Bernard Lemaire avait en main sa biographie depuis quelques jours, lorsque La Tribune est allée le rencontrer, lundi, dans sa résidence de Kingsey Falls. « J’ai commencé à le lire. J’aime ça. Ça me rappelle des choses que j’avais oubliées. Je suis fier du livre. Et je suis fier de mes trois enfants. Mes trois enfants qui ne se sont pas gênés pour dire ce qu’ils pensent de moi. »

Bernard Lemaire : avant que les souvenirs s’effacent [VIDÉO]

Bernard Lemaire a eu l’idée de se raconter après avoir lu la biographie de Steve Jobs, la seule qu’il ait lue dans sa vie. Possiblement parce qu’il y a vu, comme si souvent auparavant, une occasion à laquelle il ne pouvait pas résister. Aussi pour démontrer qu’un entrepreneur francophone du Québec peut rêver aussi grand qu’il l’entend.

Si Jobs peut inspirer des générations d’entrepreneurs, l’homme derrière la fondation et l’expansion à l’international de Cascades peut en faire autant. Ma vie en Cascades, un livre de quelque 250 pages, raconte le parcours exceptionnel de l’entrepreneur enthousiaste parti de rien, ou plus précisément du dépotoir, pour bâtir deux entreprises, Cascades et Boralex, dont les valeurs boursières totalisent aujourd’hui deux milliards de dollars. 

Le livre nous fait aussi découvrir l’homme, le père, le mari et séducteur, le frère et l’ami.

« Je trouvais important qu’on parle autant de sa vie personnelle que de sa vie professionnelle. Évidemment on ne peut pas séparer l’histoire de Cascades de Bernard Lemaire, mais Bernard Lemaire n’est pas uniquement Cascades. Et le volet personnel a été raconté avec la même transparence qui a toujours caractérisé M. Lemaire et l’entreprise qu’il a dirigée en gardant les livres grands ouverts à tous les employés », explique le biographe Christian Bellavance qui travaille sur le projet depuis trois ans.

M. Lemaire avait en main sa biographie depuis quelques jours, lorsque La Tribune est allée le rencontrer, lundi, dans sa résidence de Kingsey Falls. « J’ai commencé à le lire. J’aime ça. Ça me rappelle des choses que j’avais oubliées. Je suis fier du livre. Et je suis fier de mes trois enfants. Mes trois enfants qui ne se sont pas gênés pour dire ce qu’ils pensent de moi », lance en riant Bernard Lemaire.

« Ils ont la même franchise que leur père », fait remarquer M. Bellavance.


« J’ai l’alzheimer. J’essaie de faire des exercices, mais ma mémoire s’en va. Selon moi, il n’en restera plus l’an prochain. »
Bernard Lemaire

L’entrevue se déroule autour de la table à manger, dans une pièce vitrée qui offre une vue magnifique sur la région.

« J’ai l’alzheimer, lance M. Lemaire dès les premières minutes de l’entrevue. J’essaie de faire des exercices, mais ma mémoire s’en va. Selon moi, il n’en restera plus l’an prochain. »

Assis aux côtés de M. Lemaire, le biographe explique avoir rencontré une cinquantaine d’intervenants au Canada, aux États-Unis et en Europe pour reconstituer l’histoire de l’homme d’affaires de 82 ans avant qu’elle ne s’efface. Échecs et exploits sont racontés. Il est question des relations que M. Lemaire a entretenues avec les banques, ses partenaires d’affaires, ses employés, les syndicats, mais aussi avec ses enfants et les femmes de sa vie.

Il est notamment question de son épouse France Lamoureux, de qui il est séparé depuis 35 ans, mais qui a toujours accès à son compte en banque. De sa « garde partagée » entre ses compagnes de vie Irène Godbout et Francine Boivin qui durera plus d’une douzaine d’années.

Mme Godbout, qui est dans la vie de M. Lemaire depuis 35 ans et qui habite avec lui à temps plein depuis 12 ans, assiste aussi à l’entrevue.

« Irène, je lui racontais tout. Elle connaissait ma vie comme personne d’autre », raconte le Cascadeur dans sa biographie.

L’auteur Christian Bellavance a travaillé sur la biographie de Bernard Lemaire pendant trois ans.

Visionnaire et fonceur

La relance de l’usine de Cabano et l’entrée en bourse de Cascades sont les deux réussites professionnelles dont l’homme d’affaires est le plus fier. C’est en 1982. L’action ouvre à 6 $, soit un dollar de plus que le prix demandé, et monte jusqu’à 25 $ au cours de la première année, soit une hausse de 500 %.

« Les employés allaient emprunter à la Caisse pour acheter des actions tellement la valeur montait! Je leur ai dit d’arrêter de faire ça, c’était risqué. En même temps, j’ai croisé des gens qui me disaient : grâce à vous je me suis acheté une maison », se souvient M. Lemaire.

L’ambition, il l’a héritée de son père. « Mon père voyait grand, mais il ne finissait pas ses projets. Moi, j’ai réussi à me rendre au bout », résume celui qui a passé son adolescence à aider son père à récupérer, trier et vendre des morceaux de verre, des guenilles et des bouts de papier et de carton. 

Aussi à l’aise en veston pour conclure des ententes à travers le monde qu’en chemise à carreaux, prêt à ramper sous une machine pour la réparer, M. Lemaire n’a jamais eu peur de se salir les mains.


« La recette est simple : ne pas demander à quelqu’un de faire ce qu’il ne fait pas lui-même. Bernard prêche par l’exemple dans tout.  »
Christian Bellavance

« La recette est simple : ne pas demander à quelqu’un de faire ce qu’il ne fait pas lui-même. Bernard prêche par l’exemple dans tout », résume M. Bellavance dans la biographie qui sera lancée jeudi.

« Il était pratiquement en symbiose avec les machines. Et c’est un entrepreneur boulimique », ajoute M. Bellavance.

Fier francophone, M. Lemaire se souvient de son acquisition de l’entreprise Rolland, dont le conseil d’administration était composé uniquement d’anglophones. « Au premier conseil, je leur ai annoncé que désormais, les réunions se dérouleraient en français. Ils ont tous démissionné », lance-t-il en souriant. 

La méthode Cascades explique, entre autres choses, le succès de l’entreprise. Elle consiste à distribuer 10 % des profits avant amortissement et impôts à tous les employés. Cette méthode assure une productivité et une loyauté au-dessus de celles observées dans l’industrie. Bien qu’elle ait été étudiée dans les universités, peu de dirigeants d’entreprises ont osé l’appliquer. « Pourtant, c’est une méthode payante », assure M. Lemaire.

Après mille et une aventures, Bernard Lemaire est plus tranquille aujourd’hui. Il suit l’actualité à la télévision. Visite ses terres pour s’assurer que ses 1500 bœufs Highland vont bien. Il prépare un voyage au Japon avec Irène. 

Et il relit sa vie avec l’impression de la redécouvrir. 

Bernard Lemaire

Ce qu'ils ont dit

« Si Bernard Lemaire ne peut sauver cette usine, personne d’autre ne réussira. »
Simon L’Heureux, comptable agréé engagé par le Mouvement Desjardins, lors de la relance du vieux moulin de Kingsey Falls

« Bernard est facile à aimer. Mais difficile à vivre. »
Irène Godbout, qui est dans la vie de Bernard Lemaire depuis 35 ans et vit à temps plein avec lui depuis 12 ans

« Bernard a été, et continue d’être, un personnage haut en couleur. Parfois excessif, il a fait preuve d’une force de caractère inébranlable qui a permis à Cascades de réussir là où d’autres ont échoué. »
Ses frères Laurent et Alain Lemaire

« Il lisait des magazines spécialisés et notait tout ce qui pouvait être intéressant pour Cascades, autant les nouvelles technologies que les machines usagées. »
Gilles Roberge, ingénieur chimique

« Dès son plus jeune âge, tout semblait lui réussir. Très tôt, autour de la table familiale, il a pris sa place dans les discussions des adultes portant sur la vie, la politique et les affaires. Déjà à cette époque, il avait la tête pleine de projets et nous étions enthousiastes à l’idée qu’il nous entraîne dans ses aventures. »
Ses frères Laurent et Alain Lemaire

« Ma mère rêvait d’un meilleur parti pour sa fille aînée. »
France Lamoureux qui a épousé Bernard Lemaire en 1959 et lui a donné trois enfants

Quelques faits saillants

En quatrième année, Bernard décroche son premier emploi payant. Il livre dix journaux par jour pour un salaire de 10 cents par jour.

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Il commencera un baccalauréat en génie à l’Université de Sherbrooke, mais abandonnera ses études avant d’obtenir son diplôme pour venir prêter main-forte à son père, car la banque menace de saisir la maison familiale à la suite d’un échec financier lié à un projet de tourbière.

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C’est la tante Germaine, qui habite avec les Lemaire, qui trouvera le nom Cascades.

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En 1963, il convainc des employés de travailler pour lui pour 1 $ par jour, alors que la mine d’amiante de la ville voisine d’Asbestos offre 3 $, en leur promettant que lorsque l’entreprise sera rentable, il partagera les profits avec eux. Et il tient promesse.

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Cascades a créé, seule ou en partenariat, près de 150 sociétés différentes. Chaque nouvelle entreprise était incorporée et gérée séparément. Ainsi, advenant la chute d’une d’entre elles, les autres ne seraient pas touchées.