Bérénice Bejo, dans Le Passé.

5. Le Passé

Non seulement le film Le Passé est-il un mélodrame d'une force, finesse et sensibilité extraordinaires, mais il a en outre, toutes les qualités d'un thriller, le scénario sachant contenir son spectateur à la remorque des révélations qui s'enchaînent.
Porté aux nues grâce à Une séparation, qui raflait en 2012 l'Oscar, le César et le Golden Globe du meilleur film étranger, le réalisateur iranien Asghar Farhadi se surpasse. Son Passé n'a sans doute pas le rythme haletant des polars (un tempo vif aurait évidemment nui à la portée dramatique), mais quel grand film, aussi poignant qu'astucieux ! La tension y est permanente, nourrie par les silences qui planent au-dessus des mensonges et des malentendus.
Farhadi pose sa caméra au coeur des relations complexes au sein d'une famille recomposée. Puis se met à creuser ce passé, qui, tout lointain qu'il soit, a forcément construit ou contaminé le présent, que ce soit en y laissant de belles marques, enfants et souvenirs heureux, ou des blessures endormies.
Pas de cris ni de fontaines lacrymales, ici, mais une douleur sourde. De la retenue. La dignité, la fierté, la responsabilité sont de mise, au sein de cette famille. Là où d'autres auraient exploité le filon larmoyant à grands renforts de violons, le réalisateur s'interdit tout pathos. D'ailleurs, jamais la moindre note de musique ne se fera entendre - démonstration exemplaire que l'histoire se suffit à elle-même. Nul besoin d'accords mineurs pour venir à la rescousse des comédiens - enfants, ado ou adultes, le jeu sobre est d'une vérité absolue à chaque instant.
Renouer avec la séparation
Il est encore question d'un divorce. Auquel il reste à mettre un point final, quatre ans plus tard, quand un nouveau mariage se profile.
Asghar Farhadi renoue donc avec la thématique d'Une séparation, dont il se fait l'écho, sans en être la suite. Il pousse plus loin sa réflexion, et l'occidentalise : ce long métrage (2h20) a été tourné en France, dans la langue de Racine, plutôt qu'à Téhéran.
Reparti vivre en Iran après une parenthèse de vie en France, Ahmad (Ali Mosaffa) débarque à Paris pour parafer le document juridique qui doit refermer définitivement sa vieille histoire d'amour avec Marie (Bérénice Bejo, vue dans The Artist). Une simple formalité.
Cet homme doux va pourtant devenir, sans qu'il l'ait cherché, l'agent catalyseur permettant de laver le linge sale en famille, sa présence brassant beaucoup d'émotions qui macéraient en douce dans la maison de son ex. Notamment parce qu'il retrouve sa fille. Ahmad est le père biologique de Lucie (Pauline Burlet), l'aînée des enfants. Elle ne s'entend pas du tout avec l'actuel conjoint, Samir (Tahar Rahim, le détenu d'Un prophète), et refuse de développer la moindre complicité avec la pièce rapportée de la fratrie, le turbulent Fouad, issu de la précédente relation de Samir.
La vie de famille est un édifice dont l'équilibre repose parfois sur les choses qu'on ne devrait pas dire à l'autre. Cimenté par celles qu'on ne veut pas entendre.
Aucun des protagonistes ne souhaite crever cette bulle fragile, menacée d'implosion à cause de l'adolescente.
Le film est abordé comme une enquête policière, où la victime serait le bonheur, et où on chercherait un coupable. « Oignon » patiemment épluché, il dévoile lentement la part de responsabilité de chacun et laisse au spectateur le soin de juger - et de se tromper.
Même si les séparations, divorces et familles recomposées sont aujourd'hui monnaie courante en 2014, Le Passé est probablement aussi fracassant que Kramer contre Kramer l'a été en 1979, lui qui fut un des tout premiers à aborder la rupture et son impact sur les enfants. Il en partage l'intelligence et la sensibilité. Ajoutons à cela la maîtrise formelle et la direction d'acteurs... et osons crier au chef-d'oeuvre.
Projections: Cinéma Aylmer (salle 4), 15 mars, 21 h; Cinéma 9 (salle 4), 19 mars, 21 h