Le programme chiffré des conservateurs menés par Andrew Scheer prévoit juguler le déficit fédéral d’ici 2024-25.

Vérification faite: 53 milliards$ de coupes conservatrices?

L’AFFIRMATION: «Les conservateurs ont attendu jusqu’à la dernière minute pour essayer de partager leur plateforme en catimini parce qu’ils ne veulent pas que les gens voient à quel point c’est 53 milliards $ de coupures qu’ils vont infliger aux Canadiens», a scandé le chef libéral Justin Trudeau en réaction à la publication du programme chiffré des conservateurs, qui prévoit juguler le déficit fédéral d’ici 2024-25.

LES FAITS

Les intentions que M. Trudeau prête à ses adversaires — «attendu jusqu’à la dernière minute», «en catimini», «ne veulent pas que les gens voient» — ne sont pas vérifiables dans une chronique comme celle-ci. Mais le montant des coupes annoncées par le chef conservateur Andrew Scheer le week-end dernier, lui, l’est tout à fait.

Le plan du PCC se chiffre en deux parties. Dans l’une, il annonce de nouvelles dépenses et réductions d’impôts. Dans l’autre, il détaille des «mesures d’économie et de recettes», c’est-à-dire des coupes et des actions destinées à augmenter les revenus du gouvernement (la lutte à l’évasion fiscale, par exemple). Parmi les «mesures d’économie», les principales sont un allongement du plan libéral d’infrastructures (187 milliards $ sur 15 ans au lieu de 12, ce qui dégage 18 milliards $ d’économie sur cinq ans) et des «réductions des dépenses de fonctionnement» (19 milliards $ sur cinq ans). Notons que les conservateurs nient que d’étaler le plan d’infrastructures sur trois ans de plus est vraiment une «coupure» puisqu’ils prévoient dépenser les mêmes sommes — juste sur une période plus longue. Il y a un fond de vérité dans cet argument, disons-le, mais comme l’effet final demeure de réduire les dépenses annuelles en infrastructures, je l’ai quand même rangé parmi les coupes.

À partir de là, il y a deux grandes manières de mesurer l’effort budgétaire que proposent les conservateurs. On peut ne regarder que les coupes et en faire l’addition. C’est ce que semble faire M. Trudeau puisque j’arrive personnellement à 57 milliards $ de réduction des dépenses au cours du prochain mandat.

Ce n’est «pas faux», comme on dit, mais cela donne quand même un portrait incomplet de la situation. Par exemple, si un gouvernement procède à des coupes à hauteur, disons, de 10 milliards $, mais engage pour 20 milliards $ de nouvelles dépenses par ailleurs, on ne peut pas vraiment dire qu’il mène une politique d’austérité juste à cause de ses 10 milliards $ d’économie.

Si l’on veut tenir compte aussi des nouvelles dépenses prévues par les conservateurs, on peut simplement regarder leurs soldes budgétaires annuels pour le prochain mandat. Leur point de départ est un déficit de 23 milliards $ en 2020-21, qu’ils coupent de 8 milliards $ l’année suivante, puis de 5 à 6 milliards $ par année jusqu’à 2024-25. Au total, cela donne environ 24 milliards $ de coupes budgétaires au cours du prochain mandat.

Or comme une réduction du déficit était déjà prévue par le Directeur parlementaire du budget, on peut aussi comparer le plan conservateur à ces prévisions. On doit alors parler de 17 milliards $ de coupes additionnelles par rapport à ce qui était déjà prévu. Dans les deux cas, c’est nettement moindre que les 53 milliards $ dont parle M. Trudeau.

Il faut cependant ajouter une dernière précision au sujet de la plateforme conservatrice. Elle prévoit environ 49 milliards $ de nouvelles «dépenses» au cours du prochain mandat, mais sur cette somme, j’ai compté 34 milliards $ en baisses d’impôts et de taxes diverses. D’un point de vue comptable, l’effet est le même que celui d’une dépense, et c’est la raison pour laquelle plusieurs partis politiques (et pas seulement le PCC) comptent leurs promesses d’allégements fiscaux comme des «dépenses». Ce n’est pas illégitime.

Mais cette classification a toujours laissé un certain nombre d’observateurs un peu perplexes parce que les baisses d’impôts ne sont pas des «dépenses» à proprement parler, mais plutôt une diminution des revenus de l’État. Il n’y a rien de mal à réduire les impôts, remarquez, mais du point de vue de l’«austérité», certains peuvent trouver que cela ne peut pas compter comme une dépense — ce qui n’est pas illégitime non plus.

VERDICT

Incomplet. Il y a bel et bien plus de 50 milliards $ en réduction de dépenses dans la plateforme conservatrice. Mais cela ne tient pas compte des dépenses supplémentaires prévues par le PCC. Si l’on ramène ces dépenses dans le portrait, les coupes conservatrices sont deux à trois fois moindres, selon la façon retenue pour les calculer.

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