Inquiète par l’avenir du marché laitier, Serena Shufelt a vendu toutes ses vaches. La productrice élève maintenant des bovins.

Des producteurs laitiers abandonnent

Serena Shufelt n’aurait jamais cru un jour en arriver là. L’automne dernier, le cœur serré, elle a vendu ses dernières vaches laitières. Une décision déchirante pour cette productrice de cinquième génération à Brigham. Les bouleversements dans l’industrie laitière et l’ouverture du marché canadien aux produits étrangers ont eu raison de sa passion.

« On a tout évalué. On a fait et refait nos calculs. On n’arrivait plus. On ne pouvait plus continuer comme ça. Ça nous gardait éveillés la nuit », raconte Mme Shufelt avec émotion. Elle craint que l’arrivée de produits laitiers européens et asiatiques et bientôt des États-Unis n’accentue la pression sur les petites fermes laitières comme la sienne, menaçant leur survie.

Les ententes commerciales internationales signées ces derniers temps par le Canada secouent le monde agricole canadien, en premier lieu les producteurs laitiers, reconnaît François Dumontier de la Fédération des producteurs de lait du Québec.

En l’espace de deux ans, le Canada a signé trois ententes commerciales internationales ouvrant son marché agricole aux produits importés. Il y a eu l’Accord Canada-Europe, paraphé en septembre 2017, puis l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste, liant le Canada à 10 pays de la région Asie-Pacifique, en vigueur depuis décembre, et finalement l’Accord Canada-États-Unis-Mexique, qui sera applicable plus tard cette année.

Les trois ententes ont pour effet d’ouvrir 8,4 % du marché canadien du lait aux produits étrangers, signale M. Dumontier. « Cette troisième concession fait très mal au moral des producteurs. C’est une perte importante pour notre industrie. Quand on perd des parts de marché, ça se traduit par des pertes de revenus », dit-il.

L’ouverture du marché canadien à la concurrence étrangère inquiète également Christian Maheu, un producteur de Sainte-Cécile-de-Milton. La ferme dont il est à la tête avec son père sur le 3e Rang est dans le giron familial depuis la fin du 19e siècle. Si les affaires tournent rondement, il dit ignorer ce que lui réserve l’avenir. « On réfléchit à ça presque tous les jours », explique le jeune quadragénaire. « Est-ce qu’on en aura toujours assez pour notre famille », demande-t-il sans répondre à sa question.

Vache à lait

La production de lait a longtemps été rentable, soutient Geneviève Durand, la conjointe de M. Maheu. « L’expression “C’est une vache à lait” est une expression marquante », dit la jeune femme pour illustrer ses propos.

La Ferme des Maheu est bien équipée, mais pas à la fine pointe de ce que la technologie offre de nos jours. Des investissements seront nécessaires à moyen terme pour maintenir sa compétitivité, dit M. Maheu. La modernisation des équipements agricoles exigeant beaucoup de capitaux, il espère que les programmes d’aide financière seront au rendez-vous.

C’est ce qu’exige la Fédération depuis que le Canada s’est entendu avec son voisin. Cette entente est perçue comme une forme d’expropriation de marché, indique M. Dumontier. Non seulement les producteurs doivent être dédommagés, dit-il, mais ils doivent recevoir un coup de main financier pour faire face à la concurrence internationale. « Ça va nous prendre un signal dans le prochain budget. C’est clair qu’on veut des engagements avant les élections. »

Les fermes sont des entreprises, rappelle Steven Neil, l’époux de Mme Shufelt. Elles doivent faire des profits pour rester en affaires, indique-t-il. Cet économiste de formation est d’accord que le système de gestion de l’offre doit être revu. Mais pas question de l’abandonner si les autres pays n’acceptent pas de jouer franc jeu. « L’économie de marché peut fonctionner. Mais tout le monde doit avoir les mêmes règles. Au Canada, on a des lois et des normes très sévères pour produire. Ils n’ont pas ça ailleurs. Comment voulez-vous qu’on rivalise contre ces producteurs qui n’ont pas nos contraintes. C’est impossible. »

DE MOINS EN MOINS DE FERMES

Pléthore de normes environnementales, paperasse administrative sans fin, concurrence étrangère accrue, la pression est grande sur les petits producteurs laitiers. Comme Serena Shufelt, plusieurs préfèrent tirer leur révérence. Les chiffres sont alarmants. En 2018, 4,9 % des fermes laitières québécoises ont cessé leurs activités, selon les données de la Fédération des producteurs de lait du Québec. La production laitière continue toutefois de croître puisque les quotas sont transférés aux producteurs qui restent dans le marché. La Fédération ne compile pas de données sur les raisons qui poussent des producteurs à tout laisser tomber, indique François Dumontier. Certains le font en effet pour des raisons économiques, dit-il. Des problèmes de relève peuvent aussi être en cause, ajoute-t-il. On comptait 5050 fermes laitières au Québec l’an dernier. En 2000, on en dénombrait 9193. En près de deux décennies, le Québec a perdu 45,07 % de ses exploitations laitières. La situation est tout aussi précaire pour les producteurs ailleurs dans le monde, signale M. Dumontier. De 2011 à 2016, la France a vu 19,4 % de ses fermes laitières disparaître, les États-Unis 18,5 % et l’Australie 14,5 %. Durant la même période, 12,3 % des fermes québécoises ont cessé leur production, dit-il.