L’un des gins de la microdistillerie du St-Laurent.

Et si les épiceries vendaient du gin

Devant l’engouement pour les spiritueux québécois à la société des alcools du Québec (SAQ), les grands joueurs de l’alimentation et les dépanneurs aimeraient aussi pouvoir mousser sur leurs tablettes ces produits du terroir. Ce que la loi interdit.

Samedi, Le Soleil avançait que depuis l’exercice financier 2013-2014, les ventes des produits du Québec à la SAQ ont bondi de 36,3 millions $ à 61,8 millions $, une augmentation de 70 %. Pour les spiritueux, comme le gin, la vodka ou le whisky, elles sont passées de 19,2 millions $ à 37,9 millions $.

«Aujourd’hui, nous pouvons vendre des bières artisanales, des cidres et du vin, mais pas de spiritueux», déplore Yves Servais, directeur général de l’Association des marchands dépanneurs et épiciers du Québec, un regroupement qui compte 1000 membres.

«Au cours des dernières années, nous avons mis l’emphase sur les bières québécoises. Ce sont les dépanneurs qui ont donné une poussée à l’industrie. [...] Pour le vin, c’est plus problématique, car plusieurs vignobles n’ont pas une capacité de production assez importante. Par contre, pour les spiritueux, nous aimerions pouvoir contribuer à la croissance du marché. Ce sont des produits de qualité. Il faudrait apporter des modifications à la réglementation», poursuit-il

Ce dernier concède que cette bataille contre le gouvernement et la société d’État pour obtenir une modification à la loi ne sera pas une mince affaire. «La SAQ, c’est un monstre, c’est un État dans un État. Cela ne sera pas facile à gagner!»

Ouverts à l’idée

Actuellement, la réglementation ne permet pas aux dépanneurs ou aux épiciers de vendre les spiritueux québécois. Il n’existe encore aucun permis du genre. Cette mesure est réservée à la SAQ.

Chez Loblaw, Metro et Sobeys, les responsables n’ont pas voulu se mouiller directement sur le sujet. Ils ont préféré donner la parole au Conseil Canadien du Commerce de détail (CCCD), qui se fait la voix des détaillants au pays.

«Les détaillants ont un vaste éventail de produits locaux qu’ils offrent aux consommateurs et ils encouragent les producteurs d’ici depuis de nombreuses années. Par exemple, les vins québécois sont arrivés en magasin dès décembre 2016 suite à un changement législatif», rappelle Marc Fortin, président, CCCD-Québec. «Ils sont donc ouverts à bonifier leur offre de produits d’ici, notamment les produits alcoolisés et les spiritueux ne font pas exception. On les retrouve déjà dans plusieurs épiceries aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Europe. Si la loi le permettait et qu’une modification à la législation en vigueur était faite, les détaillants offriraient aussi les spiritueux aux consommateurs québécois», poursuit-il.


« La SAQ a un excellent réseau de distribution. Est-ce qu’on pourrait offrir les deux possibilités? Peut-être. Cela se fait notamment en Colombie-Britannique »
Joël Pelletier, cofondateur de la Distillerie du St. Laurent

Au cours des derniers jours, des producteurs de spiritueux ont déploré au Soleil le fait qu’ils n’aient pas le droit «aux mêmes privilèges» que d’autres joueurs de l’industrie, comme le vin. Par exemple, plusieurs d'entre eux ne peuvent toujours pas vendre leur produit sur leur lieu de production en raison de leur permis «industriel». Pour pouvoir le faire, ils doivent obtenir un permis «artisan», comme c’est le cas pour Le Domaine Lafrance, à Saint-Joseph-du-Lac. Cela signifie que le producteur cultive la matière première de sa recette.  

Cette situation pourrait toutefois changer en raison du projet de loi 170 qui vise notamment à moderniser le régime juridique applicable aux permis d’alcool.

Pour l’obtention du droit de vendre des spiritueux dans les épiceries et les dépanneurs, le cofondateur de la Distillerie du St. Laurent, Joël Pelletier, se dit ouvert à l’idée.

«La SAQ a un excellent réseau de distribution. Est-ce qu’on pourrait offrir les deux possibilités? Peut-être. Cela se fait notamment en Colombie-Britannique», note l’homme d’affaires. «Le fait qu’il y a un monopole au Québec, il y a des bons et des mauvais côtés. [...] Si une petite distillerie pouvait vendre dans des marchés de sa région, c’est certain que cela aurait un impact. Je serais en faveur. Cela se fait dans le vin et la bière, alors pourquoi ne pas le faire avec les spiritueux», souligne-t-il.

Du côté de l’Association des microdistilleries du Québec, on indique ne pas avoir étudié la question pour le moment. «Il y a tout l’enjeu de la sécurité publique», précise Stéphan Ruffo, président.