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Les stocks de morue stagnent depuis 2017.
Les stocks de morue stagnent depuis 2017.

Les stocks de morue seraient toujours fragiles, même 30 ans après le moratoire

Sarah Smellie
La Presse Canadienne
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La plus récente étude sur les stocks de morue de l’Atlantique, dont la décroissance a torpillé une partie de l’économie de Terre-Neuve-et-Labrador, suscite de l’inquiétude parmi les scientifiques.

Les experts craignent que cette espèce de poisson, très prisée des consommateurs et de l’industrie alimentaire, ne puisse jamais se régénérer à ses niveaux d’origine sans un changement draconien au sein même du ministère fédéral des Pêches et Océans.

Le plus récent rapport du gouvernement fédéral souligne que les stocks de morue de l’Atlantique continuent de dégringoler au point d’atteindre une phase critique qui menacerait même la survie de cette espèce de poisson.

Le document indique que les stocks de morue stagnent depuis 2017.

«L’an prochain marquera les 30 ans du moratoire décrété pour protéger cette espèce de poisson», a souligné Robert Rangeley, biologiste des milieux marins et directeur des sciences d’Oceana Canada, un organisme sans but lucratif qui vise la protection des océans.

«C’est le temps d’avoir une approche différente» pour le rétablissement des stocks de poissons épuisés, a-t-il affirmé.

La morue de l’Atlantique située dans les eaux côtières au nord-est de Terre-Neuve-et-Labrador se trouve en zone critique depuis le début des années 90. En 1992, Ottawa imposait un moratoire sur la pêche de cette espèce de poisson, éliminant du coup un emploi traditionnel pour 30 000 personnes.

Il existe maintenant de petits groupes de pêche commerciale de la morue, ayant des quotas à respecter. Leurs prises ne représentent qu’une fraction des centaines de milliers de tonnes de morue pêchées à la fin des années 80.

Le rapport de Pêches et Océans Canada, publié ce mois-ci, recommande des prises totalisant 12 999 tonnes durant la prochaine saison estivale. Il s’agit d’une augmentation de la limite permise par rapport aux 12 350 tonnes autorisée au cours des deux dernières années et de la limite de 9500 tonnes de captures de morue imposée en 2018.

L’organisme Oceana Canada estime qu’Ottawa est trop laxiste envers le secteur des pêches et réclame un quota à 9500 tonnes de morue durant la prochaine saison.

«Un niveau plus soutenable serait 5000 tonnes afin de permettre à cette espèce de poisson de se régénérer d’une façon plus significative», soutient le groupe écologiste.

Demander de réduire les quotas de morue est un sujet sensible à Terre-Neuve-et-Labrador, reconnaît M. Rangeley qui parle d’un débat «social, émotif et culturel».

«Mais nous avons besoin de suivre les meilleures pratiques et de nous appuyer sur la science pour quelques années encore afin de donner une chance à cette espèce de se régénérer», a affirmé le biologiste marin.

Des stocks en meilleur état?

Le président du syndicat Food Fish and Allied Workers Union, Keith Sullivan, n’en convient pas.

Selon lui, le seuil pour la zone critique est trop élevé et le stock est en bien meilleur état que les données ne le laissent entendre.

«Dans la plupart des régions, les pêcheurs voient plus de morues maintenant qu’ils n’en ont jamais vu de toute leur vie», souligne M. Sullivan.

Il ajoute que le plan de reconstitution de la population des morues maintient les quotas à un niveau extrêmement bas.

«Nous voulons reconstruire nos communautés en même temps que nous reconstituions le stock», dit-il.

Cette opinion est partagée dans la ville de New Perlican, reconnue pour ses hangars colorés le long du port.

Jeffrey Hutchings, un biologiste de l’Université Dalhousie, en Nouvelle-Écosse, comprend bien les doléances des pêcheurs. «Mais il faut aussi se poser la question : voulons-nous reconstruire, ou voulons-nous juste une petite pêche dérisoire?»

Selon lui, le ministère doit choisir ses priorités. Son actuelle incarnation remonte à la fin des années 70, avant que s’effondrent les populations de morues. «Le ministère était vraiment un ministère économique, dit le Pr Hutchings. Sa mission n’était pas la conservation ou la réflexion à long terme.»

L’environnement des océans a changé depuis ce temps; il est peut-être le temps pour le ministère de modifier sa façon de voir les choses, ajoute le biologiste.

Le ministère a refusé une demande d’entrevue.

Dans une déclaration envoyée par courriel, la porte-parole Carole Saindon dit que les décisions de gestion et de conservation sont influencées par un certain nombre de facteurs, «y compris des considérations scientifiques et socio-économiques qui prennent en compte le bien-être des collectivités côtières et autochtones».

Mme Saindon soutient que le gouvernement fédéral a fait «d’énormes progrès» dans la protection des océans au cours des dernières années. «En 2015, moins de 1 % de nos océans étaient protégés, contre près de 14 % aujourd’hui», dit-elle.