Des militants des droits des enfants dénoncent les pratiques illégales de Google.

YouTube violerait la vie privée des enfants

WASHINGTON - Des associations américaines ont accusé lundi YouTube et sa maison mère Google de collecter des données personnelles sur les enfants et de les utiliser pour cibler des publicités, des pratiques illégales selon elles.

«Si vous avez moins de 13 ans, veuillez ne pas utiliser le service, peut-on y lire. Il y a plusieurs autres sites Web fantastiques pour vous.»

C’est un avertissement dont ne tiennent pas compte des millions d’enfants dans le monde quand ils se rendent sur YouTube pour voir des dessins animés, entendre des comptines, être témoins d’expériences scientifiques ou regarder des jouets être déballés.

Dans une plainte formelle déposée lundi, des militants des droits des enfants et des groupes de défense des consommateurs demandent à la Federal Trade Commission (FTC) des États-Unis d’enquêter sur Google, et peut-être de lui imposer une amende de plusieurs milliards de dollars, pour avoir possiblement violé la vie privée des enfants en ligne en permettant la diffusion d’annonces publicitaires dont ils sont la cible.

«Google réalise de beaux profits en vendant de la publicité sur la programmation destinée aux enfants qu’il offre, prétend Jeff Chester, le directeur du Centre de la démocratie numérique, un des groupes à l’origine de la plainte. Google conclut des ententes avec les réalisateurs et les distributeurs de programmation pour les enfants à travers le monde. Google a développé un filon mondial et très lucratif qui s’appuie sur les liens étroits des enfants avec YouTube.»

Le modèle d’affaires de YouTube dépend du suivi des adresses IP, de l’historique de recherches, de l’identification des appareils, de l’emplacement et d’autres données personnelles concernant ses utilisateurs afin de mesurer leurs intérêts et de leur envoyer de la publicité ciblée.

Une loi adoptée aux États-Unis il y a 20 ans interdit toutefois aux entreprises en ligne de récolter sciemment les données personnelles d’enfants de moins de 13 ans sans le consentement de leurs parents.

La coalition accuse YouTube d’enfreindre cette loi et de générer des profits en attirant délibérément les enfants dans ce que M. Chester appelle «un terrain de jeu numérique rempli d’annonces», où des publicités faisant la promotion de jouets, de parcs thématiques ou de chaussures de sport côtoient des vidéos destinées aux enfants.

Améliorations promises

YouTube a promis de «soigneusement prendre connaissance» de la plainte afin de voir s’il peut améliorer son service. Il rappelle qu’il a créé l’application YouTube Kids pour offrir une alternative spécifiquement à l’intention des enfants.

Cette application lancée en 2015 offre davantage de contrôle aux parents, mais elle demeure peu populaire. Elle utilise aussi le même contenu que ce que les enfants pourraient trouver sur le site normal de YouTube.

On ne sait pas si la FTC décidera de sévir, mais la plainte est déposée à un moment où le public s’inquiète de plus en plus de l’exploitation des données personnelles par l’industrie technologique. La FTC a lancé le mois dernier une enquête concernant les pratiques de Facebook en la matière.

«Je pense que [la FTC] [...] est peut-être plus prête à traiter ces dossiers sérieusement», a dit Josh Golin, le directeur d’un autre participant à la plainte, le Centre pour la démocratie numérique.

Une porte-parole de l’agence fédérale américaine a indiqué par voie de communiqué que la FTC n’avait pas encore vu la plainte, mais qu’elle s’y intéresserait de près.

Les enquêtes de la FTC ne sont habituellement pas rendues publiques, mais elle a récemment réglé des dossiers de vie privée d’enfants avec Yelp, le publicitaire inMobi et le fabricant de jouets VTech. Aucun d’entre eux n’est toutefois aussi populaire auprès des enfants que YouTube : à lui seul, le canal de comptines ChuChuTV comptait en date de la semaine dernière 16 millions d’abonnés et avait généré 13,4 milliards de visionnements.

YouTube offre aussi davantage de contenu mettant en scène des vedettes appréciées des préadolescents.

La question du consentement

Une ancienne avocate de la FTC, Kandi Parsons, prévient toutefois qu’une éventuelle poursuite contre YouTube ne serait pas simple puisqu’il faudrait déterminer si les enfants ont, ou non, le consentement de leurs parents pour en consulter le contenu. La FTC pourrait toutefois sommer Google de lui détailler plus précisément comment YouTube identifie ses utilisateurs.

Plusieurs croient que Google sait exactement ce qu’il fait. Ils citent en exemple le programme Google Preferred qui permet aux annonceurs sur YouTube de payer un peu plus cher pour que leurs publicités soient jumelées à celles les plus populaires.

YouTube bloque les enfants qui indiquent avoir moins de 13 ans au moment de créer leur compte, mais aucun compte n’est nécessaire pour visionner le contenu.

«C’est risible d’entendre les patrons de Google dire qu’ils pensent qu’un parent est responsable de ce que voient en ligne des dizaines de millions d’enfants à travers le monde, a dit M. Chester. Les enfants visionnent ce contenu par eux-mêmes. Google essaie de détourner le regard.»

M. Chester a confiance de voir la FTC s’attaquer sérieusement à cette question après des années passées à laisser Google prétendre que les enfants ne consultent pas YouTube.

«Ils ont eu beaucoup de succès en monétisant les données des enfants sur YouTube et ils ne voulaient pas réfléchir aux conséquences, a-t-il dit. Google est l’une de ces entreprises qui ne se sont pas intéressées sérieusement à leurs problèmes éthiques.»