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Vérification faite: la COVID ramenée au pays par des soldats?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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L’affirmation: «J’ai vu passer une vidéo sur la page Facebook d’un ami. Ça dit en gros que des soldats canadiens qui ont participé aux Jeux militaires mondiaux, qui ont eu lieu à Wuhan en octobre 2019, auraient contracté la COVID-19 là-bas et l’auraient ramenée au Canada. Le gouvernement Trudeau aurait ensuite tenté d’étouffer l’affaire pour ne pas nuire à ses relations avec la Chine. Pourriez-vous me confirmer que cela est une fausse information?», demande Nicole Roy, de Québec.

LES FAITS

La vidéo en question a été partagée près de 9000 fois sur la page de l’ami de Mme Roy — page sur laquelle on trouve par ailleurs pas mal de faussetés au sujet de la COVID. Il s’agit d’un topo de la chaîne de webtélé NTD, qui a été fondée en 2001 par des gens qui ont fui la Chine et dont les contenus attaquent systématiquement le régime communiste. C’est leur droit, remarquez bien, et il existe d’excellentes raisons de ne pas aimer cette dictature, mais disons que cela n’en fait pas une source particulièrement neutre ou crédible.

De toute manière, le topo ne fait que reprendre une «histoire» publiée en janvier par le site Rebel News, qui est connu pour ses contenus très à droite — et souvent complètement faux. Essentiellement, ce «scoop» repose sur deux sources : un soldat anonyme qui aurait participé aux Jeux militaires de 2019 et qui dit qu’entre le quart et le tiers de la délégation canadienne serait tombée malade; et une lettre que le médecin-général (l’officier responsable de la santé des Forces) d’alors, Andrew Downes, a envoyée aux soldats qui ont participé aux Jeux militaires, leur disant que le risque qu’ils aient contracté la COVID-19 là-bas était «négligeable».

Il y a cependant plusieurs choses qui ne marchent tout simplement pas dans l’«article» de Rebel News. Voici les principaux points que j’ai relevés :

› Les symptômes. Le ministère de la Défense m’a indiqué par courriel n’avoir pas eu connaissance d’une telle éclosion pendant les Jeux militaires. Mais bon, en présumant qu’elle ait bien eu lieu, le soldat anonyme en décrit les symptômes comme ceci (avertissement : langage cru) : «Il y a un paquet d’athlètes qui sont tombés vraiment, vraiment malades : problèmes pulmonaires, vomissements, diarrhées. Et on parle ici de gens qui étaient carrément sur le dos. […] On avait des gars qui s’enfermaient dans leurs douches parce qu’ils se chiaient et se pissaient dessus.» Or, s’il peut arriver que la COVID-19 provoque des vomissements et de la diarrhée, «ce ne sont pas des symptômes prédominants», indique Dr Alex Carignan, microbiologiste-infectiologue à l’Université de Sherbrooke. Une méta-analyse (soit une étude qui regroupe les données de plusieurs travaux différents) sur les symptômes gastro-intestinaux de la COVID-19 publiée dans le Journal of the American Medical Association en juin dernier n’a trouvé de diarrhée que chez 7,4 % des patients et des vomissements que chez 4,6 %. D’autres travaux ont observé ces symptômes plus fréquemment (11 à 19 % ici), mais dans l’ensemble, ce que décrit ce soldat anonyme ressemble bien plus à une éclosion de gastroentérite qu’à la COVID-19.

› Les dates. Le cas de COVID-19 le plus ancien que l’on connaisse à Wuhan remonte au 17 novembre 2019, mais les Jeux militaires, eux, se sont terminés trois semaines avant cela, le 27 octobre. Même en comptant la période maximale d’incubation de 14 jours, Rebel News ne parvient pas à faire concorder les dates. Il demeure possible que le cas du 17 novembre n’ait pas été le vrai «patient zéro», mais l’auteur du «reportage» n’en présente aucune preuve. De toute manière, même en imaginant le pire des scénarios, les soldats canadiens sont clairement partis avant que la COVID-19 ne commence à circuler à grande échelle à Wuhan.

› Les dates (bis). Il y a une autre chose qui ne fonctionne pas dans la chronologie proposée par Rebel News. Si la COVID-19 était arrivée au Canada dès le mois d’octobre 2019, on aurait dû voir une forte hausse des cas et des hospitalisations dans les semaines qui ont suivi, sans soute dès décembre, mais ce n’est pas arrivé avant le printemps. Le Laboratoire de santé publique du Québec a commencé à tester les cas de pneumonie atypique dans les hôpitaux à partir de la mi-janvier 2020, mais n’a pas trouvé de cas «hâtifs». Dr Carignan a lui-même cosigné une étude où des échantillons nasaux prélevés pour des tests d’influenza entre le 1er janvier et le 20 février 2020 ont été réanalysés rétrospectivement et n’a rien trouvé non plus. Le même genre d’exercice a été fait en Alberta en remontant jusqu’au 1er décembre 2019, mais n’a pas davantage détecté de cas «précoces». Il est hautement invraisemblable que le virus soit arrivé au Canada en octobre 2019 mais ait «attendu» environ six mois avant d’envoyer des gens à l’hôpital.

› La lettre. Pour interpréter la lettre du médecin-général Downes comme une «preuve» que le fédéral a tenté de dissimuler l’affaire, il faut présumer que tout ce que le soldat anonyme dit est vrai, ce que Rebel News ne démontre nulle part. Tout ce que cette lettre dit, essentiellement, est que les soldats canadiens ont quitté Wuhan trop tôt pour avoir été infectés. 

› La «démission». Le topo de Rebel News affirme que le médecin-général Downes a remis sa démission «quelques semaines» après cette affaire, sous-entendant qu’il s’agit là d’un autre élément louche. La vérité, cependant, c’est que M. Downes a pris sa retraite six mois plus tard, après 31 ans passés dans les forces armées.

› La diplomatie. Si le Canada tient tellement à ménager la Chine qu’il est prêt à cacher un virus à sa propre population pendant des mois, alors pourquoi a-t-il ordonné en 2018 l’arrestation et l’extradition vers les États-Unis de Meng Wanzhou, directrice financière du géant chinois des télécom Huawei? Il y a là une incohérence que Rebel News ne résout pas dans son texte.

Enfin, mentionnons également que cette rumeur de COVID-19 rapportée des Jeux militaires a également couru dans plusieurs autres pays. Au point où la radio publique belge a fait passer deux tests de COVID-19 à trois participants pour voir s’ils avaient des anticorps contre le coronavirus, mais ils se sont tous avérés négatifs.

LE VERDICT

Loufoque. Les soldats ont quitté Wuhan avant l’épidémie et le virus n’a de toute manière pas pu passer six mois au Canada sans rien faire pour ensuite, soudainement, commencer à envoyer des milliers de gens à l’hôpital à partir du printemps. Il y a juste trop d’incohérences dans cette histoire pour ne pas conclure que Rebel News a publié une fausseté — une de plus...

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