L’automne dernier, Air Canada a approché la société mère d’Air Transat. Les pourparlers en vue d’un regroupement ont débuté en fin d’année.

Transat accepte l’offre d’achat d’Air Canada [VIDÉO]

MONTRÉAL — Après 30 jours de négociations exclusives, Transat A.T. a accepté l’offre d’Air Canada évaluée à 520 millions $, mais la transaction risque d’avoir du plomb dans l’aile si d’importants actionnaires ayant déjà exprimé leur opposition refusent de changer leur fusil d’épaule.

Le plus important transporteur aérien au pays allongera 13 $ pour chaque action du voyagiste québécois, ce qui est inférieur à son cours de clôture de 14,19 $, mercredi, à la Bourse de Toronto.

En annonçant l’entente, jeudi, les deux entreprises ont également révélé que c’est à l’automne dernier qu’Air Canada a approché la société mère d’Air Transat et que les pourparlers en vue d’un regroupement avaient débuté en fin d’année. Les dirigeants de Transat A.T. et Air Canada n’étaient pas disponibles pour accorder des entrevues.

Le conseil d’administration du voyagiste a accepté l’offre d’Air Canada alors que le promoteur immobilier Groupe Mach avait déposé, cette semaine, une proposition amendée offrant 14 $ par action (527,6 millions $).

De plus, depuis lundi, l’homme d’affaires Dominik Pigeon, à la tête de FNC Capital, fait miroiter une offre pouvant osciller dans une fourchette de 17 $ à 20 $ par action, «et peut-être plus éventuellement». Celui-ci n’a toutefois pas précisé le moment d’un éventuel dépôt et on ignore comment serait complété le montage financier.

L’entente avec le plus grand transporteur aérien au pays pourrait toutefois se buter à l’opposition d’investisseurs d’envergure.

Letko, Brosseau et associés, plus important actionnaire de Transat A.T., et Penderfund Capital Management, qui détiennent conjointement environ 22,06 % des actions en circulation selon les données de Thomson Reuters, ont déjà signalé leur opposition au prix de 13 $ par action offert par Air Canada. Il n’avait pas été possible de joindre ces deux firmes, jeudi après-midi.

«Nous sommes surpris par les termes de l’accord, car nous avions anticipé une offre plus élevée de la part d’Air Canada compte tenu de l’opposition des principaux actionnaires», a commenté l’analyste Benoit Poirier, de Desjardins Marchés des capitaux, dans une note.

La transaction avec Air Canada, dont la clôture est prévue au début de 2020, devra être approuvée par au moins les deux tiers des actionnaires de Transat A.T.

De leur côté, le Fonds de solidarité FTQ ainsi que la Caisse de dépôt et placement du Québec détiennent respectivement des participations de 11,56 % et de 5,83 %. Le bas de laine des Québécois n’a pas voulu commenter, alors que du côté du Fonds, on analysait encore l’annonce.

Cameron Doerksen, de la Financière Banque Nationale, a rappelé, dans une note, qu’il était encore «loin d’être certain» que le regroupement se réalise.

«Si la transaction va de l’avant, nous considérons que cela sera positif pour Air Canada, mais nous notons que l’acquisition de Transat est incontournable pour la société», a indiqué l’analyste.

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Dialogue de sourds?

Au cours d’une entrevue avec La Presse canadienne, le président de Groupe Mach, Vicent Chiara, n’a pas caché son étonnement quant à la tournure des événements, affirmant que l’offre du promoteur immobilier était toujours sur la table.

«Ici, on a accepté une offre inférieure au prix du marché et inférieure à ce que l’on avait mis sur la table», a-t-il expliqué.

Si M. Chiara estime que son groupe est en droit de s’attendre à une réponse de la part de Transat A.T., l’entreprise semble plutôt croire que, pour le moment, la proposition de Mach ne peut être considérée.

Un porte-parole du voyagiste, Christophe Hennebelle, a expliqué, pendant un entretien téléphonique, que l’offre amendée de Mach déposée cette semaine comportait une condition demandant la fin du processus de vente qui était en vigueur avec Air Canada «avant la signature d’une entente définitive».

«Il n’y a pas d’autres offres aujourd’hui puisque celle de Mach était suspendue à une condition qui n’a pas été réalisée», a-t-il dit.

Si Transat A.T. devait décider d’accepter une offre concurrente, une indemnité de 15 millions $ devrait être versée à Air Canada. À l’inverse, si la transaction ne va pas de l’avant, Air Canada devra payer une indemnité de rupture pouvant atteindre 40 millions $.

Grosse emprise

Air Canada a dit vouloir maintenir les marques Transat et Air Transat parallèlement à celles d’Air Canada, Air Canada Rouge et Vacances Air Canada. Le siège social du voyagiste québécois devrait également être conservé à Montréal — où se trouve également celui d’Air Canada.

Ensemble, les deux sociétés contrôleraient près de 60 % de la capacité des vols sur le marché transatlantique depuis le Canada, ce qui pourrait faire l’objet d’une étude minutieuse de la part du Bureau de la concurrence, qui devra, tout comme Transports Canada, donner son accord.

L’analyste Doug Taylor de Canaccord Genuity a estimé qu’un «examen approfondi des autorités réglementaires» pouvait constituer un obstacle potentiel à la transaction.

D’autres observateurs de l’industrie estiment qu’un regroupement ne se traduirait pas par une diminution de l’offre ou des prix plus élevés, citant la présence de transporteurs internationaux ainsi que de concurrents canadiens tels que WestJet, Flair Airlines et Sunwing.

Les dirigeants d’Air Canada et de Transat A.T. ont tenté de minimiser ces craintes entourant la concurrence.

«Les voyageurs pourront profiter des moyens accrus dont disposeront les deux sociétés regroupées sur le marché hautement concurrentiel du voyage d’agrément à l’échelle mondiale, de l’accès à de nouvelles destinations, de plus de correspondances ainsi que de vols plus fréquents», a indiqué le président et chef de la direction d’Air Canada, Calin Rovinescu, dans un communiqué.

De son côté, le président et chef de la direction du voyagiste, Jean-Marc Eustache, a estimé que «davantage de choix et de possibilités» s’offriraient aux voyageurs.

Le virage de Transat A.T. vers une nouvelle flotte entièrement composée d’appareils Airbus devrait également donner un coup de main à la plus grande compagnie aérienne au pays. Les deux douzaines d’appareils 737 Max 8 d’Air Canada — qui sont cloués au sol, à l’instar des autres 737 Max dans le monde à la suite de deux écrasements ayant coûté la vie à 346 personnes — constituent environ 20 % de sa flotte d’appareils à fuselage étroit.

De plus, les analystes estiment que le contexte d’affaires est de plus en plus difficile pour Transat A.T., qui doit rivaliser avec les alliances entre les grandes compagnies aériennes permettant à celles-ci d’offrir aux consommateurs plus de vols et d’utiliser leurs avions plus efficacement.

À la Bourse de Toronto, jeudi, le titre de Transat A.T. a reculé de 77 ¢, ou 5,43 %, pour clôturer à 13,42 $ — un niveau néanmoins supérieur au prix offert par Air Canada. Le titre du transporteur aérien a quant à lui terminé à 40,60 $, en hausse de 1,24 $, ou 3,15 %.

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Chronologie du processus de vente de Transat A.T:

  • Automne 2018: Air Canada approche Transat A.T.
  • Fin 2018: Les deux entreprises entament des discussions en vue d’un regroupement.
  • 30 avril: Avant la tenue de son assemblée annuelle des actionnaires, l’entreprise annonce discuter avec plusieurs joueurs dans le cadre d’un processus qui pourrait mener à sa vente.
  • 16 mai: Air Canada et Transat A.T. annoncent la signature d’une entente d’exclusivité pouvant mener à une transaction. Air Canada offre 13 $ pour chaque action de Transat A.T., ce qui représente environ 520 millions $.
  • 4 juin: Un nouveau joueur s’invite alors que Groupe Mach propose d’offrir 14 $ pour chaque action du voyagiste. Le groupe immobilier demande une aide de 120 millions $ au gouvernement Legault.
  • 14 juin: Groupe Mach confirme le dépôt d’une proposition formelle au conseil d’administration de Transat A.T. même si le voyagiste doit continuer à négocier exclusivement avec Air Canada.
  • 25 juin: Une offre amendée est transmise par Groupe March, qui renonce notamment à sa demande d’une aide financière de la part de Québec.
  • 26 juin: Dernière journée de la fenêtre de 30 jours où Air Canada et Transat A.T. négociaient de façon exclusive.
  • 27 juin: Le conseil d’administration du voyagiste accepte l’offre d’Air Canada.