René Binet a des problèmes de vision depuis la naissance. Maintenant aveugle, il se sert d’un logiciel de lecteur d’écran et d’un clavier braille pour «lire» les sites Web.

Aplanir les obstacles du Web

Vous êtes déjà tombé sur un site Web mal conçu? Vous vous sentiez perdu, aviez l’impression de perdre votre temps? C’est la frustration que peuvent ressentir bien des personnes handicapées.

S’il reste encore de grands obstacles, l’accessibilité Web gagne tranquillement du terrain.

Et tout le monde y gagne...

On se sert maintenant du Web pour tout, partout. Pour s’informer, magasiner, payer nos comptes et même faire l’épicerie, pour certains. Mais ça se complique quand on est aveugle, qu’on est atteint de Parkinson ou qu’on a simplement un bras dans le plâtre.

René Binet a des problèmes de vision depuis la naissance. Maintenant aveugle, il se sert d’un logiciel de lecteur d’écran et d’un clavier braille pour «lire» les sites Web.

Une personne voyante voit 25 lignes d’écran d’un seul coup, explique M. Binet, qui est aussi le directeur général du Regroupement des personnes handicapées visuelles de Québec (régions 03-12). Une personne aveugle, elle, doit lire le site une ligne à la fois.

Le logiciel lui fournit verbalement les informations principales du site Web (Accueil, Nos produits, Nous joindre, etc.) et lui donne accès aux différents liens. Pour quelqu’un de non-initié, la voix robotisée est difficile à comprendre.

M. Binet se sert principalement des applications, qui sont plus légères et plus simples. Il faut être patient, concède-t-il. Sur son iPhone, grâce à VoiceOver, il peut passer d’une icône à une autre, effectuer de nombreuses opérations. Avec l’habitude, il se débrouille à une vitesse impressionnante.

Mais tous les sites ne sont pas accessibles. Par exemple, il arrive souvent dans un questionnaire Web qu’une boîte de champ ne soit pas associée à une étiquette. Un voyant verra bien qu’il doit inscrire son nom dans la case, mais la personne aveugle n’entendra que le mot «édition».

Elle sait alors qu’elle doit écrire une donnée, mais ne sait pas laquelle!

Même chose si le lecteur d’écran se bute à une image ou un graphique important qui n’a pas de description textuelle. La personne aveugle n’aura pas accès à l’information qu’elle contient.

Ces différents problèmes font que la personne handicapée n’arrivera parfois tout simplement pas à effectuer un achat ou une opération en ligne.

Le regroupement des aveugles et amblyopes du Montréal métropolitain (RAAMM) a d’ailleurs entrepris en janvier une vaste évaluation de 1000 sites Web. La totalité a été testée d’un point de vue technique et une centaine de sites sont ou seront mis à l’épreuve par des utilisateurs.

S’il est trop tôt pour dévoiler les résultats, il est clair qu’il y a encore du chemin à faire, constate Yvon Provencher, agent de développement et de communication.

Mais le RAAMM voulait mesurer de façon plus objective la perception rapportée par les personnes handicapées. L’objectif : améliorer l’accessibilité des sites Web au Québec.

Par obligation

L’entreprise de services-conseils en technologies de l’information Ciao a fait de l’accessibilité Web une de ses trois spécialités. Une équipe de six personnes y est d’ailleurs consacrée.

«Actuellement, au Québec, [les organisations] le font principalement par obligation», constate le coprésident, Jean-François Paquin. «Ça va être surtout les ministères, parce qu’ils ont des standards à respecter.» En effet, depuis 2011, le Conseil du trésor a imposé des standards à atteindre pour l’État. Il les a ajustés récemment pour les coller aux critères internationaux.

M. Paquin nomme aussi les compagnies d’assurance, qui ont parfois des normes à respecter à l’extérieur du Québec.

Les organisations qui s’y mettent «commencent à voir la valeur ajoutée de rendre leurs sites accessibles», remarque-t-il. Parce qu’une meilleure accessibilité est gage d’une qualité Web supérieure.

Est-ce plus cher? On peut prévoir une hausse d’environ 5 %, dit M. Paquin. Si le site est conçu selon les règles de l’art et avec ces principes en tête, ça ne sera pas beaucoup plus cher. C’est plus complexe quand on doit tout reprendre à zéro.

Ciao aide les entreprises ou ministères à déceler les problèmes et à cibler les améliorations.

On détectera par exemple les erreurs mentionnées plus haut, comme les champs qui ne sont pas liés à une étiquette ou des images qui n’ont pas de description en texte.

À l’aide d’un logiciel, on peut aussi afficher les couleurs pour simuler la vision d’un daltonien. L’écriture rouge qui indique qu’il y a une erreur à corriger dans le formulaire est-elle bien visible? Non? Alors on ajoutera un symbole de façon à bien notifier l’alerte.

Design pour les extrêmes

«Il y a une tendance en ce moment qui dit qu’il faut faire le design pour les extrêmes, essayer de faire des réalisations pour les clientèles qui en ont le plus besoin», fait valoir Stéphanie Levasseur, experte en expérience utilisateur chez Desjardins. Les autres pourront s’y adapter et même en tirer profit.

L’institution financière applique les principes d’accessibilité, comme des tailles de police assez grandes, de bons contrastes, des vidéos sous-titrées, des images ou des graphiques appuyés par du texte, etc.

«Si on fait un site qui est lisible pour une personne âgée, il n’y a pas un jeune qui va dire : c’est bien trop facile à lire!» illustre-t-elle.

Une mère qui navigue sur son téléphone à une main parce qu’elle a son bébé dans l’autre bras aimera que les liens soient facilement cliquables, par exemple. Une personne fatiguée, moins habile en lecture ou issue de l’immigration bénéficiera d’un site où les textes sont simples. Un passager dans l’autobus, tout comme une personne sourde, appréciera les sous-titres dans une vidéo.

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ACCESSIBILITÉ WEB: LA DEMANDE AUGMENTE

«Rendez-vous accessibles si vous voulez nous vendre» vos produits!

René Binet, le directeur général du Regroupement des personnes handicapées visuelles de Québec (régions 03-12), résume bien les gains que peuvent faire les entreprises en adaptant leur site aux personnes ayant des limitations.

Surtout que cette clientèle a d’autant plus de raisons de chercher à éviter ses déplacements, alors qu’elle vit aussi de nombreux obstacles dans le monde physique.

Pourquoi les entreprises se plieraient-elles aux règles de l’accessibilité Web? Ce n’est que pour une poignée de personnes, non? Détrompez-vous. Selon l’Enquête canadienne sur l’incapacité que Statistique Canada a menée à l’automne 2012, environ 3,8 millions de Canadiens adultes ont déclaré avoir des limitations (douleur, mobilité, vision, etc.), soit 13,7 % de la population adulte. 

Un bassin de consommateurs non négligeable.

Bon bassin de consommateurs

«Est-ce que, en tant qu’entreprise, je suis prête à prendre le risque de me priver de ces 3,8 millions de consommateurs potentiels-là? Les gens font le saut, souvent, lorsqu’on parle de ces chiffres-là», note Jean-François Paquin, coprésident de Ciao, qui offre des services-conseils en technologie de l’information.

Selon M. Paquin, la demande pour des sites accessibles continuera d’aller en grandissant, avec la croissance du commerce en ligne et le vieillissement de la population.
D’ailleurs, le gouvernement canadien a déposé un projet de loi sur l’accessibilité qui compte un volet Web. La loi, si elle est adoptée, s’appliquera aux organisations relevant de la compétence fédérale (Parlement, ministères, entreprises en transport, télécommunications, services bancaires et financiers, etc.)

Le privé, pas juste l’État

Oliver Collomb d’Eyrames, directeur général du Regroupement des organismes de personnes handicapées de la région 03 (ROP03), déplore que le gouvernement du Québec n’ait pas profité de sa stratégie numérique pour favoriser l’accessibilité.

Il existe bien des standards auxquels doit se soumettre l’État. Mais il n’y a pas d’obligation de s’y plier pour les entreprises privées, ni d’incitatifs financiers pour celles qui désirent emboîter le pas, dit-il. «On n’a ni le bâton ni la carotte.»

C’est bien beau que le site du ministère de l’Agriculture soit accessible, fait valoir M. Collomb d’Eyrames, mais au quotidien, ce sont ceux des épiceries, des pharmacies et des commerces qui seraient les plus utiles pour les personnes handicapées.

Il donne l’exemple de l’Ontario, qui force la main à l’ensemble des organisations publiques, privées ou sans but lucratif, dans le but d’être une province accessible d’ici 2025.

Aux États-Unis aussi, les entreprises en font souvent une priorité, par crainte de coûteuses poursuites.

Selon M. Collomb d’Eyrames, le numérique est un allié pour les personnes handicapées. Toutefois, il constate qu’il se crée un fossé de plus en plus grand entre les personnes qui ont un handicap et celles qui n’en ont pas, puisque la technologie évolue extrêmement rapidement mais que tous n’y ont pas le même accès. Une autre forme de discrimination...