Nicolas Fournier, directeur général de l’Aménagement forestier coopératif des Appalaches et Manon Ayotte, coordonnatrice de la filiale Compensation CO2 Québec, tentent de gérer l’explosion de la popularité de la compensation carbone.

La compensation carbone explose [VIDÉO]

Le phénomène de la compensation carbone est en pleine effervescence au Québec. Les entreprises, les individus et même les familles tiennent à compenser leur émission de gaz carbonique en plantant des arbres. Chez Compensation CO2 Québec, à La Patrie en Estrie, la progression a été fulgurante.

Environ 600 personnes sont engagées dans le programme, dont 400 en 2018 seulement. Une cinquantaine d’entreprises font affaire avec Compensation CO2 Québec, de ce nombre, 20 se sont ajoutées l’année dernière. 

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« Ça s’est bousculé à Noël, les gens donnaient ça en cadeau, explique Manon Ayotte, coordonnatrice du projet. Il y avait beaucoup de voyages et les gens compensaient. Il y a eu un boom en novembre et décembre et ensuite ça s’est stabilisé à environ 45 nouveaux compensateurs chaque mois. »

Cette explosion ne se ressent pas seulement en Estrie. La coopérative sociale Arbre-Évolution, basée dans la municipalité de L’Islet dans le Bas-Saint-Laurent, est passée de 9000 à 32 000 arbres à planter annuellement en deux ans.

Compensation CO2 Québec, une filiale de l’Aménagement forestier coopératif des Appalaches, permet aux gens d’acheter une épinette blanche au coût de 4 $. Cet arbre est planté et entretenu durant 60 ans et captera ainsi 0,18 tonne de CO2 durant sa vie. Chaque compensateur reçoit un certificat avec la position géographique de son arbre. Il est possible de suivre l’évolution du site dans le temps. Des suivis sont faits à l’an 2 et à l’an 5 du projet. À ces moments, les arbres morts sont remplacés.

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Compensation CO2 Québec a planté, sur une dizaine de sites en Estrie et dans le Centre-du-Québec, un peu plus de 35 000 arbres en compensation depuis ses débuts en 2011. 

« La grande majorité des compensateurs sont des personnes comme vous et moi, indique Mme Ayotte, ingénieure forestière depuis 2009. Ce sont des gens de partout au Québec. On avait une forte tendance vers des personnes de Montréal et Québec, mais dernièrement on a beaucoup de gens des Laurentides. On a aussi des gens de l’extérieur du Québec qui ont compensé lorsqu’ils sont venus en voyage. »

Objectif séquestration du carbone

Nicolas Fournier, directeur général de l’Aménagement forestier coopératif des Appalaches, et Manon Ayotte sont clairs et ne tentent pas de faire de cachettes : ce ne sont pas tous les arbres qui se rendront jusqu’au bout. Le scénario de compensation carbone prévoit des éclaircies. Les meilleures tiges seront sélectionnées pour optimiser la croissance.

« Lors de la première éclaircie à environ 30 ans, on va enlever environ 40 % des tiges, les plus faibles et celles qui sont en dessous des autres, souligne M. Fournier. Au bout des 60 ans, il va rester entre 500 et 600 tiges sur les 2000 initiales. »

C’est qu’au-delà du stockage de carbone, l’objectif est d’avoir, à terme, des arbres qui peuvent être utilisés pour faire des produits du bois. Lorsqu’un arbre meurt et se décompose ou brûle, le carbone qu’il a capté retourne dans l’atmosphère. Si l’arbre est utilisé pour faire du papier ou transformé en deux par quatre, par exemple, pour la construction d’une maison, le carbone restera emprisonné beaucoup plus longtemps.

« On doublerait la période de stockage avec les produits de bois, du bâton de baseball au madrier, mentionne Manon Ayotte. Au lieu d’avoir quelque chose sur 60 ans, on tombe à 120 ans en moyenne. Au fil du temps ces calculs vont peut-être changer parce que les maisons vont peut-être durer plus longtemps. Il y a toutes sortes de choses qui font qu’on est de plus en plus durable. »

« La base du projet, c’est le cycle du bois, ajoute Nicolas Fournier. On fait pousser des arbres, donc on capte du carbone et ensuite on veut le séquestrer, c’est-à-dire faire beaucoup plus de construction en bois qu’en ce moment. Il y a des structures de plus de six étages faites en bois maintenant. Ça remplace le béton qui produit beaucoup de gaz carbonique. »

Un projet pilote pour les feuillus

Compensation CO2 Québec ne plante, pour l’instant, que des épinettes blanches. 

« On n’a pas besoin de la protéger contre les animaux et à 4 $ on arrive à couvrir les frais d’achat, de transport, de plantation, d’entretien et d’administration, explique Manon Ayotte. On a aussi des recherches précises. En 60 ans on sait qu’elle capte 0,182 tonne de carbone. Si on change d’essence, c’est un calcul complètement différent. »

Un projet pilote est toutefois à l’étude, en partenariat avec l’École secondaire du Triolet à Sherbrooke, pour tester la plantation de feuillus dont l’érable et le chêne. 

« On a eu des demandes pour planter des feuillus, mais ce n’est vraiment pas évident à cause des chevreuils, explique Mme Ayotte. Si on ne protège pas les arbres, le chevreuil passe et le mange de façon systématique. C’est un combat. »

Les feuillus doivent être protégés des chevreuils s’ils veulent avoir une chance de survie dans les plantations. Un projet-pilote est d’ailleurs en cours en collaboration avec l’École secondaire du Triolet à Sherbrooke.

Les feuillus doivent donc être protégés avec des clôtures et des cages qui peuvent coûter jusqu’à 10 $ par arbre. Un produit qui change l’odeur et le goût des feuilles est également à l’essai.

Avantage pour les propriétaires

L’Aménagement forestier coopératif des Appalaches ne possède pas assez de terres pour gérer la forte demande de compensation carbone. 

Plusieurs sites sont donc mis sur pied sur des terres privées. Des ententes sont alors prises avec les propriétaires. 

Le choix des propriétaires ne se fait pas à la légère, ils doivent s’engager à maintenir la plantation durant 60 ans, à la léguer s’ils vendent la terre ou décèdent et à l’entretenir.

« On a rendu la chose beaucoup plus officielle avec des demandes très précises, assure Manon Ayotte. Les gens ont payé pour un arbre, c’est important qu’on s’assure de respecter cet investissement-là dans le temps. »

Le propriétaire pourra retirer les revenus du bois au moment des éclaircies et de la coupe finale.

Les gens intéressés à planter un arbre pour compenser les émissions de gaz carbonique peuvent le faire directement via le site internet www.compensationco2.ca.