Le chiffre magique: 15 $

L’affirmation: Pour les lobbies d’affaires comme la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, l’Ontario perdra «des dizaines de milliers d’emplois» en haussant le salaire minimum à 14 $ de l’heure depuis le 1er janvier, puis à 15 $ de l'heure l’an prochain. Mais à gauche de l’échiquier politique, le président de la Fédération des travailleurs du Québec, Daniel Boyer, disait il y a quelques jours à propos de ces 15 $/h que «les catastrophes annoncées n’ont jamais eu lieu». Pour la FTQ comme pour les autres organisations qui appuient une hausse marquée du plancher salarial, il s’agirait d’une mesure efficace de lutte à la pauvreté qui n’a pas d’effet négatif, ou si peu, sur l’économie.

Les faits

S’il est un sujet sur lequel les études sont abondantes, c’est certainement celui du salaire minimum — les articles savants, les rapports et les revues de littérature se comptent littéralement par centaines. Une grande partie de ces avis, cependant, viennent de groupes d’intérêt ou de think tanks idéologiquement très orientés, ce qui en diminue beaucoup l’intérêt. Nous avons retenu trois sources pour ce texte, parce qu’elles nous semblent plus neutres et plus crédibles: une «note analytique» publiée par la Banque du Canada l’an dernier au sujet des hausses attendues du salaire minimum (l’Alberta le fixera aussi à 15 $/h à partir d’octobre prochain), une brève revue de littérature américaine de la Banque de la réserve fédérale de San Francisco, et un article du ministère québécois du Travail qui nous a été recommandé par l’économiste de l’Université Laval Stephen Gordon.

Il est évident que, par exemple, pour une mère monoparentale travaillant au salaire minimum, faire passer le plancher de 11,75 $/h (le minimum au Québec à partir de mai prochain) à 15 $/h ferait une différence énorme. Cela rendrait certainement cette petite famille moins pauvre. Tant que l’on s’en tient à des cas individuels comme celui-là, tout le monde s’entend facilement.

Mais la question est: dans l’ensemble, sur le plan collectif, est-ce que le salaire minimum à 15 $ est un bon outil de lutte à la pauvreté? Car si la main-d’œuvre coûte plus cher, les employeurs embaucheront moins et risquent de refiler la facture aux consommateurs. Alors en bout de ligne, si le salaire minimum à 15 $ maintient plus de gens sur l’aide sociale et favorise l’inflation, est-ce qu’on aura combattu efficacement la pauvreté?

La Banque du Canada calcule que les hausses de salaires minimums décrétées d’un océan à l’autre pour 2017, 2018 et 2019 auront un impact «modeste» (entre 0 et 0,1 ou 0,2 %, selon l’année) sur l’inflation. Le marché du travail s’en trouvera, lui, un peu réduit: le nombre d’heures travaillées sera l’an prochain 0,3 % en dessous de ce qu’il aurait été sans hausse du salaire minimum. Mais au net, cela laissera quand même plus d’argent dans les poches des travailleurs parce que les salaires totaux augmenteront assez pour compenser, et même un peu plus (+ 0,7 %), prévoit la BdC.

Notons que cela correspond aussi à l’expérience américaine des dernières années, où les hausses du salaire minimum semblent avoir eu un effet négatif, mais faible sur le marché du travail.

Pas de catastrophe en vue, donc, mais comme le resserrement de l’emploi est concentré au bas de l’échelle, cela pourrait faire des «perdants» justement parmi les gens que l’on cherche à aider…

En outre, comme outil de lutte à la pauvreté, ce n’est pas particulièrement bien précis, disons. Une bonne partie des pauvres ne travaillent pas et ne peuvent donc pas en profiter, et ceux qui travaillent au salaire minimum ne vivent pas tous dans la pauvreté. Certains sont des étudiants vivant chez leurs parents, d’autres ont un conjoint ou une conjointe gagnant un bon salaire, etc. Une bonne partie des «gains» associés à une hausse du salaire minimum n’aboutit donc pas dans les bonnes poches.

Selon des calculs de la Réserve fédérale américaine, si le salaire minimum passait à 10,10 $/h aux États-Unis (au lieu de 7,25 $), seulement 18 % des revenus supplémentaires iraient à des familles pauvres, et un peu moins de la moitié (49 %) à des familles ayant des revenus relativement faibles (2 fois le seuil de la pauvreté).

Au Québec, 13,5 % des travailleurs au salaire minimum vivent dans des familles pauvres et 41 % vivent dans des familles gagnant plus de 2 fois le seuil de pauvreté. Si bien qu’en 2010, un article publié dans la revue Regards sur le travail (publiée par le ministère du Travail) concluait qu’il est «a priori peu probable que le salaire minimum ait un effet important sur le taux de pauvreté».

Verdict

Contrairement à ce que les lobbies d’affaires annoncent, le salaire minimum à 15 $ ne provoquera probablement pas de catastrophe économique. Mais comme mesure de lutte à la pauvreté, c’est loin d’être la panacée décrite par la gauche: une hausse marquée du salaire minimum ferait des gagnants (ceux qui conservent leur emploi avec de meilleurs revenus) et des perdants (ceux qui perdraient leur travail ou auraient plus de difficulté à en trouver), et une bonne partie des «gagnants» ne font pas partie du groupe que l’on cherche à aider au départ.

Sources :

- Dany Brouillette et al., The Impacts of Minimum Wage Increases on the Canadian Economy, Banque du Canada, 2017

- David Neumark, «The Effects of Minimum Wages on Employment» et «Reducing Poverty via Minimum Wages, Alternatives», Economic Letter, Federal Reserve Bank of San Francisco, 2015

- Jean-François Mercier et Martine Poulin, «Les travailleurs au salaire minimum vivant sous le seuil de faible revenu au Québec», Regards sur le travail, Gouvernement du Québec, 2010