Amoureuse d'une photo

Michelle, une femme d'Ottawa, a rencontré Billy Brown sur un site Web de rencontre.
Ils ont commencé à correspondre avec passion, passant des nuits entières à s'échanger des mots d'amour.
Il prétendait habiter la Floride, il lui écrivait tout ce qu'elle souhaitait lire. Qu'il l'aimait, qu'il voulait vivre avec elle.
Michelle, qui sortait d'une relation de 22 ans avec le même homme, avait tellement, mais tellement envie d'y croire.
Alors, elle y a cru.
Et quand après quelques mois de cette relation, il lui a demandé, presque en s'excusant, de lui envoyer 50$, elle a obtempéré. Michelle s'est rendue au Money Mart, elle a transféré 50$ sur le compte de son correspondant via la Western Union.
La préposée a froncé les sourcils en faisant la transaction. Elle a informé Michelle que l'argent était transféré au Nigeria. «Ne vous en faites pas, a répondu Michelle. C'est pour mon petit ami.»
Son petit ami qu'elle n'a encore jamais vu, car il prétend ne pas avoir de webcam.
À la demande de Billy Brown, elle continue de lui transférer des fonds. Chaque fois des petits montants.
Il l'appelle pour la remercier. Ils se parlent au téléphone maintenant, elle lui a donné son numéro personnel.
Juste avant Noël, son amoureux lui annonce qu'il vient la visiter à Ottawa. Enfin, le grand jour.
D'ailleurs, est-ce qu'elle ne pourrait pas lui envoyer de l'argent pour qu'il s'achète un billet d'avion?
Michelle transfère l'argent. Elle lui achète aussi des cadeaux et des vêtements chauds. Et là, le drame.
Elle reçoit un coup de fil. Son interlocuteur se présente comme un médecin. Il l'informe que son amoureux virtuel a eu un accident en Floride. Il insiste pour qu'elle transfère au plus vite 5000$ afin de payer les soins médicaux.
Morte d'inquiétude, elle ne sait pas quoi faire. D'autant plus qu'elle n'a pas l'argent. Billy Brown la rappelle un peu plus tard. Lui confirme qu'il a eu un accident. Qu'il est dans un sale pétrin. Peut-elle envoyer l'argent?
Ses proches flairent l'arnaque, mais Michelle demeure insensible à leurs avertissements. Quand elle s'ouvre à son amoureux des soupçons de son entourage, celui-ci rétorque que ses proches sont jaloux. Et il insiste pour qu'elle cesse de leur parler.
Mais un doute finit par s'incruster dans l'esprit de Michelle. Elle insiste pour voir son visage. Et quand il apparaît sur l'écran de son ordinateur, c'est la stupeur.
Billy Brown est noir.
Alors que sur la photo du site de rencontre, il était blanc.
Le coeur en miettes, Michelle réalise qu'elle est tombée amoureuse d'une photo.
***
Michelle, qui témoignait de sa mésaventure cette semaine lors d'une tribune publique organisée par Prévention du crime Ottawa, a été chanceuse.
L'escroc, qui travaillait probablement d'un centre d'appels quelque part au Nigeria, n'aura réussi à lui soutirer que 3000$. Il y a bien pire.
L'an dernier, au Canada, une victime s'est fait flouer de 1,3 million avant de découvrir l'arnaque...
J'ai toujours pensé qu'il fallait être naïf pour tomber dans le piège de ces escrocs de la romance. Pourquoi une personne que je n'ai jamais rencontrée me déclarerait-elle son amour après seulement quelques courriels?
C'est moi qui suis naïf, paraît-il.
Ce qu'on appelle «la fraude par séduction» est devenue une industrie mondiale de plusieurs milliards de dollars. Au Canada, plus de 900 personnes en ont été victimes l'an dernier, se faisant escroquer de 13 millions$ au passage. Des gens de toutes les couches de la société tombent dans le piège. Des avocats, des ingénieurs, des policiers... Et sans doute des journalistes.
La Gendarmerie royale du Canada et la police locale sont relativement impuissantes. Dès qu'ils ont connaissance qu'un site est frauduleux, ils vont le faire fermer. Mais récupérer l'argent est chose impossible dès qu'il est transféré à l'extérieur du pays.
Quant aux victimes, elles sont très difficiles à convaincre que leur Monsieur Parfait est un escroc sans scrupule qui travaille à temps plein dans un centre d'appels, à l'abri de la police, quelque part en Afrique ou en Europe de l'Est.
«Si vous saviez comment ils se fichent de vous. Ils ne veulent que votre argent», laisse tomber le caporal Louis Robertson du centre antifraude du Canada, en invitant les gens à signaler les fraudes.