Selon les Producteurs de lait du Québec, l’impact de l’AECG et du PTP représente des pertes annuelles permanentes de ventes de lait de 29 000 $ à 33 000 $ par ferme.

Brèches coûteuses pour les producteurs laitiers

«Le vrai libre marché, ça n’existe pas.»

À l’autre bout du fil, Richard Bouchard parvient mal à cacher sa frustration.

Et sa peine aussi.

«Ça me rend vraiment émotif quand j’en parle comme ça», s’excuse-t-il au cours de l’entretien accordé, mardi, au Soleil.

Non, le producteur de lait de Baie-Saint-Paul n’ira pas vendre ses produits aux États-Unis.

Par contre, le lait des producteurs américains pourra se trouver, au petit déjeuner, sur la table des familles québécoises.

Le nouvel accord commercial réunissant les États-Unis, le Mexique et le Canada (AEUMC) ouvre une brèche dans la dynamique de la gestion de l’offre, ce système par lequel les producteurs de lait — comme ceux et celles qui gagnent leur croûte dans la production de dindons, de poulet ou d’oeufs — établissent le meilleur équilibre possible entre l’offre et la demande pour éviter, notamment, que les surplus soient écoulés à perte.

L’AEUMC prévoit une ouverture de près de 4 % — exactement 3,59 % — du marché canadien du lait et des produits laitiers à nos voisins du sud.

«Si vous ajoutez à ce pourcentage les concessions que le Canada a faites lors des négociations menant à l’Accord économique et commercial global avec l’Union européenne (AECG) et à l’Accord de libre-échange du Partenariat transpacifique (PTP), ça représente une perte de marché de près de 10 %», explique Richard Bouchard qui est à la tête d’une ferme familiale — il fait partie de la sixième génération —  qui compte près de 115 têtes, dont 70 vaches en lactation.

«Une ferme moyenne au Québec», précise celui qui représente un peu plus de 160 agriculteurs de la région de la Capitale-Nationale au sein des Producteurs de lait du Québec.

«Mes ventes annuelles de lait totalisent approximativement 400 000 $. L’effet cumulatif des trois ententes conclues avec nos partenaires du monde entier va faire perdre 40 000 $ par année à notre ferme familiale», évalue M. Bouchard.

«Que va-t-on faire ? Bonne question. Allons-nous cesser d’investir pour nous améliorer et continuer de répondre à la demande grandissante ? Allons-nous réduire notre cheptel ? Je ne sais vraiment pas quoi vous répondre à l’heure actuelle.»

Selon les Producteurs de lait du Québec, l’impact de l’AECG et du PTP représente des pertes annuelles permanentes de ventes de lait de 29 000 $ à 33 000 $ par ferme.

Avec un tire-pois

Depuis l’annonce, dimanche soir, d’une entente entre le Canada et les États-Unis pour remplacer l’ALÉNA, Richard Bouchard a sondé le moral des troupes.

«Sur une échelle de cinq, je vous dirais qu’il se situe à deux. Un bon nombre de producteurs se remettent en question. Nous avons surtout le sentiment d’avoir été bafoués par nos élus qui, en campagne électorale, n’arrêtent pas de nous répéter à quel point nous sommes importants pour la collectivité et que notre apport est essentiel à la survie du monde rural. Une fois les élections passées, on nous abandonne. Ça ressemble au traitement que l’on réserve, trop souvent, aux personnes âgées dans notre société. On vous aime bien, mais ne nous dérangez pas trop et faites en sorte que vous ne nous coûtez pas trop cher.»

Même s’il voulait s’attaquer au marché américain et y exporter ses produits, Richard Bouchard aurait l’impression d’aller à la guerre avec un tire-pois.

«Oui, il sera possible pour les producteurs de lait d’ici d’aller faire des affaires de l’autre côté de la frontière. Par contre, il est évident que nous ne jouons pas dans la même ligue que nos vis-à-vis américains. Là-bas, les effets de la concentration ont provoqué l’émergence de très grosses fermes. Les conditions de production sont aussi différentes. La réglementation à l’égard de la protection de l’environnement est moins sévère qu’ici. Les producteurs laitiers américains ont aussi recours massivement à de la main-d’oeuvre immigrante, souvent illégale», énumère M. Bouchard qui a pris quelques minutes, mardi, pour parler au Soleil pendant qu’il faisait les foins sur sa propriété.

À savoir, maintenant, si les familles québécoises paieront leur contenant de deux litres de lait moins cher parce qu’il parviendra du pays de Donald Trump, Richard Bouchard ne parierait pas un sou sur cette possibilité. «Depuis que le Canada a ouvert ses marchés, nommez-moi un seul produit de consommation de base, comme le lait, qui coûte moins cher?»