En théorie, il n’y a pas de raison que des chiens ne parviennent pas à identifier le SARS-Cov-2, qui donne la COVID-19. Mais entre cette capacité théorique et le déploiement de chiens dans les espaces publics, il y a beaucoup, beaucoup d’obstacles potentiels.
En théorie, il n’y a pas de raison que des chiens ne parviennent pas à identifier le SARS-Cov-2, qui donne la COVID-19. Mais entre cette capacité théorique et le déploiement de chiens dans les espaces publics, il y a beaucoup, beaucoup d’obstacles potentiels.

Des chiens renifleurs contre la COVID-19?

«Pourquoi ne forme-t-on pas des chiens à détecter le coronavirus grâce à leur flair? Ils le font pour les cancers, pourquoi serait-ce impossible pour ce virus?» demande Roland Madou, d’Ottawa.

R: Fin mars, un organisme de charité britannique, Medical Detection Dogs, a annoncé le lancement d’un projet de recherche sur l’utilisation de chiens renifleurs pour détecter la COVID-19, en partenariat avec la London School of Hygiene and Tropical Medicine (LSHTM) et l’Université de Durham, et cherche un million de dollars pour le mener à bien. Le projet vise à éduquer six chiens au cours des deux prochains mois pour voir s’ils peuvent parvenir à détecter la maladie par le subtil mélange de molécules aromatiques émis par les porteurs du virus. Si cela fonctionne, des chiens renifleurs pourraient ensuite être déployés, plus tard, dans des aéroports ou d’autres lieux publics, selon Claire Guest, l’instigatrice du projet, qui a déjà entrainé des chiens à détecter des cancers, la maladie de Parkinson et même la malaria.

Simon Gadbois, directeur du Canid and Reptile Behaviour and Olfaction Lab de l’Université Dalhousie, à Halifax, a cependant de gros doutes sur la faisabilité de ce projet et sur sa pertinence. Lui-même étudie depuis plusieurs années la capacité des chiens à identifier plusieurs maladies. Il a notamment publié en 2017 les résultats d’un essai mené avec une jeune femelle Golden Retriever, qui s’est montrée capable, après entraînement, de détecter le Staphyllocoque doré résistant à la méthicilline (SARM). En 2016, des chercheurs américains ont quant à eux réussi à entrainer deux chiens à dépister un virus, celui de la diarrhée bovine.

En théorie, il n’y a pas de raison que des chiens ne parviennent pas à identifier le SARS-Cov-2, qui donne la COVID-19. Mais entre cette capacité théorique et le déploiement de chiens dans les espaces publics, il y a beaucoup, beaucoup d’obstacles potentiels. D’abord, comme pour tous les tests diagnostiques, on doit démontrer que les chiens renifleurs peuvent avoir une bonne sensibilité – c’est-à-dire la capacité de détecter le virus quand il est présent – mais aussi une bonne spécificité – la capacité de distinguer le virus des autres micro-organismes qui pourraient donner une signature olfactive semblable. Dans l’étude américaine, le moins bon renifleur des deux chiens entraînés a repéré le virus bovin dans 85 % des cas et l’a reconnu dans 98,1 % des cas, dans l’environnement très contrôlé d’un laboratoire de recherche et avec des doses de virus importantes. Dans la vraie vie, avec plus de chiens et une charge virale possiblement moins élevée chez des personnes assez peu malades pour être présentes dans l’espace public, il est probable que la performance du test serait bien moins bonne. Rien ne prouve non plus que le SARS-Cov-2 soit aussi détectable que ce virus bovin.

Par ailleurs, réaliser un tel entraînement avec un virus pathogène pour les maitres-chiens, voire éventuellement pour les chiens (même si les études à ce sujet semblent rassurantes), pose à la fois des défis d’organisation et d’éthique.

Alors que de multiples recherches sont encore nécessaires pour comprendre le virus et trouver des remèdes, veut-on vraiment monopoliser les labos de confinement de niveau 3, les seuls dans lesquels on peut mener des recherches avec le SARS-Cov-2 de manière sécuritaire, pour entraîner des chiens avec très peu de garanties qu’ils seront utiles et que les chiens eux-mêmes ne deviendront pas des porteurs ou des vecteurs du virus?

Autre enjeu, celui du coût. Pour que la recherche vaille la peine de mobiliser ces équipements, il faudrait ensuite pouvoir déployer un grand nombre de chiens sur le terrain… ce qui coûterait très cher puisqu’il faudrait les entraîner individuellement. Comment et où faire cela de manière à ce que cela soit sécuritaire? 

La prise de température dans les aéroports est certes un test très peu sensible et spécifique, mais elle est infiniment plus économique que le recours à des chiens renifleurs, car il est très simple de fabriquer et d’utiliser un thermomètre. Simon Gadbois croit par ailleurs qu’on ne pourrait de toute façon pas se passer d’un test diagnostic basé sur l’analyse de l’ARN du virus pour confirmer les cas détectés par les chiens. «Les chiens sont très sensibles, mais cela risque d’être difficile d’atteindre une bonne spécificité : si on avait, disons, 20 % de faux positifs, cela pourrait entraîner beaucoup de gaspillage de tests de l’ARN», explique-t-il.

Même pour les cancers, les scientifiques ne sont pas du tout certains que les chiens renifleurs soient l’idée du siècle — voir cet excellent reportage de Québec Science à ce sujet. «Il faut les voir plutôt comme un tremplin pour la recherche de nez électroniques qui pourraient, eux, être beaucoup plus pertinents pour détecter des maladies», croit Simon Gadbois.

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