Vérification faite sur le prix de l’essence: vous avez dit «20 ¢ de trop»?

L’AFFIRMATION: «Les automobilistes québécois paient depuis des années un prix beaucoup plus élevé à la pompe, entre 15 à 20 ¢ de trop, en raison d’un calcul erroné de la Régie de l’énergie», affirmaient les médias de Québecor plus tôt ce mois-ci. L’affaire a eu un grand retentissement. Le premier ministre François Legault s’est dit «très choqué» et son ministre de l’Énergie, Jonatan Julien, a indiqué qu’il allait demander à la Régie de l’énergie de corriger son erreur le plus rapidement possible. Alors voyons voir s’il y avait bien une erreur — et qui l’a commise.

LES FAITS

La Régie de l’énergie calcule chaque jour une sorte de prix de référence, qui se veut une estimation du prix auquel les stations-service achètent l’essence et de ses composantes (taxes, matières premières, coût du raffinage, marges, etc.). Ce n’est pas la Régie qui fixe les prix, notons-le, mais bien le marché. Ses calculs ne servent qu’à donner une idée de ce à quoi devrait ressembler (en principe et approximativement) un prix à la pompe raisonnable.

La Régie de l’énergie calcule chaque jour une sorte de prix de référence, qui se veut une estimation du prix auquel les stations-service achètent l’essence et de ses composantes. Ce n’est pas la Régie qui fixe les prix, notons-le, mais bien le marché.

Historiquement, la Régie a présumé que le prix du brut payé par les raffineurs québécois était celui du Brent, un pétrole extrait de la mer du Nord et qui sert de référence sur les marchés internationaux. Ce fut longtemps vrai, mais, depuis quelques années, nos raffineries s’approvisionnent principalement dans l’Ouest canadien et aux États-Unis, à des prix bien inférieurs à celui du Brent — autour de 40 $ le baril de pétrole albertain contre 80 $ pour le Brent, ces derniers jours. De là, le journaliste de Québecor a conclu que la Régie gonflait artificiellement de 15 à 20 ¢/l le prix de l’essence, et que cette erreur se serait répercutée entièrement sur les prix à la pompe.

Or, il n’est pas évident du tout que les estimations de la Régie ont une telle influence. Et de toute manière, le prix du brut n’a jamais été le point de départ des calculs de la Régie, qui partait plutôt du «prix à la rampe» — soit ce que l’essence coûte à sa sortie de la raffinerie, quand elle est chargée sur des camions. Dans un document méthodologique, la Régie indique que «le prix minimum à la rampe de chargement [...est] la source établie pour le calcul» des prix de référence (p. 11 de ce document : bit.ly/2GBiNjY). La Régie est toujours partie de là, en ajoutant ensuite les taxes et des coûts de transport variables d’une région à l’autre.

La Régie n’utilisait le prix du Brent que pour estimer la «marge des raffineurs» («prix à la rampe» moins «prix du brut») — un calcul qu’elle a laissé tomber l’été dernier. Alors même en présumant que les détaillants s’alignent sur les chiffres de la Régie (ce qui est une grosse présomption), remplacer le Brent par le pétrole canadien comme prix du brut n’aurait donc rien fait d’autre que grossir la marge des raffineurs : le prix de référence à la pompe serait resté le même. Cette histoire de 15 à 20 ¢/l payés en trop pendant des années par les automobilistes est donc une énorme méprise.

Le journaliste de Québecor a par la suite noté que le prix à la rampe à Montréal rapporté par la Régie était environ 10 ¢/l au-dessus de celui du marché new-yorkais (NYMEX). Cela peut paraître étrange, à première vue, puisque l’industrie (et nombre d’économistes) a toujours dit que les prix à la pompe au Québec étaient dictés par le NYMEX.

Le Soleil a constaté le même écart en comparant le marché de gros de l’essence à New York (sur le site MarketWatch) et les prix à la rampe à Montréal. Du 1er octobre dernier au 13 décembre, l’essence s’est vendue en moyenne à 59 ¢/l à New York, contre environ 69 ¢/l à Montréal.

Il faut toutefois compter ici des coûts supplémentaires au Québec, presque entièrement liés à la bourse du carbone (SPEDE), qui n’existent pas dans la Grosse Pomme. L’économiste de l’Université d’Ottawa Jean-Thomas Bernard estime ces frais à environ 4 ¢/l; la porte-parole de la Régie de l’énergie, Véronique Dubois, parle plutôt de 5 ¢/l.

À cela, il faut aussi ajouter une sorte d’«arbitrage», comme dit Carol Montreuil, de l’Association canadienne des carburants. Si les raffineries du Québec vendaient leur essence trop chère, des compagnies comme Norcan (plus gros importateur d’essence au Canada, basé à Montréal) en profiteraient pour importer du carburant moins cher acquis sur les marchés internationaux. Mais l’opération viendrait avec «un coût de transport de 2 à 3 ¢/l», dit M. Montreuil — et les raffineurs québécois ajoutent cette marge à leurs prix à la rampe.

M. Montreuil assure qu’à part le SPEDE et l’«arbitrage», les prix à la rampe au Québec serrent de très près le NYMEX, du moins à long terme. Ces deux facteurs ne représentent toutefois que 6 à 8 ¢/l sur l’écart de 10 ¢/l que nous avons constaté pour cet automne. Il est possible que l’écart restant de 2 à 4 ¢/l s’efface sur une période de quelques années, mais c’est une tâche d’une ampleur que nous ne pouvions pas entreprendre. Il se peut aussi que les chiffres du site MarketWatch diffèrent un peu de la référence utilisée par l’industrie, Bloomberg, à laquelle nous n’avons pas eu accès.

LE VERDICT

L’idée que les automobilistes du Québec ont payé leur essence entre 15 et 20 ¢/l de trop pendant des années à cause d’une erreur de la Régie de l’énergie est une fausseté complète, résultat d’un calcul grossièrement erroné. L’écart de 10 ¢/l entre les prix à la rampe au Québec et à New York est réel, mais la majeure partie (encore que pas tout) s’explique aisément.