Catherine Mavrikakis et Nicolas Lévesque abordent avec deux points de vue différents le concept de peau.

À 10 doigts sur l'écorce

Elle est écrivaine. Il est psychologue. À 10 doigts et de leur écriture à fleur de peau, Catherine Mavrikakis et Nicolas Lévesque ont tendu l'oreille à Ce que dit l'écorce.
L'écorce comme lieu de connexion, comme territoire à protéger, comme espace de mise à nu, comme capteur d'émotions.
L'écorce comme cet épiderme ou carapace, plus ou moins sensible et étanche, que d'aucuns portent, parent, épilent, parfument et vénèrent, et que d'autres cachent, tatouent, endurcissent, cherchent à oublier.
Surface et contenant à la fois, la peau est au coeur de cet essai à deux voix qui se répondent et vont parfois presque jusqu'à se confondre puisque Catherine Mavrikakis et Nicolas Lévesque ne signent pas leurs chapitres respectifs. C'est donc par l'accord au féminin ou au masculin d'un qualificatif ou d'un participe passé qu'on saisira qui des deux réfléchit.
Ceux et celles qui ont lu Le ciel de Bay City reconnaîtront par ailleurs certains décors et personnages propres à l'univers romanesque de la première. Et réaliseront que sa réalité ne s'éloigne peut-être pas tant que ça de la fiction.
Le second se penche sur sa pratique de la psychologie et n'hésite pas à remettre en cause la rigidité de la psychanalyse, ce qui le « trahira » parfois aux yeux du lecteur désireux de départager à tout prix ce qui relève des pensées de l'une ou de l'autre.
Peu importe comment on lit cet essai, au final. L'essentiel tient à leurs réflexions libres, éclatées et riches. Ils abordent autant la mort et le deuil (tous deux ont perdu leur père en cours de processus de création du livre) que la symbolique du tatouage ; le rapport aux vêtements et, inévitablement, à la nudité et... aux poils ; la capacité que l'un et l'autre ont à se glisser dans la peau des autres, pour mieux les et se comprendre ; le besoin qu'on éprouve de muer, de renaître à soi ; l'importance des rapports physiques et de leur absence, aussi.
Écriture multiforme
D'un thème à l'autre, les auteurs exposent leurs idées autant qu'ils s'exposent eux-mêmes. Si Catherine Mavrikakis le fait sur un plan plus intime, Nicolas Lévesque, pour sa part, livre sans fard ses tout aussi personnels questionnements sur son métier.
La lecture de Ce que dit l'écorce s'avère d'autant plus intéressante que l'écriture en est multiforme. Ainsi, d'un chapitre à l'autre, les auteurs changent de ton, de style et de genre, tout en demeurant toujours très autobiographiques.
Récit, essai, extrait de journal intime, liste de ce qui peut représenter un baume pour le corps, le coeur et l'âme (« un bain chaud » ou encore « aimer son époque comme un épisode d'une longue névrose passionnante ») se croisent et s'entrecroisent pour faire avancer leurs propos. Qui finissent par transcender les seules frontières dermiques pour toucher à la psyché sociale, en évoquant l'éducation, l'histoire, la représentation de la cruauté dans l'art, la politique, voire les couples mixtes (où c'est le Blanc qui vient dîner...).
Ce que dit l'écorce ? Qu'il faut lire par-delà la couverture pour nourrir ses propres observations. Comme le pic-bois doit percer la peau des arbres pour s'alimenter...
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Ce que dit l'écorce, Catherine Mavrikakis et Nicolas Lévesque, Éditions Nota bene, 180 pages
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