Simon La Rochelle, président et directeur général du fabricant de chaussures et de bottes de travail Royer.
Simon La Rochelle, président et directeur général du fabricant de chaussures et de bottes de travail Royer.

Le secret de la longévité de l'entreprise Royer

Pierre Théroux
Collaboration spéciale
Nous sommes en 1934. En cette période de l’entre-deux-guerres, et aux lendemains de la Grande Dépression qui a généré l’une des pires crises économiques de l’histoire, les temps sont durs dans le petit village estrien de Lac-Drolet.

Louis-Philippe Royer, un patenteux qui a appris le métier de cordonnier, décide alors de se lancer dans la fabrication artisanale de bottes pour les agriculteurs. Puis, rapidement à l’étroit dans le petit atelier de sa maison, il coulera les blocs de béton qui formeront les murs de sa toute première usine.

Quelque 85 ans plus tard, l’une des plus vieilles entreprises manufacturières québécoises vient de prendre le virage de l’industrie 4.0 dans une deuxième usine automatisée et robotisée. Construite à Sherbrooke au coût de 10 M$, elle lui permettra de vivre encore plus longtemps, espère la PME, et ce, après avoir affronté maintes crises économiques, d’importantes transformations technologiques et la mondialisation des marchés.

L’âme du combattant

«On a une âme de combattant», souligne fièrement Simon La Rochelle, président et directeur général du fabricant de chaussures et de bottes de travail Royer, en précisant que l’entreprise est une survivante de l’industrie canadienne de la chaussure.

Son association avec Georges St-Pierre (GSP), champion mondial d’arts martiaux mixtes qui en est le porte-parole depuis 2013, témoigne de cette force et ténacité de la PME dont la réputation s’étend aujourd’hui dans 17 pays.

«Ce sont nos valeurs de détermination et de respect pour le travail bien fait, mais aussi envers les travailleurs qui achètent nos produits, qui nous ont permis de traverser les époques avec succès», estime M. La Rochelle. Il mentionne également l’importance de la qualité et de la durabilité de ses produits, sans oublier l’expertise et la loyauté de ses quelque 140 employés, dont un grand nombre y travaille depuis des dizaines d’années.

Créativité et adaptabilité

Cette pérennité, Royer la doit aussi à une démarche créative. «Nous continuons encore aujourd’hui à faire preuve d’adaptabilité», explique Simon La Rochelle, qui préfère ce terme à celui de l’innovation.

La force d’une entreprise qui perdure dans le temps «repose grandement sur sa capacité à s’adapter aux circonstances et à continuellement réinventer sa famille de produits», confirme Yan Cimon, professeur au département de management de la faculté des Sciences de l’administration de l’Université Laval.

Ne pouvant se permettre l’achat d’outils très coûteux, Louis-Philippe Royer inventera également dans les années 1940 ses propres équipements de production. Puis, ne pouvant s’approvisionner en cuir de qualité, il apprendra l’art du tannage et ouvrira sa propre tannerie.

Dans les années 1960, son fils Henri prend la relève et met en place un procédé de vulcanisation qui améliore la production et la qualité du cuir. Vingt ans plus tard, le petit-fils Yves poursuit la tradition en y développant une technologie qui permet à l’entreprise de propulser la vente de produits spécialisés de haute performance, fabriqués spécifiquement pour les secteurs industriels lourds comme les mines ou les alumineries.

Au-delà des rendements financiers

Au milieu des années 2000, afin de rester concurrentiel dans une industrie dominée par des géants internationaux comme Timberland ou Kodiak, Royer se lance dans un nouveau modèle de bottes «grand public» qu’elle n’a d’autre choix que de produire chez des fabricants asiatiques.

«Comme toute entreprise, nous devons générer des revenus et être rentables pour assurer notre survie. Mais le but ultime n’est pas de faire de l’argent au bénéfice des actionnaires, mais d’avoir une vision à plus long terme qui dépasse les rendements trimestriels», indique Simon La Rochelle, qui a pris les rênes de l’entreprise en 2012.

La nouvelle usine de Sherbrooke, inaugurée à l’automne 2019, permet à Royer de rapatrier une portion des activités de production de bottes de travail de masse fabriquées en sous-traitance en Asie. L’usine de Lac-Drolet, qui emploie environ 100 personnes, continuera à se consacrer à la production de bottes spécialisées. Plus de 80 % de la production totale de Royer est aujourd’hui fabriquée ou assemblée au Québec.

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Comment assurer la pérennité d’une entreprise

1) Des valeurs familiales. Les modèles organisationnels qui façonnent des entreprises familiales sont un bel exemple de durabilité, estime Yan Cimon. «Elles ont des caractéristiques de gouvernance et une vision du développement qui ne sont pas uniquement basées sur le profit. Ce qui fait souvent défaut à des entreprises qui pensent à plus court terme, comme celles cotées en Bourse par exemple.»

2) Une image de marque. La réputation d’une entreprise contribue à sa longévité. «Celles qui offrent des produits de marque ont plus de chance d’avoir une bonne réputation auprès des consommateurs qui leur feront confiance. Pour des fournisseurs, ça réduit aussi le risque de faire affaire avec elles. Ça facilite aussi le maintien ou le recrutement d’employés qui peuvent s’identifier fièrement à leur entreprise», précise Yan Cimon.

3) Équilibre financier. «Les entreprises qui perdurent ont une bonne compréhension des niveaux de risque financier. Elles savent atteindre le bon équilibre entre les impératifs d’innover et d’assurer leur efficacité opérationnelle», note M. Cimon.

En collaboration avec l’École d’Entrepreneurship de Beauce et le Groupement des chefs d’entreprise