Christophe Busson, de la firme Services RPC, spécialisé dans le recrutement de personnel étranger.

Patience et dépenses pour recruter des travailleurs étrangers

Les politiques publiques d’immigration ne répondent pas à l’urgence du moment, tant et si bien que la croissance et le développement d’entreprises sont menacés. Alors qu’ils sont plus attendus que jamais pour faire face à la pénurie de main-d’oeuvre, les travailleurs étrangers n’ont jamais été aussi difficiles à faire immigrer au Québec, même temporairement.

C’est ce que constate Christophe Busson, de la firme Services RPC, spécialisée dans le recrutement de personnel étranger. L’entreprise recrute pour différents secteurs d’activités, dont la restauration, l’hôtellerie, l’enseignement, la santé et le secteur manufacturier.

« C’est un processus extrêmement compliqué. Mais, c’est en effet devenu plus difficile et plus long. Par exemple, pour faire venir des Mexicains, ça peut prendre plus de six mois. Il y a deux ans à peine, le même permis pouvait prendre deux mois à obtenir », pointe M. Busson.

Si on se fie aux discours de Québec et d’Ottawa, l’immigration temporaire devrait être facilitée. Mais pour plusieurs raisons, cette volonté politique semble difficile à réaliser, remarque M. Busson. Ce dernier évoque la hausse soudaine de demandeurs d’asile, arrivés depuis les États-Unis au cours de la dernière année.

« Le département d’immigration est tellement débordé par l’arrivée récente d’immigrants illégaux. Les agents s’occupent d’eux et doivent leur donner des statuts. Mais cela a embourbé le ministère », pointe M. Busson.

D’ailleurs, rappelle l’avocat, le ministère de l’Immigration est lui aussi en recrutement.

« Le gouvernement aussi cherche de la main-d’oeuvre. Mais (le ministère) ne (peut) pas embaucher des Mexicains pour faire des papiers d’immigration », ironise-t-il.

Plus facile si on est Français
Les travailleurs qui peuvent arriver le plus rapidement en sol québécois demeurent les jeunes Français, grâce à un programme qui a été mis sur pied au cours des dernières années. Le permis de travail peut prendre environ deux mois à obtenir, avec une promesse d’embauche. Mais le gouvernement n’a cependant pas haussé significativement les quotas pour faire une réelle différence sur le marché de l’emploi.

Au cours de la dernière année, 2300 travailleurs ont pu se qualifier à ce programme. Les Français doivent aussi être jeunes et bien formés. Ces derniers doivent ensuite respecter un contrat d’embauche avec l’entreprise qui les a recrutés. Le contrat dure en moyenne deux ans.

Il existe également un autre chemin pour les Français souhaitant travailler en sol québécois. Ils peuvent obtenir un permis vacances travail (PVT). Avec ce papier en main, ils peuvent voyager et travailler où ils veulent au pays. Plus de 15 000 personnes ont fait une demande de PVT dans la dernière année, mais le Québec en accepte seulement 5000. Ces candidats sont cependant moins intéressants pour un employeur qui cherche la stabilité, car ils n’ont pas de contrat d’embauche à respecter.

Pourquoi les gouvernements ne haussent-ils pas rapidement les quotas ? La crise identitaire et la montée de la xénophobie en Europe, alimentées par un haut taux de chômage dans les dernières années, pourraient pousser les élus à prendre leur temps pour mieux structurer l’immigration, croit M. Busson.

Quand le taux d’emploi a chuté, des chômeurs en colère ont demandé à la main-d’oeuvre étrangère de retourner chez elle, déduit-il.

Prévoir
La pénurie de main-d’oeuvre ne semble pas sur le point de s’essouffler au Québec. Les entreprises qui font face à ce défi doivent prévoir le recrutement de travailleurs étrangers, étant donné les délais plus longs.

« Il n’y a pas de solution miracle. Les employeurs doivent prévoir maintenant pour six mois, un an. Il ne faut pas être à la dernière minute », insiste M. Busson, qui a des clients à Mont-Temblant, Québec et au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Il en coûte en moyenne 4000 $ à 8000 $ par travailleur recruté. Ce prix comprend la recherche de personnel, les démarches administratives et légales. L’employeur doit, dans certains cas, s’engager à loger l’employé pour un minimum d’un mois.

Le nouveau travailleur s’engage de son côté à occuper le même emploi pour un minium de deux ans.

Le coût est élevé pour les entreprises. Mais le jeu en vaut la chandelle, selon quelques employeurs questionnés par Le Quotidien.

« La qualité de la main-d’oeuvre étrangère est également supérieure. (Les travailleurs) sont extrêmement qualifiés », constate un autre employeur dans le milieu manufacturier. Ces employeurs préfèrent ne pas s’identifier publiquement pour ne pas provoquer de tension entre les travailleurs québécois et les travailleurs immigrants de leurs installations.

Plus scolarisés que les Québécois
Les travailleurs immigrants sont aussi recherchés pour leurs qualifications. Pour les mêmes emplois, ils ont souvent réalisé de plus longues études.

« C’est le cas notamment avec les Mexicains et les Français, en cuisine et en soudure. Dans ces domaines, ce sont trois ans d’études pour eux, alors qu’au Québec c’est moins que ça. C’est plus qu’au Québec et les employeurs d’ici l’apprécient. »

Les entreprises qui recrutent des immigrants doivent cependant respecter les conditions de travail évoquées lors de l’embauche, prévient M. Busson. Ce dernier a constaté plusieurs cas « d’exagération » parmi ses clients.

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PEU D'ACCOMPAGNEMENT POUR LES ENTREPRISES

Les entreprises qui veulent recruter elles-mêmes des travailleurs étrangers temporaires, évitant ainsi les frais élevés des firmes privées, doivent s’armer de patience. Aucune forme d’accompagnement n’a encore été mise en place par les différents gouvernements.

Les démarches sont nombreuses, complexes, et elles doivent être menées sur deux fronts, au provincial et au fédéral. Le Quotidien a tenté d’entamer le processus pour des cuisiniers mexicains, mais après une dizaine d’heures consacrées à cette démarche, la journaliste a lancé la serviette. 

« Le Programme des travailleurs étrangers temporaires apporte présentement des améliorations au système de traitement des demandes d’évaluation de l’impact sur le marché du travail. Lors de la transition vers le nouveau système, il pourrait y avoir des délais de traitement pour certaines demandes », peut-on lire sur le portail d’Immigration Canada. 

Cette première mise en garde met bien la table pour préparer les entreprises à de longues démarches. 

« S’il manque un seul document ou si les documents ne sont pas en français, votre demande vous sera retournée, sans avoir été traitée », prévient-on également sur le site. En effet, tous les documents doivent être traduits en français, même le curriculum vitae. Une firme de traduction certifiée doit le faire pour que le document soit valide. Le Quotidien a tenté de joindre un agent d’Immigration Canada au téléphone pour valider les étapes à franchir avant d’envoyer toutes les pièces, mais sans succès. La ligne coupait tout simplement, après avoir fait entendre un message préenregistré précisant que les téléphonistes recevaient un « volume d’appels élevés ».

Il existe plusieurs programmes pour faire venir des travailleurs immigrants. Mais certains ont été suspendus temporairement, comme celui sur la mobilité entre le Canada et le Mexique. Encore là, il est difficile de se retrouver dans la myriade de programmes disponibles.

Au Québec, les agents ont offert un peu plus d’aide. Malheureusement, c’est le gouvernement fédéral qui tire les ficelles de l’immigration, donc il faut d’abord obtenir l’aval d’Immigration Canada.

On nous invite à suivre les démarches qui sont inscrites sur les sites d’Immigration Canada et Québec, mais il y a certaines lacunes. Un agent provincial a confirmé au Quotidien que le site n’avait pas été mis à jour et que certaines informations n’étaient plus valides.

Si à l’heure actuelle il est difficile d’obtenir un accompagnement, Immigration Québec assure que des moyens seront prochainement mis en place pour faciliter le recrutement de la main-d’œuvre étrangère. « Conformément aux mesures annoncées dans le cadre du Forum sur la valorisation de la diversité et la lutte contre la discrimination de décembre dernier concernant la régionalisation de l’immigration, et tel que confirmé dans le Plan économique du Québec 2018-2019, le MIDI déploie actuellement des ressources dans l’ensemble des régions du Québec au sein des bureaux de Services Québec. Le personnel du Ministère pourra notamment accompagner les employeurs dans leurs démarches d’embauche de travailleurs étrangers. Le processus sera complété d’ici la fin de l’été et des annonces seront faites à cet égard prochainement », confirme par courriel le département des communications au MIDI.

Afin de mieux accompagner les entreprises dans leurs démarches à l’étranger, le MIDI augmentera aussi sa présence à l’international et ouvrira, à partir de l’automne 2018, deux nouveaux bureaux d’immigration (BIQ), à Hong Kong et à Los Angeles. Ces bureaux s’ajouteront à ceux de Paris et Mexico. Une dizaine d’antennes relevant de ces BIQ seront réparties sur quatre continents. Ce déploiement international se fera en complémentarité avec le déploiement régional du MIDI afin d’assurer une synergie entre les activités de soutien aux entreprises des bureaux à l’étranger et les services d’intervention territoriale au Québec.

Québec continuera de supporter les organismes voués aux immigrants, dont Portes ouvertes sur le Lac. Ces derniers n’ont cependant pas le mandat d’accompagner les entreprises dans le recrutement. Ils se spécialisent plutôt dans l’intégration des immigrants.