Le producteur Aurora Cannabis a indiqué qu’il supprimerait 500 emplois.
Le producteur Aurora Cannabis a indiqué qu’il supprimerait 500 emplois.

Cannabis: encore des emplois perdus anticipés

TORONTO — Les experts de l’industrie du cannabis estiment que la vague de mises à pied et de départs de dirigeants qui s’est amorcée ces dernières semaines devrait se poursuivre.

Ils s’attendent à une année difficile pour l’industrie et prévoient que les mois à venir verront des réductions d’effectifs plus importantes et des changements à la direction des petites et grandes entreprises de cannabis.

Ces sociétés se sont récemment engagées dans le déploiement de produits comestibles et ont des antécédents de dépenses excessives. En outre, la plupart d’entre elles n’arrivent toujours pas à dégager de profits.

Le producteur Aurora Cannabis a indiqué jeudi qu’il supprimerait 500 emplois et inscrirait des dépréciations d’amortissement de près de 800 millions $, en plus d’annoncer le départ de son chef de la direction, Terry Booth.

Quelques jours plus tôt, Tilray avait annoncé la mise à pied de 10 % de son effectif dans le but de réduire ses coûts, tandis que la semaine précédente avait vu Sundial Growers supprimer une partie de sa main-d’oeuvre.

Même de plus petites entreprises ont connu des moments difficiles. Zenabis Global a supprimé une quarantaine d’employés, principalement au siège social à Vancouver, au début janvier. TerrAscend et la Supreme Cannabis Company ont également vu des dirigeants partir.

«Tout est très tumultueux», a observé Akwasi Owusu-Bempah, professeur agrégé de sociologie à l’Université de Toronto, qui s’intéresse à l’industrie du cannabis. «Je m’attends à ce que des entreprises sombrent complètement. Je ne pense pas que ce sera juste une question de mises à pied. Au cours de la prochaine année, et même des cinq prochaines années, je pense que des petites entreprises feront faillite ou pourraient être achetées par des plus grandes.»

Les problèmes de l’industrie ne l’ont pas étonné. Il s’y attendait depuis longtemps parce qu’il dit que la naissance de toute industrie nouvellement réglementée s’accompagne de «plusieurs inconnues».

Les producteurs de cannabis autorisés, dit-il, n’ont toujours pas terminé d’évaluer la taille du marché de détail avec précision, la façon dont les systèmes réglementaires devront fonctionner et à quoi ressemblera la scène internationale et nationale de la marijuana au fur et à mesure de son évolution.

«Une partie de ce que nous observons ici est liée au fait qu’il y avait tellement de battage médiatique autour de cette industrie, a fait valoir M. Owusu-Bempah. Les entreprises elles-mêmes voulaient mousser la taille de l’industrie et la taille des revenus pour attirer les investisseurs, ce qui a conduit à une croissance démesurée et peut-être injustifiée.»

Des pertes d’emplois bien rémunérés

Selon la chef de la direction de la société de vente et de commercialisation de cannabis Mercari Agency, Lisa Campbell, ces réductions étaient inévitables puisque plusieurs entreprises se sont surévaluées depuis la légalisation du cannabis récréatif, en plus de s’engager dans une course pour se tailler une place parmi les plus gros joueurs du secteur.

«Beaucoup d’argent a été dépensé et l’accent n’a pas été mis sur la qualité ou l’exécution, car l’accent était mis sur qui pourrait envoyer plus de communiqués de presse et acquérir le plus d’entreprises», a-t-elle expliqué.

«Nous savions tous, en quelque sorte, que c’était écrit dans le ciel et que de nombreuses entreprises manqueraient d’argent. Un remaniement était inévitable. Ce n’était qu’une question de temps.»

Le moral de l’industrie est bas, a-t-elle remarqué, en particulier en raison des départs d’un grand nombre de dirigeants qui ont guidé les entreprises au début de la légalisation et ont façonné l’industrie dans sa forme actuelle.

De son côté, Omar Khan, responsable national du secteur du cannabis pour la firme Hill + Knowlton Strategies, croit que les gouvernements devraient s’intéresser à la situation actuelle.

«Les gouvernements doivent prendre note des récentes pertes d’emplois dans l’industrie et ils ne peuvent pas ignorer que des emplois bien rémunérés sont perdus», a-t-il expliqué dans un courriel à La Presse canadienne.

«L’industrie du cannabis a presque à elle seule sauvé plusieurs petites villes canadiennes qui souffraient de plusieurs années de déclins en raison de la perte d’emplois manufacturiers.»

Selon lui, le gouvernement devrait commencer à nommer des personnes pour coordonner les stratégies économiques à long terme de l’industrie et chercher des moyens de monétiser le potentiel d’exportation, d’attirer des essais cliniques, de gérer les investissements en recherche et développement et de réduire le fardeau réglementaire global, afin que l’industrie légale du cannabis puisse mieux concurrencer le marché illicite.