilation des francophones atteignent et dépassent 30 %, ainsi qu'à Ottawa, où des taux d'anglicisation semblables sont documentés, plus de 90 % des francophones sont bilingues... pendant que la vaste majorité des anglophones restent unilingues anglais. Ce qui est constaté dans ces régions est aussi documenté ailleurs.
Quelqu'un doit informer le chef du Parti libéral du Québec, Philippe Couillard, ainsi que la CAQ et le PQ, que l'idée de relancer avec force l'anglais intensif en sixième année et l'objectif de «bilinguiser» les futures générations de Québécois, dans le contexte nord-américain, risque de nous mener au bord du précipice culturel. Nous avons déjà la société la plus bilingue du pays. Le problème, le défi, l'urgence, c'est d'assurer l'avenir d'un Québec français.