Vérification faite: la neige, pas un problème pour le tramway?

Vérification faite

Vérification faite: la neige, pas un problème pour le tramway?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L'AFFIRMATION: «Dans une publicité récente, le maire Régis Labeaume affirme que puisqu'il neige à Helsinki et à Stockholm et que ces deux villes ont un tramway, ce serait la preuve que l’hiver québécois ne devrait pas être un problème pour le tramway. Mais est-ce que les quantités de neige qui tombent dans ces deux villes scandinaves se comparent vraiment avec ce que nous recevons ici?» demande Yvan Ouellet, de Québec.

M. Labeaume disait en effet dans cette pub : «Un tramway, ça fonctionne en hiver, et il y a bien des villes dans le monde pour le prouver. On pense à Helsinki en Finlande ou à Stockholm en Suède. Un tramway moderne, ça passe partout, même quand il y a d’importantes précipitations de neige. Le poids du tramway fait en sorte que la neige est simplement poussée sur le côté des rails. (…) Et quand il y a de grosses bordées de neige, eh bien il existe des charrues à neige spécialement conçues pour les rails.» La pub en question a été rendue publique au printemps dernier, si bien que mes efforts de validation ont rapidement dû être mis de côté à cause de la COVID-19, mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. Alors voyons voir.

LES FAITS

Les manières de mesurer la neige ne sont pas tout à fait les mêmes d’un pays à l’autre, mais il ne fait pas le plus petit doute que ces deux villes reçoivent beaucoup moins de neige que Québec. «Je suis pas mal certain que vous avez plus de neige qu’à Stockholm», m’a indiqué le météorologue Thomas Carlund, de l’Institut suédois de météorologie et d’hydrologie, lors d’un échange de courriels.

Dans la région de Stockholm, les accumulations de neige culminent habituellement vers la mi-février, avec un total d’environ… 20 centimètres au sol. Autour de Helsinki, on parle plutôt de 20 à 30 cm à la mi-mars. Environnement Canada ne tient plus de données sur la neige au sol depuis 2012, mais les données les plus récentes disponibles montrent que Québec a une accumulation moyenne de 61 cm à la fin de février (pour la période 1992-2012), avec des pointes dépassant les 100 cm certaines années.

En outre, précise M. Carlund, la ville de Stockholm est dotée d’un métro qui est beaucoup plus utilisé que le tramway, et que celui-ci «dessert surtout des touristes en été. (…) Peut-être qu’il serait plus pertinent de faire un parallèle avec les trains de Suisse».

Le point de comparaison utilisé par le maire Labeaume semble donc effectivement boiteux. Cependant, cela n’implique pas que sa conclusion générale (que les tramways peuvent fonctionner malgré de fortes chutes de neige) est forcément fausse. En fait, elle reste plutôt vraie, si l’on se fie à ce que m’a dit Elina Norrena, de Helsinki Transport : «La neige elle-même n’est pas un gros problème pour les tramways de Helsinki. Les trams eux-mêmes gardent les rails dégagés en roulant dessus. Et bien sûr, nous avons des trams de maintenance pour aider.» Voilà qui correspond grosso modo à ce que M. Labeaume disait sur les tramways qui «poussent la neige sur le côté».  

Maintenant, j’ai spécifiquement insisté auprès de Mme Norrena sur la possibilité d’une tempête qui laisserait 30 cm de neige. Mais elle a maintenu : «C’est sûr que s’il tombe 30 cm en une heure, ce serait un problème, mais 30 cm qui tombe au cours d’une journée, ça n’en est pas un.»

En fait, c’est plus de manière indirecte que la neige nuit à la circulation des tramways de Helsinki. En empêchant les voitures de se stationner là où elles le font normalement, les fortes tempêtes les amènent parfois à se garer à des endroits où elles empêchent le tramways de passer, dit Mme Norrena.

VERDICT

Plutôt vrai dans l’ensemble. Les villes de Stockholm et de Helsinki ne sont pas de points de comparaison idéaux parce qu’elles reçoivent beaucoup moins de neige que nous et que, dans le cas de la capitale suédoise, le tram n’a pas la même fonction que celui qui est projeté pour Québec. Mais l’idée que les tramways peuvent continuer de fonctionner malgré de fortes chutes de neige semble tout de même vraie.

Vérification faite: COVID-19: un festival de moto = 260 000 cas?

Vérification faite

Vérification faite: COVID-19: un festival de moto = 260 000 cas?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’affirmation: «Les 460 000 motards qui se sont rassemblés en août dans le Dakota du Sud et dans l’indifférence face à la pandémie ont conduit à un total de 260 000 nouveaux cas de COVID-19, estiment des chercheurs dans une étude publiée mardi», indiquait cette semaine l’Agence France-Presse (AFP). Cette étude a eu un très grand écho médiatique et sur les réseaux sociaux, alors voyons de quoi il retourne.

LES FAITS

Le Sturgis Motorcycle Rally s’est tenu du 7 au 16 août dernier et, comme d’habitude, des centaines de milliers de motocyclistes sont passés par là au cours de ces 10 jours. Les images qui en ont circulé suggèrent que beaucoup de ces festivaliers ne prenaient pas ou peu de précautions pour éviter de propager le coronavirus.

L’étude dont parle l’AFP existe bel et bien, ayant été réalisée par un centre de recherche en économie et santé de l’Université d’État de San Diego. Ses auteurs se sont servi de données de cellulaire pour savoir de quels comtés (counties, en anglais) provenaient les festivaliers. Ils ont ensuite regardé l’évolution du nombre de cas de COVID-19 dans ces comtés-là, puis ont comparé avec d’autres comtés — relativement semblables — dont aucun habitant ne s’était rendu au festival de Sturgis. Les comtés d’où provenaient les participants avaient entre 7 et 12,5 % plus de nouveaux cas que les autres, ce qui a amené les auteurs à conclure qu’en date du 2 septembre, on pouvait faire remonter plus de 260 000 cas d’infections à la COVID-19 à cet événement.

Il s’agit cependant d’un simple estimé qui n’est pas passé par le processus de révision par les pairs menant à la publication dans la littérature scientifique, comme l’indique l’AFP, alors il faut prendre ces chiffres avec prudence. Et justement, dans les jours qui ont suivi le dévoilement de l’étude, nombre de ces «pairs», épidémiologistes et modélisateurs, ont émis de sérieuses réserves à son sujet.

Il ne fait pas le plus petit doute qu’un tel rassemblement, conjugué à la négligence de certains festivaliers, a engendré plusieurs cas de «super-propagation» — soit les individus malades qui vont en infecter plusieurs autres, parfois jusqu’à quelques dizaines. Personne ne conteste l’idée que cet événement a contribué à la propagation du virus. D’ailleurs, le Dakota du Sud où se trouve Sturgis a connu une forte augmentation de ses cas de COVID-19 pendant la seconde moitié d’août, dépassant les 400 par jour alors que cet État en comptait moins de 100 par jour depuis des semaines. Il est possible qu’un aussi gros événement (450 000 participants) ait eu ce genre d’effet dans un endroit aussi peu populeux que le Dakota du Sud (860 000 habitants).

Cependant, le nombre de 260 000 infections liées au rassemblement semble difficile à croire pour plusieurs experts. «Je suis d’accord pour dire que le rassemblement a mené à plus de cas. Mais ce qui est plus contestable, c’est le nombre réel», a déclaré l’épidémiologiste de l’Université d’Hawaï Thomas Lee sur le site d’information médicale WebMD — ce qui résume bien la position de plusieurs autres experts (voir https://bit.ly/35rxfWi et https://bit.ly/3iiwbYu, notamment).

Ceux-ci reprochent plusieurs choses à l’étude, dont l’absence de données individuelles, un point de comparaison (les comtés où personne ne s’est rendu à Sturgis) qui n’était pas vraiment comparable et le fait que la COVID-19 était déjà en progression dans bien des endroits d’où provenaient les festivaliers. En outre, a souligné le doyen de l’école de santé publique de l’Université Brown Ashish K. Jha, ces 260 000 infections représenteraient près de 20 % de tous les cas confirmés aux États-Unis entre le 7 août et le 2 septembre. Or si le cinquième de toutes les infections du pays au complet s’était concentré pendant plus de trois semaines dans seulement quelques comtés, on devrait logiquement y voir des flambées de COVID-19. Mais ce n’est pas ce qu’on observe, a noté Dr Jha.

Le graphique montre le nombre quotidien de nouveaux cas de COVID-19 dans six des sept comtés qui ont «fourni» les plus forts contingents de festivaliers au Sturgis Motorcycle Rally, selon les données de cellulaires. Il s’agit des comtés d’Adams, de Jefferson et de Weld au Colorado, de Maricopa en Arizona (inclut Phoenix), de Clark au Nevada (c’est le comté de Las Vegas) et celui d’Anoka au Minnesota — je ne suis pas parvenu à trouver de stats sur le septième, le comté de Campbell au Wisconsin. La courbe n’indique aucune flambée, ni même d’augmentation du nombre quotidien de nouveaux cas de COVID-19 à la suite du rassemblement de Sturgis.

Ça n’est pas la preuve que l’étude de l’Université de San Diego est fausse, remarquez bien, mais c’est certainement un «point de données» important qui s’accorde mal avec ses conclusions, comme le signale Dr Jha.

Vérification faite: 7 millions de grippes par année au Canada?

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Vérification faite: 7 millions de grippes par année au Canada?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’affirmation: «Je suis très surpris de cette citation, que j’ai lue sur le site de Québec Science: “La grippe affecte environ 7 millions de Canadiens chaque année”. J’ai fait une grippe l’an dernier et je n’ai jamais été aussi malade de toute ma vie, alors ça m’étonnerait beaucoup que 18 % de la population, ou près de 1 personne sur 5, attrapent l’influenza et se retrouvent sur le dos chaque année. Ce chiffre est-il exact et si oui, comment est-ce possible? Y a-t-il beaucoup d’influenza asymptomatiques?», demande Serge Blanchette, de Saint-Augustin-de-Desmaures.

LES FAITS

La citation est celle de Dre Angel Chu, spécialiste des maladies infectieuses de l’Université de Calgary, et elle se trouve effectivement sur le site de Québec Science. (Transparence totale : je signe une chronique dans ce magazine, mais je n’ai aucune espèce de lien avec Dre Chu.) Cependant, «il n’est pas simple de savoir combien de gens attrapent l’influenza chaque année», avertit la virologue de l’Université de Montréal Nathalie Grandvaux. D’abord, la grippe vient en plusieurs souches qui ne se transmettent pas toutes également, «alors deux études réalisées deux années différentes ne mesurent pas forcément la même chose». Le taux de vaccination, qui varier de pays en pays, et l’efficacité variable du vaccin peuvent aussi embrouiller le portrait.

Et puis, poursuit-elle, les principaux symptômes de la grippe (toux, fièvre, courbatures, etc.) recoupent en grande partie ceux d’autres virus respiratoires, avec lesquels on peut donc confondre la grippe. Or on ne peut pas tester tous ceux qui ont des «symptômes d’allure grippale», comme ils disent dans le réseau de la santé, puisqu’il y en a tout simplement trop.

Pour toutes ces raisons, certains utilisent des modèles mathématiques. Par exemple, la santé publique américaine (CDC) prend pour point de départ des données colligées dans un réseau d’hôpitaux et de cliniques «sentinelles» qui desservent environ 9 % de la population. Le CDC les intègre dans son modèle pour estimer le nombre d’hospitalisations, puis part de là pour déduire (approximativement) le nombre total d’Américains que la grippe a rendus malades.

Au final, cela donne entre 9 et 45 millions de grippes par année aux États-Unis, donc entre 3 et 14 % de la population. Notons que c’est relativement cohérent avec les chiffres de l’Union européenne, qui parle de 1 à 11 % annuellement, et avec les résultats d’une revue de littérature scientifique qui concluait en 2018, dans la revue médicale Clinical Infectious Diseases, qu’environ 8 % de la population fait une grippe annuellement.

Maintenant, tout cela reste quand même assez loin de la barre du «1 personne sur 5» que la citation de Dre Chu sous-entend. Mais ces chiffres partagent tous la même limitation : ils ne concernent que les infections symptomatiques. Or une partie des gens que l’influenza parvient à infecter ne développent tout simplement pas de symptômes, et n’ont pas été comptés dans ces travaux. Il est bien évident que si on compte toutes les infections, même celles qui ne provoquent pas de symptômes, la proportion de gens touchés par l’influenza va grimper.

C’est plus facile à dire qu’à faire, remarquez, puisque les chercheurs ne s’entendent pas sur la proportion d’asymptomatiques parmi ceux qui attrapent l’influenza — certains travaux parlent de seulement 15 %, mais d’autres vont jusqu’à 75 %! Mais il y a quand même des études qui ont fait l’exercice, comme cet article paru en 2017 dans l’International Journal of Epidemiology et dont les auteurs ont suivi des «cohortes» de quelques centaines de personnes pendant cinq ans en Angleterre. En conjuguant toutes les manières de détecter si une personne a été infectée au cours d’une année — soit non seulement les symptômes, mais aussi des tests de laboratoire pour déceler la présence du virus lui-même, des anticorps ou une «mémoire» immunitaire —, «nous avons trouvé qu’en moyenne, l’influenza infecte 18 % des personnes non vaccinées à chaque hiver», écrivent les chercheurs. Une grande partie d’entre elles (les trois quarts, dans cette étude-là) demeuraient sans symptômes parce qu’elles avaient déjà été exposées à d’autres souches de grippe suffisamment proches de ce qu’elles avaient attrapé pour avoir une immunité partielle : pas assez pour ne pas être infectées, mais assez pour empêcher le virus de les rendre malades.

Et à 18 %, c’est pile-poil le taux d’infection que représenteraient 7 millions de grippés au Canada (encore que cela n’inclut pas les personnes vaccinées). Notons que Mme Grandvaux qualifie ce résultat de «réaliste pour une moyenne générale, mais il faut vraiment compter tout le monde, y compris les asymptomatiques». Il peut y avoir des années où c’est un peu (voire beaucoup) moins, et d’autres où c’est davantage, mais «ça pourrait avoir du sens», dit la chercheuse.

VERDICT

Plus réaliste qu’il n’y paraît. Il y a plusieurs manières différentes de mesurer le pourcentage de gens infectés par l’influenza chaque année. Mais certaines études tout à fait valables qui incluent les asymptomatiques dans leurs calculs arrivent à des proportions compatibles avec l’idée que autour de 7 millions de Canadiens pourraient attraper le virus de la grippe par année.

DES INFOS À VÉRIFIER?

La déclaration d’un ministre vous paraît douteuse? Une information qui circule vous semble exagérée, non fondée? Écrivez à notre journaliste (jfcliche@lesoleil.com). La rubrique Vérification faite prendra le temps de fouiller les faits, en profondeur, afin de vous donner l’heure juste. Car nous non plus, on n’aime pas les fausses nouvelles.

Vérification faite: la «preuve» que la COVID-19 était «planifiée»?

Vérification faite

Vérification faite: la «preuve» que la COVID-19 était «planifiée»?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’affirmation: «J’ai vu passer une publication qui suggère que l’Organisation mondiale de la santé [OMS] doit faire deux exercices de gestion de crise sanitaire à l’échelle planétaire d’ici septembre 2020. La publication suggère que la COVID-19 est le deuxième de ces exercices. Le passage en question est celui-ci : “The United Nations (including WHO) conducts at least two system-wide training and simulation exercises, including one for covering the deliberate release of a lethal respiratory pathogen.” Je demeure perplexe parce que cela impliquerait qu’un rapport de l’OMS, disponible et accessible à tous, dirait noir sur blanc qu’un de ces exercices consisterait à créer volontairement et secrètement une crise sanitaire. Mais d’un autre côté, je n’arrive pas à comprendre ce passage autrement», demande Michèle Tessier-Baillargeon, de Boischatel.

LES FAITS

Il est vrai que cette citation circule abondamment dans les milieux conspirationnistes et sur nombre de pages anti-vaccin depuis plusieurs semaines. Toujours avec la même interprétation : la pandémie était planifiée, même l’OMS l’a admis. Mais dans les faits, ce n’est pas (du tout) le sens qu’il faut donner à cette phrase. Voyons pourquoi.

La citation, disons-le, est textuellement fidèle. Il s’agit d’un passage que l’on trouve en page 10 du rapport annuel 2019 du Conseil mondial de suivi de préparation, une branche de l’OMS dont la tâche est d’évaluer le niveau de préparation du monde en vue d’une urgence sanitaire. Or si la phrase existe bel et bien, il serait bien étonnant, comme le soupçonne Mme ­Tessier-Baillargeon, qu’un tel complot soit aussi publiquement et candidement admis dans un rapport annuel téléchargeable par quiconque possède une connexion Internet.

La clé de cette méprise réside dans le fait que le verbe anglais to cover (couvrir) peut prendre plusieurs sens. Le site du dictionnaire Merriam-Webster en recense pas moins d’une quinzaine. Cependant, il y a plusieurs éléments dans tout cela qui interdisent d’interpréter la citation comme l’ont fait les conspirationnistes :

  • la phrase elle-même ne parle pas vraiment de créer une crise de toutes pièces, mais bien de faire des simulations de crise et des exercices.
  • ce thème revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans le reste du document, qui insiste sur l’importance de ces simulations pour se préparer — tant pour l’OMS que pour les gouvernements nationaux.
  • si le sens à retenir avait été «cacher» ou «dissimuler un acte malicieux», alors on aurait dû lire covering UP et non simplement covering.

Non, «en fait le sens [de cette phrase] est essentiellement qu’il s’agit d’exercices [des simulations] qui couvrent [qui touchent, qui ont trait à...] la libération délibérée d’un agent pathogène respiratoire mortel, comme, par exemple, on en a vu dans le métro de Tokyo il y a 10 ou 20 ans», m’a confirmé Charles Leblanc, professeur de traduction à l’Université d’Ottawa.

Même son de cloche du côté de sa collègue Elizabeth Marshman, qui enseigne elle aussi la traduction à l’UdeO : «Je trouve le choix de cover dans cette phrase pas tout à fait idéal, c’est vrai, mais je ne serais pas du tout portée à l’interpréter comme cover up. […] La polyvalence du verbe to cover ouvre la porte peut-être à une certaine confusion (c’est le cas de beaucoup des verbes les plus couramment utilisés, après tout). Si on avait prévu une analyse aussi fine, on aurait peut-être choisi une option moins ambiguë. Mais par-dessus tout, dans le contexte de la phrase et du document, je trouve le sens désiré assez clair.»

Bref, le verbe cover est ici utilisé dans le même sens que lorsqu’un professeur parle de la «matière à couvrir» dans un cours — voir ici et ici pour des exemples réels où ce verbe est utilisé dans ce sens précis en anglais.

Le sens est un peu plus clair dans la version française du rapport : «Les Nations Unies (y compris l’OMS) organisent au moins deux exercices de formation et de simulation à l’échelle du système, dont un couvrant la dissémination délibérée d’un agent pathogène respiratoire mortel.»

VERDICT

Complètement faux. Le fait que le verbe to cover puisse prendre plusieurs sens différents en anglais a pu nourrir une certaine confusion, mais ce passage d’un rapport de l’OMS n’a pas du tout le sens que de nombreux sites conspirationnistes ou anti-vaccin lui ont donné. Il parle de simulations qui vont «couvrir» la dissémination délibérée d’un pathogène au sens de «survoler la matière», «avoir trait à». Pas au sens de «cacher».

DES INFOS À VÉRIFIER?

La déclaration d’un ministre vous paraît douteuse? Une information qui circule vous semble exagérée, non fondée? Écrivez à notre journaliste (jfcliche@lesoleil.com). La rubrique Vérification faite prendra le temps de fouiller les faits, en profondeur, afin de vous donner l’heure juste. Car nous non plus, on n’aime pas les fausses nouvelles.

Vérification faite: œufs à volonté?

Vérification faite

Vérification faite: œufs à volonté?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’affirmation : «J’ai toujours cru que les œufs étaient mauvais pour le cholestérol, mais j’ai entendu récemment que, en fin de compte, on peut en manger autant qu’on le veut sans que cela n’ait d’effet sur notre taux de cholestérol. Est-ce vrai?», demande Daniel MacDuff, de L’Ancienne-Lorette.

Les faits

Il y a deux choses à distinguer, ici : le cholestérol sanguin et le cholestérol alimentaire. Le premier est la concentration de cholestérol en circulation dans le sang, qui est une mesure importante en santé. «Il y a un lien direct entre le cholestérol sanguin et le risque cardio-vasculaire. Cette relation-là est très étudiée, c’est une des associations les plus étudiées de toute la médecine, alors c’est très important», dit Benoît Arsenault, de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec.

Historiquement, on a longtemps pensé que les aliments riches en cholestérol (le «cholestérol alimentaire») faisaient augmenter le cholestérol sanguin. Et c’est en partie vrai, mais pas autant qu’on le croyait. «Il y a beaucoup de nouvelles recherches qui tendent à démontrer qu’en fait, il n’y a pas beaucoup du cholestérol sanguin qui vient de l’alimentation», dit M. Arseneault.

C’est le corps lui-même, plus particulièrement le foie, qui fabrique son propre cholestérol. Une petite partie du cholestérol sanguin vient de l’alimentation, surtout si l’on mange beaucoup de gras saturés. Mais en bout de ligne l’alimentation ne compte pas pour une grosse partie du cholestérol sanguin — et les œufs ne contiennent pas beaucoup de gras saturés de toute manière.

Alors quand des chercheurs regardent l’effet des œufs non seulement sur le cholestérol sanguin, mais sur la santé cardio-vasculaire, qu’est-ce que cela donne? Eh bien comme c’est souvent le cas en nutrition, cela part un peu dans tous les sens, mais dans l’ensemble ces recherches «ne montrent pas de signe clair que les œufs sont associés à plus de cholestérol sanguin ni à un risque cardiovasculaire plus élevé», dit M. Arsenault.

Il y a bien, certes, des travaux qui penchent du côté «négatif». L’an dernier, par exemple, dans un article paru dans le Journal of the American Medical Association, l’examen de six cohortes regroupant près de 30 000 personnes aux États-Unis a trouvé que chaque tranche de 1/2 œuf consommé par jour, le risque cardiovasculaire augmentait de 6 % en moyenne. Mais d’autres travaux ont observé l’inverse, soit un effet protecteur (ou une apparence de) des œufs; ainsi, en regroupant les données de plusieurs études différentes, une méta-analyse publiée en 2016 dans le Journal of the American College of Nutrition a observé moins d’accidents vasculaires cérébraux chez les gens qui mangeaient sept œufs par semaine que chez ceux qui en consommaient moins de deux par semaine (et les œufs ne faisaient pas de différence pour les problèmes cardio-vasculaires). Et d’autres études encore n’ont tout simplement trouvé aucun effet de la consommation d’œufs, comme cet article paru cette année dans le British Medical Journal qui a suivi plus de 200 000 professionnels de la santé sur 30 ans.

Les disparités de ce genre sont malheureusement monnaie courante dans ce domaine. «C’est vraiment difficile de faire des études sur l’alimentation. En nutrition, on est pris avec ça parce qu’on ne peut pas faire d’essais cliniques randomisés [qui sont l’«étalon or» en science médicale, ndlr], où par exemple on prendrait 1000 personnes et on leur ferait manger un œuf par jour pendant 10 ans, et 1000 autres qui ne mangeraient jamais d’œufs. C’est impossible de faire ça», explique M. Arsenault.

Une autre difficulté est que chaque étude est faite dans un pays donné, avec son contexte alimentaire particulier, ce qui fait que les œufs ne sont pas préparés de la même manière ni mangés avec les mêmes aliments partout. Or cela peut faire une énorme différence : manger, disons, deux œufs par jour dans ces sandwich-déjeuners très gras que servent les fast-food, avec saucisse et bacon, ça n’a pas (du tout) les mêmes conséquences que manger deux œufs par jour dans, une salade niçoise. D’un pays, d’une culture à l’autre, les œufs peuvent être associés à des mets différents, qui ne sont pas tous également bons (ou mauvais) pour le cœur.

Quoi qu’il en soit, le résultat est le même : «Les œufs ne sont plus démonisés comme ils l’étaient avant. […] Ils contiennent moins de gras saturés que la viande, c’est pour ça que les professionnels de la santé les recommandent souvent comme une bonne source de protéines», dit M. Arsenault. Même son de cloche sur le site de l’école de médecine de l’Université Harvard, qui parle d’une limite sécuritaire de «un œuf par jour [...] pour la plupart des gens» (c’est moins pour les diabétiques et les gens qui ont des problèmes cardiaques). Et on trouve la même idée sur le site de la Clinique Mayo, aux États-Unis.

Ce n’est pas «autant qu’on veut», notons-le bien. Mais sept œufs par semaine, c’est déjà une recommandation beaucoup plus «libérale», pour ainsi dire, que ce qui a longtemps été préconisé.

Verdict

Pas tout à fait. On sait maintenant que les œufs ne font pas (ou si peu) augmenter le cholestérol sanguin et qu’une consommation raisonnable, allant jusqu’à un par jour, ne semble généralement pas associée à un risque cardio-vasculaire accru. L’impression que les œufs ne sont plus aussi démonisés qu’avant est donc tout à fait juste. Mais il demeure quand même que «un par jour» et «autant qu’on le veut» sont deux choses différentes.

Vérification faite: le vaccin contre la COVID-19 peut-il changer notre ADN?

Vérification faite

Vérification faite: le vaccin contre la COVID-19 peut-il changer notre ADN?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L'affirmation: «Est-ce vrai ce qui circule sur Facebook, que le vaccin à venir contre la COVID-19 aura un impact sur notre code génétique, ce qu’aucun vaccin n’a jamais fait auparavant? Dès le mois de mars, l’agence de presse Associated Press rapportait que quatre patients avaient reçu un candidat-vaccin de la firme Moderna, qui “contient un code génétique inoffensif copié sur le virus qui cause la maladie”. Mais comment peut-on affirmer cela alors que la semaine dernière, un article de l’Agence France-Presse indiquait que “la technologie de Moderna, fondée sur l’ARN messager, n’a jamais prouvé son efficacité contre d’autres virus”?», demande Catherine Baraby-Larose, de Rimouski. Plusieurs autres lecteurs m’ont contacté à propos de ce «vaccin changeur d’ADN», alors voyons voir.

LES FAITS

Le principe général des vaccins est toujours le même : sous une forme ou sous une autre, présenter un microbe à notre système immunitaire afin qu’il apprenne à le reconnaître et à fabriquer des anticorps pour le neutraliser. Mais il existe plusieurs manières différentes de s’y prendre. On peut inoculer une version affaiblie ou désactivée du pathogène, ou des «morceaux» du microbe, ou encore simplement injecter des protéines du microbe — puisque de toute manière, ce n’est pas au microbe entier mais plutôt à des protéines virales ou bactériennes que notre système immunitaire réagit.

Or une autre avenue s’est développée depuis quelques années, lit-on dans une revue de littérature scientifique publiée en 2018 dans Nature Reviews – Drug Discovery : les «vaccins à ARN messager».

L’ARN est une des deux formes sous lesquelles le matériel génétique peut se présenter, l’autre étant le mieux connu ADN. Nos gènes ne sont littéralement rien d’autre que des «recettes de protéine» : ils servent à conserver de l’information pour assembler des protéines correctement. Et ils sont constitués d’ADN parce qu’il s’agit de la forme la plus stable de matériel génétique, donc la meilleure pour conserver l’information.

Cependant, quand vient le temps de les fabriquer, ces protéines, ce n’est pas l’ADN lui-même qui fait le travail, pour les mêmes raisons qu’on ne se sert pas d’un livre de recettes pour brasser la sauce à spaghetti. Afin de protéger l’information contenue dans nos gènes, la cellule va plutôt faire une copie temporaire avec de l’ARN, qui va ensuite porter la «recette» vers de petites structures appelées ribosomes, où sont assemblées les protéines. Il existe plusieurs sortes d’ARN, celui qui fait le pont entre l’ADN et les ribosomes se nomme ARN messager, ou ARNm.

Les vaccins à base d’ARNm ne contiennent pas de microbes, ni entier, ni en morceaux, ni même de protéines de pathogène. L’idée est plutôt d’injecter des brins d’ARNm qui portent une «recette» de protéine virale, laquelle sera ensuite exprimée (temporairement) par nos cellules elles-mêmes. Bref, au lieu de fabriquer le virus ou la protéine virale en usine pour ensuite les injecter, on fait faire le travail par nos cellules. L’avantage principal des vaccins à base d’ARNm est justement là, d’ailleurs : la production des vaccins «traditionnels» peut être longue et dispendieuse, demandant souvent que l’on «cultive» des pathogènes dans des œufs ou sur des cellules de mammifères. L’ARNm, lui, peut être produit en labo ou en usine beaucoup plus rapidement et à moindre coût, à partir de matériaux facilement accessibles, lit-on sur le site de la Fondation PHG, rattachée à l’Université Cambridge. Cette rapidité pourrait éventuellement s’avérer un grand avantage face à de nouveaux pathogènes, comme maintenant, ou à des virus qui mutent continuellement, comme l’influenza.

Maintenant, est-ce que l’ARNm peut changer notre code génétique? La réponse est : absolument pas. Nos cellules sont bien équipées pour distinguer l’ADN et l’ARN, et celui-ci n’est pas intégré au noyau cellulaire. En outre, qu’il soit humain ou viral, l’ARNm est rapidement dégradé par l’organisme. À tel point, d’ailleurs, que la «livraison» de l’ARNm jusqu’à nos cellules a longtemps été un problème important pour les vaccins. Ce type de matériel génétique est détruit tellement vite dans l’organisme qu’il n’avait pas le temps d’arriver jusqu’à nos cellules — on a depuis trouvé des manières de le stabiliser.

Maintenant, comme toute nouvelle technologie médicale, celle-là doit prouver à la fois son efficacité et son innocuité. De manière générale, la revue de littérature parue en 2018 dans Nature Reviews – Drug Discovery ne mentionnait aucune inquiétude du côté de la sécurité — n’a trouvé aucun motif d’inquiétude. Au contraire, l’article mentionnait plutôt des raisons pour lesquelles les vaccins à ARNm seraient peut-être encore plus sûrs que les «traditionnels», qui le sont déjà beaucoup.

Mais la preuve véritable et concrète reste à faire pour chaque candidat vaccin, et c’est ce que Moderna a commencé à faire dans des essais cliniques en bonne et due forme. C’est de cela dont parlaient certaines dépêches la semaine dernière : le 14 juillet, les résultats de l’essai de phase 1 (qui vise principalement à tester la sécurité) ont été publiés dans le New England Journal of Medicine, et n’ont pas trouvé de signe de toxicité sérieuse. L’essai de phase 2, qui vise à établir l’efficacité du vaccin, était aux dernières nouvelles toujours en cours.

VERDICT

Faux. L’ARNm ne peut pas changer l’ADN dans nos cellules et est rapidement détruit par l’organisme. Comme pour n’importe quel autre traitement, la sécurité des vaccins à ARNm doit être démontrée, mais on n’a aucune raison de penser que celui de la société Moderna puisse modifier nos gènes. L’essai clinique de phase 1 paru la semaine dernière ne montre aucun signe de toxicité inquiétant.

Vérification faite: la COVID-19 se transmet-elle par aérosol ?

Vérification faite

Vérification faite: la COVID-19 se transmet-elle par aérosol ?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
VÉRIFICATION FAITE / L’affirmation : «Initialement on croyait que le nouveau coronavirus se propageait en gouttelettes, qui peuvent être retenues par un couvre-visage. Mais est-ce qu’il y a de nouvelles informations qui confirment que le virus se propage en aérosol ? Si tel est le cas, alors les masques artisanaux ne seront pas très efficaces. Alors est-il vrai que la COVID-19 peut se transmettre par aérosol?», demande Marie-Pierre Lapointe, de Québec.

Les faits

Il y a essentiellement trois voies par lesquelles les virus respiratoires peuvent théoriquement se transmettre. Il peut s’agir de gouttelettes plus ou moins «grosses» (certaines peuvent avoir moins de 1 mm de diamètre et être imperceptibles) qui vont soit se rendre directement sur une autre personne, soit se déposer rapidement sur une surface, généralement à moins de 2 mètres de la personne émettrice. Ces gouttelettes peuvent alors, et c’est la seconde voie possible, être involontairement touchées du doigt par quelqu’un, qui s’infectera ensuite en portant ses mains à son visage. Notons que les surfaces peuvent également être contaminées par un malade qui aurait des sécrétions sur les mains.

Ou encore, troisième possibilité, le virus est porté par des gouttelettes tellement fines qu’elles mettent beaucoup de temps avant de se déposer, restant suspendues dans les airs pendant 1 heure ou plus, et voyageant sur des distances nettement plus grandes que 2 mètres. Ce sont ces micro-gouttelettes qui sont appelées aérosols. On considère généralement qu’une gouttelette doit mesurer moins de 5 microns (ou si l’on préfère : un 200e de millimètre) pour se comporter comme un aérosol, mais on a affaire ici à un continuum. D’après cet article paru en 2006 dans la revue médicale Emerging Infectious Diseases, les gouttelettes de 100 microns (0,1 mm) de diamètre se trouvant à 3 mètres dans les air mettent environ 10 secondes avant d’atteindre le sol. À 20 microns (0,02 mm), cela prend 4 minutes, 17 minutes à 10 microns et pas moins de 62 minutes à 5 microns.

Il va sans dire que la transmission par aérosol fait une énorme différence dans une épidémie. Le simple fait de se trouver dans une pièce où parle une personne infectée peut suffire à attraper une maladie qui voyage par aérosol, alors qu'il faut un contact beaucoup plus soutenu pour les microbes «à gouttelettes».

En ce qui concerne la COVID-19, il semble acquis qu'elle se transmet par les gouttelettes (les «grosses») et par les surfaces. Du moins, à peu près personne ne conteste que ce sont là des modes de transmission importants. La voie des aérosols, cependant, est beaucoup plus controversée.

Il se trouve d’authentiques experts qui estiment qu’il s’agit d’une voie de contagion significative. Plus de 200 chercheurs ont cosigné ce mois-ci une lettre ouverte dans la revue Clinical Infectious Diseases plaidant en ce sens. Cela a d’ailleurs amené l’Organisation mondiale de la santé à réviser sa position sur le sujet. Alors que l’OMS considérait auparavant cette voie comme probable uniquement à la suite de certaines procédures médicales  (comme l’assistance respiratoire) connues pour produire beaucoup d’aérosols, elle l’estime désormais «possible» dans d’autres circonstances, en particulier quand des groupes restent longtemps dans des endroits fermés et mal ventilés.

Mais entre «voie possible» et «voie importante» ou «prépondérante», il y a un grand pas que tous ne sont pas prêts à franchir. Le débat actuel qui a lieu dans la communauté médicale porte surtout là-dessus. Les preuves de transmission aérosol dont on dispose pour l’instant sont souvent décrites comme anecdotiques et pas particulièrement claires par plusieurs observateurs.

On a par exemple détecté le matériel génétique de la COVID-19 dans des échantillons d’air à plusieurs reprises, notamment en Chine, à Singapour et en Italie. D’un côté, cela pourrait effectivement signifier que le virus voyage sous forme d’aérosols. Mais de l’autre, on ne sait pas si ce matériel génétique appartenait à des virus «vivants» et infectieux, ou à des virus «morts» qui ne peuvent pas rendre malade.

Une façon de contourner ce problème est d’examiner les cas de «super-propagation», où les aérosols sont soupçonnés d’avoir joué un rôle important. Mais voilà, ceux que l’on connaît sont plutôt équivoques — assez pour être interprétés dans un sens comme dans l’autre.

Tenez : le 24 janvier dernier, 10 personnes appartenant à trois familles ont été infectées par la COVID-19 lors d’une même soirée dans un restaurant de Guangzhou, en Chine. Pour le chimiste de l’Université du Colorado Jose-Luis Jimenez, un spécialiste des aérosols qui est convaincu que plus de 50 % des infections au coronavirus passent par cette voie, il faut faire des «contorsions intellectuelles» pour expliquer cet épisode sans transmission par aérosols, puisque les 10 personnes étaient assises à trois tables différentes, souvent dos-à-dos. Mais pour le médecin et blogueur américain David Gorski, ce n’est pas si convaincant que ça puisque les trois tables étaient côte-à-côte et qu’aucun des serveurs ni des 68 autres clients présents ce soir-là, qui n’étaient pourtant pas loin, n’a été infecté.

Et les autres cas connus de super-propagation souffrent tous d’un problème commun : ils se sont produits dans des espaces clos, entre des gens qui étaient relativement proches les uns des autres. Dans ces conditions, il est difficile de dire si le virus a voyagé par gouttelette ou par aérosol. Si on avait affaire à un cas où la contagion serait arrivée, par exemple, dans une tour à bureaux entre des personnes ne travaillant pas sur le même étage, on pourrait sans doute exclure les gouttelettes. Mais quand il s’agit de gens qui mangent à des tables voisines ou qui chantent tous dans la même chorale (à 30 cm les uns des autres), ce n’est pas évident.

En outre, lisait-on lundi dans le Journal of the American Medical Association, plusieurs caractéristiques de la COVID-19 sont incohérentes avec l’idée que les aérosols seraient une voie de contagion importante ou prépondérante. Ainsi, le célèbre «R0» du nouveau coronavirus est entre 2 et 3, ce qui signifie qu’une personne malade va en infecter 2 ou 3 autres en moyenne. C’est beaucoup plus proche de la grippe (autour de 1,5) qui se transmet très principalement par gouttelettes et par les surfaces, que du R0 de maladies qui sont connues pour voyager en aérosol (la rougeole, par exemple, a un R0 entre 12 et 18).

Et puis, note l’article du JAMA, le risque de transmission entre personnes vivant sous un même toit varie entre 10 et 40 %, et on tombe à 7 % pour des contacts rapprochés mais moins soutenus, comme partager un repas. Cela semble trop faible pour un virus qui se transmettrait efficacement par aérosol.

Verdict

Pas clair. Il y a des études et des expertises qui suggèrent clairement qu’au moins dans certaines circonstances (longue période passée dans un endroit mal ventilé), la COVID-19 est capable de se propager par aérosol. Mais il y a aussi beaucoup de données et d’expertises qui suggèrent que cela ne doit pas être une voie de transmission importante. Il faudra attendre que d’autres études paraissent avant d’en être certain.

Vérification faite: 10 km/h de plus, deux fois plus d’accidents?

Vérification faite

Vérification faite: 10 km/h de plus, deux fois plus d’accidents?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’AFFIRMATION: «En milieu rural, rouler au-dessus de la limite permise, même si ce n’est que de quelques km/h augmente les risques de collision de manière exponentielle», tweetait récemment la Sûreté du Québec, mentionnant qu’à 10 km/h au-dessus de la limite de vitesse, le risque était multiplié par deux, par six lorsque l’on roule à 20 km/h au-delà de la limite, et par pas moins de 18 quand on file à 30 km/h au-dessus. Mickaël Willème, de Québec, aimerait savoir si c’est vrai et quel est le risque additionnel d’accident pour chaque km/h de vitesse.

LES FAITS

Le tweet en question faisait partie de la campagne de sensibilisation «Je ralentis, je sauve des vies». À la SQ, on me dit avoir présenté des chiffres fournis par la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ). Et à la SAAQ, on me dit s’appuyer sur une étude publiée en 2001 sous la direction d’un chercheur australien et spécialiste de la sécurité routière, Craig Kloeden.

L’étude existe bel et bien. Elle ne portait pas exactement sur la vitesse en excès de la limite permise, mais plutôt sur la vitesse au-dessus de la moyenne du trafic — légère erreur que la SAAQ a admise d’emblée dans un échange de courriels. L’exercice a consisté à estimer la vitesse (quand c’était possible) de 83 accidents de la route ayant fait des morts ou des blessés et survenus sur des chemins ruraux (vitesse permise entre 80 et 110 km/h), puis à mesurer la vitesse de quelque 800 véhicules n’ayant pas été impliqués dans un accident, mais ayant circulé sur les mêmes routes et dans les mêmes conditions.

En comparant les deux, M. Kloeden et son équipe ont conclu qu’en circulant à 10 km/h de plus que la moyenne des autres véhicules, on multiplie son risque d’accident par 2,2 — voir le tableau p. 23. À 20 km/h plus vite que les autres, on parle de 5,8 fois plus, et à 30 km/h, de 17,9. Alors ce sont des chiffres qui collent de très, très près à ceux présentés dans le tweet de la SQ. (Soulignons que ces résultats valent pour les chemins ruraux. En ville, l’équipe de M. Kloeden avait conclu en 1997 que la vitesse augmentait le risque de manière encore plus marquée.)

Maintenant, il s’agit ici des travaux d’une seule équipe de recherche. Alors est-ce que leurs résultats concordent avec ce que le reste de la communauté scientifique a trouvé?

Dans l’ensemble, oui, au sens où pratiquement toutes les autres études concluent que la vitesse est un facteur d’accident absolument majeur. Mais ces travaux n’ont pas tous trouvé une relation vitesse-risque équivalente à celle des études de Kloeden. Cette revue de la littérature scientifique de l’Union européenne, par exemple, indique que pour chaque km/h de vitesse supplémentaire, le risque d’accident augmente d’environ 3 % — cela varie grosso modo entre +1 et +5 % d’une étude à l’autre. «De manière générale, l’on estime qu’une augmentation de la vitesse moyenne pratiquée de 1 km/h entraîne une augmentation de 3 % du nombre d’accidents avec dommages corporels», m’a pour sa part confirmé la SAAQ.

C’est clairement en-dessous des résultats australiens puisque si l’on prend le taux de 3 % par km/h, une différence de 10 km/h augmente le risque de 34 % environ (1,0310 = 1,34), et non 120 %. Cela ne signifie pas que les travaux de Kloeden ne valent rien. Au contraire, je les ai vus cités comme étant particulièrement solides dans plusieurs documents, notamment cette revue de littérature scientifique néerlandaise. Mais cela montre que les résultats peuvent varier pas mal selon la méthodologie et les circonstances propres à chaque étude, et que les travaux cités par la SQ figurent parmi ceux où l’effet de la vitesse est le plus fort.

VERDICT

Vrai dans l’ensemble. Le point de comparaison n’était pas le bon (vitesse moyenne du trafic plutôt que vitesse permise) et d’autres études indiquent un effet de la vitesse qui est moins élevé, mais de manière générale, il règne un consensus scientifique autour de l’idée que la vitesse est une cause très importante d’accidents et qu’elle augmente le risque de manière exponentielle.

Vérification faite: une lampe UV contre la COVID-19?

Vérification faite

Vérification faite: une lampe UV contre la COVID-19?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L'AFFIRMATION : «Est-il vrai qu’on peut utiliser une lampe à rayons UVC pour désinfecter un espace de 1000 pieds carrés?», demande Jacques Thériault, de Gatineau.

Les faits

L’acronyme UVC réfère à une sorte d’ultraviolets (UV) que certaines «lampes de désinfection» sont conçues pour émettre. Les rayons UV ne sont rien de plus qu’une forme de lumière, qui ne peut pas être perçue par l’œil humain et qui est plus énergétique que la «lumière visible». Ceux que l’on reçoit du soleil se classent grosso modo en trois catégories : les UVA, qui forment 95 % des ultraviolets qui se rendent jusqu’au sol et qui ne transportent qu’un tout petit peu plus d’énergie que la lumière visible ; les UVB, plus énergétiques, mais qui sont en grande partie bloqués par l’atmosphère ; et les UVC, qui sont beaucoup plus énergétiques, mais qui ne traversent pas l’atmosphère. 

En théorie, on peut désinfecter une pièce avec des ultraviolets. Il n’y a pas encore d’étude sur la survie de la COVID-19 aux UV, mais il serait extrêmement étonnant que ce virus y résiste mieux que les autres, dit Pierre Talbot, chercheur à l’Institut Armand-Frappier et spécialiste des coronavirus. «C’est un principe commun à tous les virus : les rayons UV détruisent leur [matériel génétique]. […] Quand on fait “pousser” un virus en laboratoire, une fois qu’on a fini et qu’on en a plus besoin, on allume une lampe à UV pour le détruire», dit-il.

À ce petit jeu, les UVA et les UVB n’abattent pas la besogne de manière très rapide. Les UVC, eux, sont beaucoup plus efficaces, lit-on dans une étude parue en 2005 dans le Journal of Virology. C’est d’ailleurs une méthode déjà utilisée dans certains hôpitaux pour aseptiser des blocs opératoires et dans certaines usines de traitement des eaux, par exemple, et c’est pourquoi plusieurs fabricants de lampes à UVC ont vu dans la pandémie de COVID-19 (et la demande accrue pour tous les produits désinfectants) une belle occasion d’affaires.

Alors oui, on peut en principe stériliser une pièce avec une lampe à UVC. En pratique, cependant, il y a deux autres choses à savoir à ce sujet, qui peuvent rendre cette option passablement moins désirable. La première, c’est que tout comme la lumière visible, les ultraviolets peuvent être bloqués par de la matière. Un virus peut être «dans l’ombre» de quelque chose et échapper aux UV — et à la taille qu’ils ont, la moindre aspérité peut servir d’écran. Dans des conditions connues et contrôlées, comme dans des hôpitaux ou labos, et avec des instruments de grande qualité, les UV peuvent être extrêmement efficaces pour tuer les germes. Mais dans d’autres contextes et avec les lampes de qualités variables en vente libre sur le web, leur effet stérilisant est mal démontré, avertissait récemment les Académies nationales des sciences, ingénierie et médecine des États-Unis.

D’ailleurs, Santé Canada a émis quelques avertissements récemment pour «publicité illégale, fausse ou trompeuse» contre des fabricants de lampes UV [https://www.canada.ca/fr/sante-canada/services/medicaments-produits-sante/covid19-industrie/incidents-publicite-produits-sante.html]. Des allégations comme «convient dans la salle de bain, le salon, la chambre, à l’hôtel, contre la grippe et la COVID-19» avaient été jugées problématiques.

La seconde chose à savoir, et c’est sans doute la plus grave, c’est que si les UVC tuent les microbes, ils ne sont pas bons pour les humains non plus. Tant les UVA que les UVB peuvent faire vieillir la peau et endommager l’ADN de nos cellules, ce qui vient avec un risque de cancer de la peau. Mais à cause de leur énergie plus forte, les UVC sont encore pires — c’est vraiment une chance que la couche d’ozone les arrête ! En plus du danger de tumeur, les UVC peuvent également blesser la rétine des yeux.

Il ne faut jamais tenter de se désinfecter la peau ou quelque partie du corps que ce soit avec ces lampes-là, avertit l’Organisation mondiale de la santé sur son site. Les effets délétères ne sont pas instantanés, on s’entend, mais les instruments de désinfection aux UV sont toujours manipulés avec des mesures protectrices pour éviter d’exposer des humains aux rayons.

Verdict

Ça peut marcher, mais il y a plusieurs «mais»... La qualité des lampes UVC disponibles sur le web est variable et n’a pas été bien testée. Sans compter que les UVC sont un rayonnement nocif pour la santé humaine.

Vérification faite: non, toujours pas de preuve que la COVID-19 a été produite en laboratoire

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Vérification faite: non, toujours pas de preuve que la COVID-19 a été produite en laboratoire

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’AFFIRMATION: «Un scientifique norvégien affirme qu’un rapport prouve que le coronavirus a été fabriqué en laboratoire», titrait ces derniers jours le magazine Forbes, comme plusieurs autres médias qui ont redonné vie à cette vieille rumeur. «L’étude de [Birger] Sørensen et du professeur britannique montre que les pics de protéines [à la surface] du coronavirus contiennent des séquences qui semblent avoir été artificiellement insérées. Ils soulignent aussi le peu de mutations survenues sur le virus depuis son apparition, ce qui suggère qu’il était déjà complètement adapté à l’humain», poursuit Forbes, qui précise que ladite étude a été publiée dans la revue savante Quaterly Review of Biophysics.

LES FAITS

C’est loin d’être la première fois que l’on voit apparaître et réapparaître cette idée que le virus de la COVID-19 aurait été conçu en laboratoire. Au début de l’hiver, une étude préliminaire avait été mal comprise par des internautes, qui y avaient vu la «preuve» que des morceaux de VIH avaient été insérés dans le coronavirus — ce qui était faux, et l’étude a depuis été retirée par ses auteurs, catastrophés d’avoir alimenté des théories du complot malgré eux. Cette thèse a repris vie quelques semaines plus tard, cette fois dans des brevets tout aussi mal compris, qui ne parlaient pas du tout de la fabrication d’un nouveau virus.

Et voilà que les réseaux sociaux s’enflamment de nouveau parce que Forbes et plusieurs autres médias grand public ont fait écho à l’étude de la Quaterly Review of Biophysics.

Cependant, quiconque se donnera la peine de lire l’étude risque d’avoir bien du mal à y trouver la moindre «preuve» d’une origine artificielle. Le texte ne fait nulle part allusion aux origines de la COVID-19, mais détaille plutôt certaines caractéristiques du virus et discute de leur importance pour la mise au point d’un vaccin — et plus particulièrement du candidat vaccin Biovacc-19, sur lequel travaillent M. Sorensen et ses collègues.

Maintenant, le chercheur norvégien a bel et bien déclaré à la radio publique de Norvège qu’à ses yeux, les «insertions» que l’article mentionne sont d’origine artificielle. Mais voilà, les insertions de ce genre ne sont pas une preuve de manipulation en laboratoire — elles arrivent couramment dans la nature, c’est une des manières que les virus ont d’évoluer.

Le virologue de l’UQAM Benoît Barbeau, qui a pris le temps de lire le papier, n’y a pas vu de raison de penser que la COVID-19 est sortie d’un labo. «On est capable de changer virus en laboratoire, de faire insertion, d’ajouter des séquences d’acides aminés [ndlr : les acides aminés sont la «matière première» dont sont faites les protéines] ici et là, c’est vrai. À la limite, si vous tenez vraiment à aller dans le sens de la conspiration, les insertions dont parle cet article peuvent toujours possiblement suggérer une manipulation. Mais ça ne prouve rien non plus. Il faut comprendre que vous avez des quantités énormes d’espèces animales qui sont sujettes à des familles de coronavirus, alors ça donne aux virus une capacité phénoménale de changer et de produire des variantes tellement nombreuses qu’à un moment donné, il est inévitable que des virus évoluent chez une espèce animale de manière à avoir juste les bonnes caractéristiques pour bien infecter et se transmettre chez l’humain.»

Il suffit ensuite qu’un contact se produise pour que le virus fasse le saut. Notons que c’est cette avenue que privilégiait une étude parue en avril dans Nature – Medicine : après analyse du génome de la COVID-19, ses auteurs ont conclu à une origine naturelle.

M. Barbeau ajoute qu’à ses yeux, «oui, on est capable de modifier les virus, mais on n’a peut-être pas encore la technologie pour les rendre plus dangereux de manière efficace. La nature est bien meilleure que nous pour ça, et c’est fort probablement ce qui est arrivé dans ce cas-ci».

VERDICT

Comme les autres déclinaisons de cette thèse, celle-ci ne constitue pas du tout une preuve convaincante que la COVID-19 a été mise au point en laboratoire.

Les CD sont-ils éternels?

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Les CD sont-ils éternels?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’affirmation: «J’entends parfois dire que les données enregistrées sur un CD-ROM ou un DVD peuvent s’effacer au fil du temps. Ça me semble tout à fait invraisemblable. Est-ce vrai ? Si oui pourquoi ? En est-il de même pour un disque dur et la mémoire flash, comme celle d’une clé USB ?», demande Guylain Leclerc, de Québec.

LES FAITS

Du point de vue très pratico-pratique d’un utilisateur courant comme M. et Mme Tout-le-Monde, un disque optique ne devrait pas s’effacer tout seul pendant sa durée d’usage normale (c’est-à-dire plusieurs décennies), dans la mesure où il est entreposé dans de bonnes conditions — pas trop chaud, pas trop humide, à l’abri des rayures et des ultraviolets, etc.

Sur les disques optiques, l’information n’est pas codée grâce à des charges électriques qui peuvent finir par «s’échapper». Les lecteurs optiques envoient un laser sur le disque et vont «lire» des points qui reflètent la lumière et d’autres qui l’absorbent. C’est de cette manière que sont inscrits sur les disques optiques les «0» et les «1», qui constituent en quelque sorte les «lettres» du code binaire, soit le langage des ordinateurs. Et cette succession de points réfléchissants ou mâts est protégée par une couche protectrice transparente (c’est elle qui raye quand on laisse traîner les disques).

Cela donne un médium extrêmement stable et durable pour conserver l’information, mais il n’y a rien d’éternel non plus en ce bas monde. Comme on peut le lire sur le site du Council on Library and Information Resources (CLIR), un organisme américain qui travaille avec des librairies et des universités sur (notamment) des questions de conservation des œuvres à long terme, il y a toutes sortes de raisons qui peuvent éventuellement faire perdre de l’information à un disque optique. L’oxygène, par exemple, peut finir par se frayer un chemin à travers la couche protectrice, surtout si le disque est conservé dans un endroit très humide, et éventuellement aller oxyder l’aluminium dont est fait le disque ou tout autre matériaux dont est faite sa couche réfléchissant. Celle-ci perdra alors une grande partie de sa réflexivité et les points qui devaient renvoyer le laser vers le lecteur ne le feront plus : un bout d’information sera alors perdu.

Même principe avec la chaleur, qui peut dégrader l’encre dont on se sert pour faire des points mâts, et l’eau, qui peut laisser derrière elle des impuretés qui interfèrent avec la réflexion de la lumière. D’autres circonstances encore (UV, solvants, etc.) peuvent faire «oublier» de l’information à un disque optique.

Il reste cependant qu’en général, il faut tellement de temps avant que cela se produise que, du point de vue d’un utilisateur «normal», ces disques sont pratiquement éternels si on les conserve bien. Toujours selon le CLIR, leur durée de vie peut varier pas mal selon la qualité et le type de disque, mais on parle ici de plusieurs décennies, voire plus d’un siècle. Pour les CD-R et les DVD-R (le «R» indique : enregistrable une seule fois), la durée de vie serait de 100 à 200 ans. Pour les CD et DVD ré-enregistrables à volonté (RW), l’information devrait être conservée au moins 25 ans. Et pour les disques de type «ROM» (lecture seule), on s’attend à une durée de vie d’entre 20 et 100 ans.

Les mémoires flash, de leur côté, sont des «bibittes» complètement différentes. Comme on l’a vu plus haut, elles encodent les «0» et les «1» grâce à des charges électriques, lesquelles peuvent se dissiper avec le temps. On peut lire sur le site d’Integral Memory , un fabricant de mémoire informatique, que «les cartes-mémoire et les clés USB ne sont PAS faits pour garder de l’information à long terme. (…) Normalement, les données restent valides pour une période allant jusqu’à 10 ans, dans des conditions d’entreposage normales».

En ce qui concerne les disques durs, ici aussi les technologies et les qualités varient beaucoup, alors il est difficile de trouver une règle générale. Mais un horizon de 8 à 10 ans semble rallier le plus de monde, soit parce que les données vont s’effacer, soit parce que les disques durs ont beaucoup de pièces mobiles qui finissent par briser — auquel cas la durée peut être plus courte.

VERDICT

Non, ni les clefs USB, ni les disques durs, ni même les disques optiques ne peuvent conserver de l’information pour toujours. À ce jeu, cependant, les CD, DVD, BluRay et compagnie sont clairement la meilleure option.

Le Québec parmi ceux qui testent le plus au monde ?

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Le Québec parmi ceux qui testent le plus au monde ?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’affirmation: «Est-il possible que François Legault se trompe en disant que le Québec est un des États qui testent le plus au monde ? D’après le site Worldometer.info, il semble que le Québec n’est même pas parmi les 10 premiers pays industrialisés. Alors est-ce qu’on teste vraiment tant que cela ?», demande Grégoire Bissonnette.

LES FAITS

La méthode «classique» de mesurer l’effort de dépistage des pays, celle que l’on voit le plus souvent dans les médias, consiste à ramener le nombre total de tests effectués depuis le début de la pandémie sur la population — parce que autrement, bien sûr, les pays les plus populeux seraient toujours ceux qui testent le plus. C’est ce que fait la page web à laquelle M. Bissonnette fait référence, mais le Québec n’y fait pas si mauvaise figure qu’il n’y paraît.

Au 27 mai, la Belle Province avait réalisé près de 553 000 tests au total d’après les données de la Santé publique, soit 65 tests par 1000 habitants. Cela place le Québec au 23e rang mondial de la liste de WorldoMeter, entre l’Italie (60 tests par 1000 hab.) et l’Irlande (66 par 1000), sur un total de 215 juridictions. Et il faut aussi préciser que plusieurs des pays qui devancent le Québec sur cette liste ne sont pas vraiment comparables parce que leurs populations sont minuscules. Gibraltar, par exemple, n’a fait que 7000 tests à peine depuis le début de la pandémie, mais l’endroit ne compte que 33 000 citoyens alors il se classe au 2e rang mondial pour le nombre de tests per capita (209 par 1000 !). De ce point de vue, donc, le Québec n’est pas un champion, mais rien ne permet de dire qu’il est un cancre non plus.

Cependant, il faut prendre ces comparaisons internationales avec un certain grain de sel parce que les pays ne mesurent pas tous leurs efforts de dépistage de la même manière : certains comptent le nombre de tests effectués, d’autres le nombre de personnes testées (certains patients pouvant avoir été testés plus d’une fois). Si c’est ce dernier indicateur que l’on retient, alors le Québec a testé 409 000 personnes en date du 27 mai, ou 48 par 1000 habitants. Cela ferait reculer la province jusqu’au 35e rang, juste derrière les États-Unis (49 par 1000). Encore une fois, pas de médaille pour la province, mais pas de quoi déprimer non plus.

Cela dit, cette manière de calculer a un inconvénient de taille : elle est un peu «statique». Les pays changent leurs efforts de dépistage dans le temps, en fonction de leurs besoins du moment, mais on ne peut pas le «voir» si l’on n’examine que le nombre total de tests. Pour éclairer cet angle mort, je suis allé chercher les données sur le dépistage quotidien par pays que l’on trouve sur le site Our World in Data, de l’Université d’Oxford. Les chiffres ne sont malheureusement pas disponibles pour tous les pays (la France, par exemple, n’y figure pas), mais dans ceux qu’on y trouve et qui sont raisonnablement comparables, le Québec se classe avantageusement.

Depuis le 15 mai, seulement six pays ont réalisé quotidiennement au moins 1 test par 1000 habitant en moyenne, soit la Russie (1,7 par 1000 hab. et par jour), le Danemark (1,6), l’Australie (1,2), les États-Unis (1,1), le Royaume-Uni (1,1) et l’Italie (1,0) — avec une mention honorable à la Nouvelle-Zélande (0,9). Le Québec, lui, a effectué depuis le 15 mai un peu moins de 12 300 tests par jour ce qui, au pro rata de la population, donne 1,4 test par 1000 habitants et par jour.

J’ajouterai pour finir que cela concorde avec ce que m’avait dit en entrevue Luigi Bouchard, professeur de biochimie à l’Université de Sherbrooke et chef du service de génie moléculaire et génétique au CIUSSS du Saguenay-Lac-Saint-Jean. En avril dernier, celui-ci m’avait indiqué que du point de vue de la capacité de testage, le Québec se comparait «aux meilleurs pays du monde».

VERDICT

Plutôt vrai. Quand on regarde le nombre total de tests effectués depuis le début de la pandémie, le Québec semble plutôt moyen. Mais quand on mesure les efforts récents de dépistage, alors la Belle Province se classe bel et bien parmi les meilleurs.

Vérification faite: le lait augmente le risque de cancer du sein, vraiment?

Vérification faite

Vérification faite: le lait augmente le risque de cancer du sein, vraiment?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L'affirmation: «Il y a une étude parue récemment qui fait le régal de mes amis végétaliens, au sujet du lait qui augmenterait le risque de cancer du sein. J’ai lu le résumé qu’en a fait la chaîne télé CTV News [bit.ly/32Vnlcf], mais ça ne me semble pas très fouillé. Est-ce qu’on peut croire cette étude?», demande Alexandre Généreux, de Gatineau. 

LES FAITS

À la décharge de CTV, plusieurs autres médias en ont parlé, et d’une manière plus sensationnaliste encore. Le Huffington Post Canada a parlé d’une «augmentation dramatique» juste en buvant un verre de lait par jour [bit.ly/2TxbWuY] et le Journal de Montréal ouvrait son texte en disant que «boire ne serait-ce qu’un quart de tasse de lait par jour» accroît le risque «considérablement» [bit.ly/32PNeKt].

Maintenant, il y a effectivement eu, au départ, une étude publiée à la fin de février dans l’International Journal of Epidemiology [IJE, bit.ly/2uWh0kk], et elle concluait bel et bien à une augmentation de 50 % du risque de cancer du sein chez les femmes qui boivent le plus de lait (par rapport à celles qui en boivent le moins). Rien à redire là-dessus, c’est tout à fait vrai. Le hic, cependant, c’est qu’en science, une étude, c’est «juste une étude», comme on dit. Certains travaux peuvent être particulièrement solides et déterminants, mais la règle générale est qu’on ne peut pas conclure grand-chose sur la base d’une seule étude — il faut regarder l’ensemble de la littérature scientifique et voir si les résultats concordent.

Or dans le cas du lien entre les produits laitiers et le cancer du sein, ça ne concorde pas du tout, justement. «Pour l’instant, quand on regarde l’ensemble des études, il semble y avoir peut-être un lien, mais ce serait un effet plutôt protecteur des produits laitiers contre le cancer du sein. Mais c’est sûr que le nombre d’études est encore limité : c’est un lien qui est suggéré, mais pas encore convaincant», dit Caroline Diorio, chercheuse au Centre de recherche du CHU de Québec-Université Laval qui a fait paraître l’an dernier une étude montrant que les produits laitiers faibles en gras réduisent le risque de cancer du sein [bit.ly/2PJFULi].

Les revues de littérature et les méta-analyses (qui regroupent les données de plusieurs études afin de dégager une tendance générale) publiées récemment vont dans le même sens. En 2018, l’American Institute for Cancer Research a résumé les résultats scientifiques sur cette question [bit.ly/2Tm6ewV, p. 29 à 32], montrant que dans l’ensemble les produits laitiers semblent avoir un effet protecteur, mais qu’il est assez faible et que les preuves sont «limitées». Le même genre d’exercice publié dans la revue Medicine en 2019 [bit.ly/3alQJuG] a trouvé que sur 15 études recensées, 12 penchaient du côté d’un effet protecteur — mais au total, le lien n’était pas significatif d’un point de vue statistique.

Bref, l’article paru en février est un peu «tout seul dans son coin», pour ainsi dire : il indique une hausse du risque alors que la plupart des résultats scientifiques suggèrent au contraire que les produits laitiers protègent (un peu, mais quand même) contre le cancer du sein, ou à tout le moins ne l’empirent pas.

Il faut dire, comme le souligne Mme Diorio, que cet article a d’importantes limites. L’alimentation des participantes n’a été mesurée qu’au cours des 6 premiers mois de l’étude, mais le suivi a duré près de 8 ans en moyenne. «Mais on change entre-temps, signale-t-elle. Les habitudes alimentaires peuvent se modifier, les facteurs de risque peuvent changer, des femmes peuvent devenir ménopausées, etc. [...En outre, dans cet échantillon, celles qui consommaient plus de produits laitiers étaient aussi, en moyenne, plus obèses, prenaient plus d’alcool, etc. Alors je veux bien croire que les auteurs ont fait des ajustements statistiques pour en tenir compte, mais si ces variables-là ne sont pas bien mesurées à la base, l’ajustement ne peut pas être parfait. En bout de ligne, il est bien possible que l’association qu’ils ont trouvée n’est pas due aux produits laitiers.»

LE VERDICT

Apparemment faux, dans l’état actuel des connaissances. Il y a bien une étude récente qui suggère que le lait accroît le risque de cancer du sein, mais ce n’est qu’une seule étude et ses résultats sont contredits par le plus clair de la littérature scientifique.

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DES INFOS À VÉRIFIER?

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Vérification faite: 90 % du plastique des océans issu d’une dizaine de rivières?

Vérification faite

Vérification faite: 90 % du plastique des océans issu d’une dizaine de rivières?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’AFFIRMATION: «Est-il vrai que le plastique que l’on retrouve dans les océans provient majoritairement d’une dizaine de rivières d’Afrique et d’Asie?», demande Germain Reed, de Prévost.

LES FAITS

Voilà déjà deux ou trois ans que le bruit court sur les réseaux sociaux. Certaines versions parlent de «90 % du plastique», d’autres mentionnent simplement «une majorité du plastique», mais l’idée des 10 rivières asiatiques et africaines revient systématiquement.

L’origine de cette rumeur est manifestement une étude parue en 2017 dans la revue savante Environmental Science and Technology au sujet de l’«exportation de débris de plastique par les rivières vers l’océan». Le résumé de l’article mentionne bel et bien que «le top 10 des rivières transporte entre 88 et 95 % de la charge globale vers la mer» et une annexe disponible en ligne [http://bit.ly/37XG1sH, p. 5] énumère ces 10 rivières : huit d’entre elles sont en Asie (le Yangtze, l’Amour, l’Indus, le Gange, etc.) et les deux autres sont effectivement en Afrique (le Nil et le fleuve Niger).

La rumeur n’a donc pas été créée de toutes pièces, tant s’en faut. Mais cela ne veut pas dire qu’elle est fondée pour autant.

Il faut en effet bien comprendre ce que cet article dit — et peut-être surtout ce qu’il ne dit pas. L’étude s’est basée sur des concentrations de plastique mesurées dans 57 rivières de par le monde puis, grâce à un modèle mathématique et une banque de données plus vaste, a généralisé ces résultats à près de 1350 rivières. Sa conclusion ne dit pas que les 10 pires rivières sont la source de 90 % de «tout le plastique dans les océans», mais simplement 90 % du plastique «charrié par des rivières». C’est une grosse nuance parce que le plastique des océans a bien d’autres sources, et de plus importantes, que les rivières : le vent pousse des sacs et des débris vers l’océan, les activités humaines en mer génèrent d’importantes quantités de déchets, etc.

D’ailleurs, bien des résultats scientifiques contredisent clairement l’idée que ces 10 rivières seraient responsables de 90 % de tout le plastique dans la mer. Ainsi, une étude parue en 2015 dans Science a estimé à près de 9 millions de tonnes les quantités de plastique qui entrent dans les océans à partir des zones côtières, d’une manière ou d’une autre. L’article de 2017 a utilisé deux modèles différents, dont un arrive à un total de 2,17 millions de tonnes par année pour ces fameuses 10 rivières (ou 25 % de 9 millions) et l’autre à 142 000 tonnes (seulement 1,6 %). Cela montre les grandes incertitudes qui persistent autour des quantités de plastique qui arrivent dans les océans, mais dans tous les cas on est très, très loin de 90 % — et même loin de «la majorité».

Et encore, ces 9 millions de tonnes annuelles ne concernent que les sources côtières du plastique. Plusieurs autres travaux indiquent qu’en haute mer, le plus clair des déchets de plastique proviennent d’activités marines. Des chercheurs qui ont traîné des filets sur des centaines de kilomètres dans le «vortex de déchets du Pacifique» au milieu des années 2010 ont trouvé que près de la moitié (46 %) des plastiques qui flottent là-bas sont des filets de pêche et que plus de 80 % des déchets sont liés à des activités en mer. Ces résultats concordent avec ceux de l’Académie américaine des sciences qui, une dizaine d’années plus tôt, avait trouvé qu’en haute mer, 88 % des déchets flottants proviennent d’activités marines comme la pêche, le transport maritime, les croisières, etc.

Il peut difficilement en être autrement, remarquez, parce qu’une grande partie des plastiques coule ou s’échoue avant d’arriver en plein océan. Certains sont tout simplement plus denses que l’eau et finissent au fond des rivières. D’autres flottent, mais s’agglutinent avec des matières en suspension et coulent eux aussi. D’autres encore, comme les contenants vides, donnent plus de prise au vent et ont tendance à s’échouer sur les plages (des rivières comme des mers). Et ainsi de suite.

Cela ne veut pas dire que le plastique dans les océans n’est pas un problème ni que les rivières n’en sont pas une source significative (c’en est une), mais simplement que tout ce plastique ne peut pas provenir à 90 % des 10 mêmes rivières.

VERDICT

Il est absolument indéniable que les 10 rivières identifiées dans l’étude d’Environmental Science and Technology sont extrêmement polluées et qu’elles déversent d’importantes quantités de plastique dans la mer. Mais cette étude conclut qu’elles sont responsables de 90 % des plastiques charriés par des rivières, pas de 90 % du plastique total qui se trouve dans les océans — ce qui serait impossible et clairement contredit par plusieurs autres résultats scientifiques.

Vérification faite: les lampadaires DEL causent-ils le cancer? 

Vérification faite

Vérification faite: les lampadaires DEL causent-ils le cancer? 

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L'affirmation: «D’après un article paru récemment dans Le Devoir, l’utilisation de lampadaires DEL causerait d’importants problèmes de santé. Je comprends que la lumière bleue puisse nuire au sommeil. Par contre, le texte affirme aussi : “Les personnes exposées à la lumière bleue des lampadaires devant leur demeure avaient 1,5 fois plus de risques de souffrir d’un cancer du sein et 2 fois plus de risques d’être atteintes d’un cancer de la prostate, ont constaté les chercheurs”. Cela m’apparaît exagéré et je vois mal comment un lampadaire pourrait augmenter le risque de cancer. Alors est-ce vrai?» demande Jacques Benoit.

Les faits

Le texte du Devoir portait sur l’opposition d’un groupe militant à l’installation de lampadaires DEL puissants à Montréal. Le quotidien montréalais avançait effectivement les chiffres de 1,5 fois et 2 fois plus de risques pour les cancers du sein et de la prostate, mais il faut dire qu’il s’appuyait sur une étude espagnole parue en 2018 dans la revue savante Environmental Health Perspectives [EPH], qui concluait bel et bien à des risques 1,47 et 2,05 fois plus élevés.

Cependant, il s’agissait de la seule étude citée par l’article. La question est donc : est-ce qu’elle reflète bien l’état des connaissances et l’avis d’une majorité de scientifiques? Voyons voir...

On ne peut certainement pas dire que le lien lampadaires-cancer ne repose sur rien, puisque d’autres travaux ont obtenu des résultats très comparables. Par exemple, une étude américaine parue en 2017, elle aussi dans EHP [bit.ly/2SIgDCM], a suivi près de 110 000 infirmières de 1989 à 2013, et a elle également constaté que l’éclairage extérieur est associé au cancer du sein (mais uniquement chez les femmes préménopausées et chez les fumeuses actuelles et anciennes). Une autre, publiée en 2016 [bit.ly/2SWf1UZ], a comparé des données d’éclairage nocturne et de cancer à l’échelle mondiale, ce qui l’a amenée à conclure elle aussi à un lien avec certains types de cancer (poumon, sein, prostate et colorectal).

En outre, il existe d’autres travaux qui montrent que le mécanisme que l’on soupçonne de faire le «pont» entre l’éclairage de nuit et le cancer est tout à fait plausible. C’est en perturbant les «cycles circadiens» (soit l’alternance éveil-sommeil) et en dérangeant ainsi certaines hormones que l’éclairage de nuit, craint-on, pourrait déboucher sur des tumeurs. Or en 2007, le Centre international de recherche sur le cancer a classé le «travail de nuit impliquant une perturbation circadienne» comme un «cancérigène probable». Et plusieurs études suggèrent qu’un fort éclairage nocturne extérieur nuit au sommeil et que la lumière bleue en particulier (qui est plus présente dans les lampadaires DEL) dérange la production de mélatonine, qui est l’hormone du sommeil.

Le lien évoqué entre le cancer et l’éclairage de rue n’est donc pas farfelu. Le hic, c’est qu’entre «pas farfelu» et «rallie une majorité de scientifiques», il y a une marge dont l’article du Devoir ne parle pas. Il n’y a pas de consensus autour de cette question : certains chercheurs se laissent convaincre par les données existantes, d’autres non, pour diverses raisons.

«On peut dire qu’il y a “quelque chose là”, mais encore faut-il connaître la force de ce “quelque chose”, commente Mathieu Gauthier, conseiller scientifique à l’Institut national de santé publique et chargé de faire une veille sur ce qui se publie sur cette question. Que la perturbation des cycles circadiens cause le cancer, c’est très plausible. Mais dire que l’éclairage extérieur est comparable au travail de nuit, ça étire pas mal la plausibilité et la logique.»

Ainsi, la plupart des études qui suggèrent ce lien sont des travaux dont le design ne permet pas de «démêler» l’effet d’une foule de facteurs différents. Par exemple, plusieurs de ces études, dont celle citée par Le Devoir, ont mesuré l’éclairage nocturne grâce à des images satellites. Cela donne une très bonne idée de la luminosité dans un quartier, mais d’un quartier à l’autre, il y a bien d’autres choses que la lumière qui peuvent changer. Les centres-villes sont généralement plus éclairés la nuit que les banlieues, mais ce sont aussi des endroits en moyenne plus bruyants la nuit, ce qui peut tout autant déranger le sommeil. Il peut aussi y avoir des différences socio-économiques entre les quartiers qui vont brouiller les résultats. Les études existantes ne peuvent pas distinguer (ou alors imparfaitement) l’effet de ces facteurs pour isoler celui de l’éclairage de rue.

En outre, ajoute M. Gauthier, c’est la lumière à l’intérieur qui a une incidence sur le sommeil. Or des études ont montré que le niveau de lumière dans les maisons pendant la nuit n’est pratiquement pas influencé par les lampadaires. C’est, entre autres choses, ce qui avait amené la Santé publique de Mont­réal à conclure, en 2016, à l’absence de danger des lampadaires DEL même s’ils émettent plus de lumière bleue. Son rapport notait que «l’exposition à la lumière bleue émise par les luminaires de rue DEL à 4000°K est bien inférieure (au moins trois fois moindre) à l’exposition des résidents à la lumière bleue émise par les lampes intérieures — incandescentes, fluocompactes, halogènes, DEL — qu’on retrouve actuellement dans les habitations».

Il y a d’autres organisations de santé publique dans le monde, comme à Toronto, qui ont conclu qu’il valait mieux, malgré tout, s’abstenir d’installer des DEL puissants à 4000°K. Mais tout cela indique que nous sommes devant un débat scientifique, pas devant une question qui est réglée.

Verdict

Pas clair. Il existe bel et bien des études qui suggèrent un lien entre certains cancers et éclairage nocturne, plus particulièrement les lampadaires au DEL, qui émettent plus de lumière bleue qui dérange le sommeil. Mais ces données ont des lacunes importantes qui font douter un certain nombre de scientifiques. En outre, il y a aussi des études dont les résultats contredisent (au moins en partie) le lien cancer-lampadaires.

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DES INFOS À VÉRIFIER?

La déclaration d’un ministre vous paraît douteuse? Une information qui circule vous semble exagérée, non fondée? Écrivez à notre journaliste (jfcliche@lesoleil.com). La rubrique «Vérification faite» prendra le temps de fouiller les faits, en profondeur, afin de vous donner l’heure juste. Car nous non plus, on n’aime pas les fausses nouvelles.

Vérification faite: des bouts de VIH dans le coronavirus?

Vérification faite

Vérification faite: des bouts de VIH dans le coronavirus?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’AFFIRMATION: «J’ai vu sur Facebook un article scientifique qui concluait que le coronavirus chinois avait été produit en laboratoire. Ma première réaction en a été une d’incrédulité totale : une autre théorie du complot! Or, j’ai regardé l’étude et elle semble authentique. Qui plus est, elle dit vraiment que le virus en question possède des séquences provenant du VIH. La conclusion qui s’impose, même si elle n’est pas mentionnée dans l’article, est que ces séquences ont été ajoutées au virus pour qu’il puisse infecter l’humain. C’est difficile à croire, mais je suis troublée par l’apparence d’authenticité de tout cela. Que pensez-vous de cela?» demande Colette Tremblay, de Québec.

LES FAITS

Il y a effectivement une telle étude qui circule sur les réseaux sociaux depuis la semaine dernière. Elle est l’œuvre de chercheurs indiens par ailleurs sérieux qui travaillent pour deux universités prestigieuses de New Delhi. Alors il n’est pas étonnant que Mme Tremblay ait noté une «apparence d’authenticité» : c’est l’authentique travail de chercheurs véritables!

Il est aussi vrai que le texte parle de «séquences d’acides aminés» dans certaines protéines du coronavirus chinois (2019-nCoV) qui ressemblent en tous points à des bouts de protéines du virus de l’immunodéficience humaine (VIH, qui cause le sida). Le texte les désigne comme des «insertions», mais sans indiquer comment elles auraient été «insérées» — il arrive fréquemment que des virus intègrent des bouts du génome d’autres virus sans que l’humain intervienne de quelque manière que ce soit. Mais les auteurs soulignent tout de même plus d’une fois dans leur texte que ces «insertions» peuvent difficilement être le produit du hasard. Ils notent également que ces quatre séquences sont totalement absentes chez les autres coronavirus humains (bien lire «humains», c’est important pour la suite) comme le SRAS. 

À partir de là, il suffit d’un tout petit effort d’imagination pour conclure que le coronavirus chinois a été fabriqué en laboratoire et il y a des gens sur le Web qui, justement, sont capables d’une imagination absolument époustouflante quand il est question de complots. La thèse circule d’ailleurs allègrement sur les réseaux sociaux depuis quelques jours — et il faut avouer que cette étude lui donne vraiment une apparence de crédibilité scientifique. Mais il y a un «mais», ici… et à vrai dire, il y a plusieurs «mais», et de très gros.

D’abord, l’article est paru sur le site de prépublication BioRxiv, qui est un endroit où des chercheurs en sciences de la vie peuvent publier des résultats préliminaires afin d’en discuter entre experts, et ce sans passer par la révision des pairs pratiquée dans les revues savantes. Il n’y a donc pas de «chien de garde» qui supervise ce qui paraît sur BioRxiv, si bien qu’on peut y trouver un peu de tout — des résultats vraiment intéressants comme du gros «n’importe quoi».

Or, il semble justement que les auteurs de cette étude ont gravement erré dans leur interprétation. Dans la section commentaires qui accompagne tout ce qui se publie sur BioRxiv, on peut en effet lire plusieurs critiques majeures qui ont été formulées par d’autres chercheurs, notamment Jason Weir et Jing Hou, de l’Université de Toronto. Essentiellement, ces gens ont comparé les quatre «bouts de protéine» identifiés par l’équipe indienne à des banques de données de protéines virales et ont trouvé qu’elles sont présentes chez de nombreux autres virus — juste pas des coronavirus humains.

«Pour chacune des quatre supposées insertions, j’ai trouvé beaucoup d’espèces de virus, de bactéries et d’autres organismes qui ont exactement les mêmes, m’a écrit M. Weir lors d’un échange de courriels. Ce n’est pas étonnant puisque les séquences d’acides aminés dont il est question ici sont très courtes. Elles sont sans doute apparues plusieurs fois dans l’histoire de la vie. Deux d’entre elles concordent parfaitement avec certaines souches de VIH, mais je soupçonne que ce n’est rien d’autre que du hasard. Le génome des coronavirus mute très rapidement, alors ces courtes séquences sont sans doute apparues de manière aléatoire […] et il n’y a aucune raison de suspecter que ce coronavirus-là a incorporé des bouts de VIH. Les deux autres séquences ne concordaient pas parfaitement avec le VIH, mais je les ai trouvées dans bien d’autres organismes.»

En outre, ajoute M. Weir, une des séquences est présente à l’identique chez un coronavirus qui infecte les chauves-souris, et les trois autres se trouvent également chez ce même virus, bien qu’avec un certain degré de mutation. Comme les coronavirus sont connus pour faire des «aller-retour» entre la chauve-souris et l’espèce humaine, cela en fait une source beaucoup plus probable qu’une recombinaison avec le VIH.

Notons que d’autres ont fait le même exercice que lui, ailleurs sur le Web, et sont arrivés aux mêmes conclusions. Le chercheur en biochimie Dan Samorodnitsky, par exemple, a trouvé que ces séquences-là dans des génomes aussi divers que ceux d’un virus qui infecte des bactéries de type streptocoque, d’un virus du rat, d’un virus du papillome bovin (!) et d’un autre qui paralyse les abeilles. Même son de cloche chez le bioinformaticien Ari Allyn-Feuer, qui n’a lui non plus rien trouvé de suspect (ni même de particulier) dans les séquences identifiées par les chercheurs indiens.

Bref, tout indique que ces derniers ont commis l’erreur de ne chercher ces séquences que parmi les coronavirus humains, ce qui leur a donné la fausse impression que les «insertions» avaient quelque chose de spécial — c’est du moins ce que laissent entendre certains choix de mots dans leur article.

Si cette étude avait dû passer à travers le processus de révision qui mène à la publication dans une revue savante, il y a fort à parier qu’il aurait été rejeté, ou à tout le moins que des corrections majeures y auraient été apportées. D’ailleurs, constatant (et regrettant) que leur article soit utilisé pour alimenter des thèses complotistes, ces chercheurs ont décidé de le retirer de BioRxiv en fin de semaine dernière.

«Ceci est une étude préliminaire, ont-ils écrit. Compte tenu de la gravité de la situation actuelle, elle a été publiée sur BioRxiv aussi vite que possible afin d’avoir des discussions constructives sur l’évolution rapide des coronavirus de type SRAS. Il n’était pas dans nos intentions d’alimenter des théories conspirationnistes et aucune affirmation de la sorte n’est faite ici. […] Afin d’éviter de créer plus de confusion et d’autres interprétations erronées, nous avons décidé de retirer la version actuelle de la prépublication.»

LE VERDICT

Faux. L’étude est authentique, mais l’interprétation qui en est faite sur les réseaux sociaux dépasse largement celle des auteurs. Et encore, ceux-ci semblent eux-mêmes avoir erré en présentant comme «étranges» les similarités somme toute très banales qu’ils ont trouvées avec des protéines du VIH.

Vérification faite: les virus peuvent-ils traverser les océans?

Vérification faite

Vérification faite: les virus peuvent-ils traverser les océans?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’AFFIRMATION: «J’ai déjà vu dans le magazine «Science et Vie» que les infimes gouttelettes en suspension dans l’air chargée d’un virus pouvaient traverser les océans à cause des vents marins et qu’ils ont la possibilité de survivre assez longtemps. On parle beaucoup de la propagation possible du coronavirus chinois par des voyageurs en avion, notamment, mais est-il vrai que les vents peuvent porter des virus sur des milliers de kilomètres?» demande Magalie Lavoie, de Québec.

LES FAITS

Le papier de Science et Vie résumait les résultats d’une étude parue en 2011 dans la revue savante Scientific Reports et parlait d’«un microbe» que des vents «soufflant du Japon […] ont transporté jusqu’aux États-Unis, où il sévit désormais». Or la formulation était un peu abusive et même si l’on partait du principe qu’il s’agissait bien d’un «microbe», il est pratiquement assuré que ces résultats-là ne s’applique pas aux coronavirus, comme nous le verrons.

L’article des Scientific Reports portait sur un mal encore bien mystérieux nommé «maladie de Kawasaki», décrite pour la première fois au Japon dans les années 1960. Il s’agit d’une maladie infantile très rare, dont les symptômes peuvent être impressionnants — forte fièvre, langue enflée et très rouge, lèvres sèches et craquelées, éruptions cutanées amenant la peau à «peler», etc. —, mais qui finissent par se résorber, habituellement sans séquelle permanente. Cependant, chez le quart des enfants touchés une inflammation des artères se produit et peut, dans certains cas et des années plus tard, mener à des complications cardiaques très graves.

On ignore complètement ce qui cause la maladie de Kawasaki. On ne sait pas s’il s’agit d’un virus, d’une bactérie ou de facteurs environnementaux qui provoquent une réaction chez certains enfants génétiquement prédisposés. L’étude des Scientific Reports n’élucidait pas cette question — c’est pourquoi il était abusif, de la part de Science et Vie, de parler d’un «microbe» sévissant désormais aux États-Unis —, mais avait tout de même trouvé que les éclosions rapportées au Japon, à Hawaï et à San Diego semblaient très étroitement liées à la direction des vents (d’est en ouest) et à leur force. Notons que la même équipe de recherche (grosso modo) a publié une autre étude du même genre en 2014, où elle montrait que lors des trois pires éclosions de la maladie au Japon, en 1979, 1982 et 1986, les vents provenaient toujours de la même région, dans le nord-est de la Chine. Le papier évoquait la possibilité qu’un champignon microscopique ou qu’une mycotoxine soit en cause.

En outre d’autres travaux, comme une étude publiée l’été dernier dans Atmosphere, ont documenté la présence de bactéries vivantes et de virus fonctionnels à 10 mètres dans les airs au beau milieu de l’Atlantique ainsi qu’en très haute altitude (20 km). Alors l’idée que certains microbes puissent voyager des milliers de kilomètres à la faveur des courants-jets, ces vents très forts qui soufflent à une dizaine de kilomètres d’altitude, n’est pas aussi invraisemblable qu’il n’y paraît à première vue. Mais la question est : est-ce que ces conclusions peuvent être étendues aux coronavirus comme celui qui sévit en Chine depuis quelques semaines? Et la réponse est clairement «non».

C’est que les coronavirus ne sont pas particulièrement résistants dans l’air, ne survivant généralement que de quelques minutes à quelques heures. «Ce sont des virus que l’on dit enveloppés, ce qui les rend fragiles», explique le virologiste de l’INRS Pierre Talbot, lui-même un spécialiste des coronavirus. Ces enveloppes, précise-t-il, sont des bouts de cellules infectées que les virus «volent» quand ils en sortent. Elles servent à protéger les protéines du virus, qui sont elles-mêmes vulnérables, mais ces enveloppes ne persistent jamais longtemps à l’air libre — et c’est d’autant plus vrai dans les conditions de dessiccation et de rayonnement ultraviolet intense qui prévalent en haute atmosphère.

C’est ce qui lui fait dire qu’il est «farfelu» de penser que le nouveau coronavirus chinois pourrait traverser le Pacifique à la faveur du courant-jet. Son collègue de l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche sur les virus en émergence, Guy Boivin, qualifie pour sa part d’«invraisemblable» la possibilité que ce virus voyage si loin à l’extérieur d’un hôte (comme un oiseau migrateur).

À cet égard, d’ailleurs, il faut dire que l’histoire penche de leur côté. Avant l’arrivée des Européens en Amérique, plusieurs maladies pourtant très contagieuses étaient totalement absentes de ce côté-ci de l’Atlantique. Les populations autochtones, jamais exposées et donc très vulnérables, ont été décimées par des virus comme celui de la variole. Tout ceci renforce l’idée que les pathogènes humains ne voyagent pas loin par eux-mêmes.

LE VERDICT

Faux. On trouve des microbes vivant dans la haute atmosphère et très loin des côtes, mais les bactéries et les virus sont des groupes extrêmement vastes et variés, si bien qu’il est tout à fait possible que certains d’entre eux soient «équipés» pour survivre à ce genre de périple. Mais tout indique que dans le cas des pathogènes humains en général et du coronavirus chinois en particulier, il est pratiquement impensable qu’ils puissent changer de continent à la faveur du courant-jet.

Vérification faite: pas de «temps sup» pour les médecins?

Vérification faite

Vérification faite: pas de «temps sup» pour les médecins?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L'affirmation: «Est-il vrai, et si oui pourquoi, que les médecins n’ont pas à faire du temps supplémentaire obligatoire alors que les infirmières, elles, sont tenues d’en faire en vertu de leur code de déontologie? Le Collège des médecins ne suit-il pas les mêmes règles que l’Ordre des infirmières?» demande Marie-Pierre Rainville, de Québec.

LES FAITS

Il a été beaucoup question, ces dernières années, du «temps supplémentaire obligatoire», que beaucoup d’hôpitaux ont contraint leur personnel infirmier à rester au travail pour un quart (ou deux) de plus pour remplacer des absences. Et tout le monde a vu des témoignages d’infirmières à bout de souffle circuler sur les réseaux sociaux.

Maintenant, est-ce que les médecins ont le même genre d’obligations? Tout dépend de ce qu’on entend par «temps supplémentaire» et «obligatoire». Au sens le plus strict, non, les médecins ne sont pas «obligés» de faire du «temps sup», mais cela relève plus de la subtilité technique que d’autre chose : les médecins ne sont pas des «employés» à proprement parler, et ils ne sont pas payés à l’heure. Ils sont officiellement, dans leur vaste majorité, des «travailleurs autonomes» rémunérés à l’acte. Et en ce sens, ils ne peuvent pas vraiment faire de «temps supplémentaire», obligatoire ou non.

«C’est un mode d’organisation complètement différent d’une relation patron-employé, mais ils ont des obligations eux aussi», dit le porte-parole de la Fédération des médecins omnipraticiens, Jean-Pierre Dion. Les médecins s’arrangent entre eux pour que tous les quarts de travail soient couverts, notamment à l’urgence. Mais cette «autorégulation» vient avec des obligations, un peu comme pour les infirmières. Par exemple, un médecin qui aurait passé 12 heures à l’urgence et qui voudrait quitter parce que sa garde est terminée serait tenu de rester s’il n’a pas de remplaçant, dit M. Dion, indiquant que ces obligations sont liées à la nomination des médecins dans un établissement de même qu’au Code de déontologie des médecins.

Ce Code a en effet une section intitulée «Prise en charge et suivi» qui dit grosso modo qu’un médecin qui prend un patient à sa charge ne peut s’en défaire à moins qu’un autre médecin ou professionnel habilité à le faire puisse prendre la relève (articles 32 à 36), que le médecin doit «faire preuve d’une disponibilité raisonnable envers son patient et les patients pour lesquels il assume une responsabilité de garde» (art. 37) et qu’il «doit porter secours et fournir les meilleurs soins possibles» à tout patient ayant besoin de soins immédiats.

Ces obligations légales, notons-le, ne sont pas absolues. Si un médecin n’est pas en état de bien soigner de nouveaux patients — parce qu’il vient de faire 24 heures de garde, parce qu’il vient de perdre un être cher, etc. —, il ne peut pas être forcé de le faire, explique M. Dion.

Mais remarquez, la même chose est vraie pour le TSO des infirmières. Comme l’écrivait l’avocate Sylvie Théoret sur le site de la Société québécoise d’information juridique, le Code de déontologie des infirmières indique, un peu comme celui des médecins, qu’une infirmière ne peut abandonner un patient «à moins d’avoir une raison grave». Mais le TSO doit demeurer un dernier recours, écrivait Me Théoret, et les employeurs doivent avoir pris des moyens raisonnables pour l’éviter. Ainsi, à Québec, le CHUQ a perdu un grief syndical en 2014 pour avoir eu recours au TSO «dans le cadre d’une pratique systématique».

D’ailleurs, l’Ordre des infirmiers et infirmières du Québec avait cru bon, en 2018, de rappeler à ses membres qu’une infirmière ne peut être forcée de faire du temps supplémentaire si elle ne se sent pas en état de le faire [bit.ly/30NLcti].

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VERDICT

Plutôt faux. En théorie, les médecins ne font pas de «temps supplémentaire» dans la mesure où ils sont payés à l’acte et non au temps travaillé, et pas de temps «obligatoire» puisqu’ils organisent leurs horaires entre eux. Mais en pratique, ils sont soumis à des obligations de garde et de soins semblables à celles des infirmières, avec des conséquences souvent comparables, comme de très longues gardes.

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DES INFOS À VÉRIFIER?

La déclaration d’un ministre vous paraît douteuse? Une information qui circule vous semble exagérée, non fondée? Écrivez à notre journaliste (jfcliche@lesoleil.com). La rubrique «Vérification faite» prendra le temps de fouiller les faits, en profondeur, afin de vous donner l’heure juste. Car nous non plus, on n’aime pas les fausses nouvelles.

Vérification faite: toxique, le blé «moderne»?

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Vérification faite: toxique, le blé «moderne»?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’affirmation: «Pendant le temps des Fêtes, nous avons discuté de gluten et d’un auteur appelé Dr Jean Seignalet. C’est un défenseur d’un régime sans gluten et sans lait qui a eu un effet très impressionnant sur 91 maladies (et non les moindres) avec parfois des rémissions totales. Ce qui me questionne le plus, c’est qu’il considère que le blé d’aujourd’hui est toxique à cause des transformations génétiques et qu’il faut retourner au blé ancestral. Par contre, le «Pharmachien» Olivier Bernard dit que le blé ancestral contenait 500 fois plus de gluten que celui d’aujourd’hui. Qu’en est-il vraiment?» demande Éliane Huard, de Notre-Dame-du-Portage.

Les faits

Jean Seignalet (1936-2003) fut effectivement l’inventeur d’un régime qu’il qualifiait d’«hypotoxique», qui partait de l’idée que notre système digestif a évolué pour digérer une alimentation comme celle des chasseurs-cueilleurs, et que ce qui est arrivé après — non seulement le blé et les produits laitiers, mais aussi toutes les cuissons à haute température — aurait des effets toxiques pour l’humain. Le hic, c’est que malgré toutes ses prétentions thérapeutiques, l’efficacité de son régime n’a jamais été prouvée scientifiquement.

En ce qui concerne le blé, on parle beaucoup du gluten depuis quelques années parce qu’environ 1 % de la population souffre de la «maladie cœliaque» : chez ces gens-là, le gluten (la principale protéine contenue dans les grains de blé) provoque une réaction immunitaire néfaste et les force à éviter tous les produits du blé. Et il y aurait quelques pour cent supplémentaires qui auraient un certain degré d’intolérance au gluten, dans une moindre mesure.

Maintenant, le site du Pharmachien [bit.ly/2QWRuUk] indique que contrairement à la croyance répandue, c’est «le blé d’autrefois [qui] contenait PLUS de gluten que celui d’aujourd’hui», et non l’inverse, mais je n’ai trouvé nulle part de mention de «500 fois plus». Cela aurait été une grosse exagération mais, dans la formulation qu’il a réellement utilisée, c’est très clairement Olivier Bernard qui a raison, ici.

Ce que nous appelons «blé» recouvre en fait plusieurs choses différentes. À l’origine, c’est une plante nommée engrain qui a été domestiquée, il y a environ 10 000 ans. «C’était une herbe qui faisait de toutes petites graines, et ce sont ces grains-là que nos ancêtres se sont mis à manger», indique Pierre Gélinas, chercheur et spécialiste du blé à Agriculture Canada. Au fil du temps sont apparus des milliers de sortes différentes que l’on regroupe souvent en trois grandes «familles» de blé. La première, comme l’engrain, est une espèce «pure» pour ainsi dire, qui pousse encore à l’état sauvage et, comme les gènes viennent toujours en deux copies, on la dit diploïde. À cause de croisements faits par les fermiers il y a très longtemps, une autre «famille» de blés possède deux génomes différents dans ses noyaux cellulaires, et on la dit tétraploïde (parce que 2 génomes X 2 copies = 4 copies de chaque gène). Le blé durum par exemple, avec lequel on fait les pâtes alimentaires, appartient à cette catégorie. Et l’autre grande «famille» est hexaploïde parce que d’autres croisements encore lui ont donné trois génomes différents; le blé avec lequel on fait du pain en fait partie.

Or le but que poursuivaient les fermiers anciens par ces croisements et ces sélections était d’avoir des plants qui donnaient les plus gros grains possible et, à mesure que les grains ont grossi, ils se sont d’abord et avant tout enrichis en amidon (une forme de sucre) [bit.ly/2TrXlmg]. À cause de cela, les blés «modernes» sont plus pauvres en protéines que les souches ancestrales — et donc plus pauvres en gluten parce que celui-ci est une protéine.

«Avec l’engrain, on parle de 20 à 30 % de protéines alors que le blé d’aujourd’hui en contient autour de 10-15 %», dit M. Gélinas, qui précise tout de même que ces contenus peuvent varier beaucoup en fonction des cultivars, des conditions de culture, etc. Et il faut ajouter à cela que nous mangeons de nos jours beaucoup moins de pain qu’auparavant : en 1900, l’Américain moyen consommait environ 100 kg de farine par année, mais ce chiffre avait chuté à 61 kg/personne au début des années 2000 — ce qui signifie que nous consommons aussi moins de gluten qu’avant.

M. Gélinas a testé plusieurs types de blés différents en laboratoire afin de voir s’il y en avait qui réagissaient plus avec les anticorps associés à la maladie cœliaque. Les résultats, parus en 2016 dans l’International Journal of Food Science and Technology [bit.ly/36YGUS9], sont que les blés modernes ne provoquent pas plus de réaction que les souches ancestrales. M. Gélinas et son équipe ont tout de même trouvé que les blés hexaploïdes réagissaient davantage que les autres, mais la différence était assez faible.

Ces résultats, soulignons-le, sont entièrement cohérents avec un grand nombre d’autres travaux scientifiques. La définition de ce qui est «ancien» peut varier d’une étude à l’autre — pour les uns, ce sont les blés qui étaient cultivés avant 1900, pour d’autres, il faut remonter plus loin en arrière —, mais la tendance est toujours la même. Selon une revue de littérature parue en 2016 dans le Journal of Cereal Science [bit.ly/2QVy9CF], ces travaux ont dans l’ensemble «conclu que les blés anciens diffèrent peu des blés modernes pour la plupart des composés bioactifs», hormis le fait que les premiers étaient plus riches en protéine, comme on vient de le voir, et qu’ils contenaient aussi plus de caroténoïdes que le blé à pain — ce qui n’est guère étonnant puisque celui-ci a été sélectionné pour la couleur blanche. En fait, il semble que les conditions de culture (type de sol, engrais, météo, etc.) sont un facteur beaucoup plus important sur la composition du blé que son ancienneté.

Le verdict

Faux. Il est bien documenté qu’à quantités égales, les blés modernes contiennent moins de gluten que les blés ancestraux, parce que la sélection pour des grains plus gros les a enrichis en amidon. On n’a pas de raison de croire que le gluten des blés modernes cause plus d’intolérance et, de manière générale, le blé ne semble pas avoir changé de composition pour la peine au fil des âges.

Vérification faite: le streaming, aussi polluant que tous les avions du monde?

Vérification faite

Vérification faite: le streaming, aussi polluant que tous les avions du monde?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L'AFFIRMATION: «J’ai entendu aux nouvelles que les émissions de CO2 dues au stockage de données, mais surtout à cause du streaming, sont en passe de dépasser les émissions de CO2 de l’aviation civile au niveau planétaire, et ceci avant même la mise en ligne de la plateforme de Disney! Si ceci est vrai, c’est énorme et il est urgent de conscientiser le public canadien, car la consommation en mode streaming semble prendre de plus en plus de place dans la vie des gens», demande Jacqueline Witschi, de Baie-Saint-Paul.

Voilà qui tombe bien, parce que Marie-Pierre Lapointe, de Québec, a vu récemment sur le site de Radio-Canada une nouvelle parlant de «l’impact environnemental insoutenable de la vidéo et des données sur Internet» et elle se demande s’il vaut la peine d’acheter des compensations pour ces émissions.

Vérification faite: la 5G va-t-elle tuer nos abeilles?

Vérification faite

Vérification faite: la 5G va-t-elle tuer nos abeilles?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L'affirmation: «J’ai plusieurs amis qui ont partagé une vidéo sur Facebook récemment avec cette mention : “Des abeilles meurent sous les antennes 5G. Voici ce qui nous attend.” On constate facilement que la vidéo a été mise en ligne par une organisation anti-wifi, mais j’aimerais savoir si le 5G peut vraiment expliquer la mort de ces abeilles», demande Annie Cloutier, de Montréal.

LES FAITS

La vidéo en question [bit.ly/34empi8] a été tournée par un homme disant se trouver en Sierra Madre, en Californie. On y voit effectivement d’assez nombreuses abeilles au sol entre ce qui est décrit comme deux antennes 5G distantes d’une quinzaine de mètres. «Nous passons souvent par ici, relate l’auteur de la vidéo, et j’avais déjà remarqué les abeilles mortes, mais je n’avais jamais compris ce qui les tuait. Ce n’est que par la suite que j’ai commencé à entendre des choses sur le wifi et la 5G.»

L’homme affirme qu’«elles tombent toutes entre ces deux antennes», mais la vidéo ne montre rien d’autre que l’espace entre les tours et l’homme ne mentionne nulle part qu’il est allé voir ailleurs. Peut-être y avait-il d’autres abeilles mortes plus loin des tours cellulaires, ce qui indiquerait que le problème était ailleurs, mais on ne le saura jamais. Rien n’indique non plus que des tests ont été faits sur ces abeilles pour voir si elles n’auraient pas été empoisonnées par des pesticides (ce qui est toujours possible).

Il est également impossible de savoir à partir de ces seules images vidéo s’il s’agit bel et bien d’antennes 5G ou si ce sont des technologies antérieures, dit Jean-Jacques Laurin, spécialiste des antennes de l’École polytechnique de Montréal. «Ce qui complique encore plus la chose, c’est que dans son déploiement préliminaire, le 5G utilise souvent des équipements 4G», m’a-t-il écrit lors d’un échange de courriels.

Cette vidéo laisse donc en suspens beaucoup trop de points d’interrogation, et de trop importants, pour constituer une preuve de quoi que ce soit. Et de toute manière, rien dans la littérature scientifique ne permet de croire que la 5G (ou n’importe quelles autres ondes radio ou cellulaires) puisse tuer massivement des abeilles.

Dans l’ensemble, il n’est pas clair du tout que les ondes radio/cellulaires peuvent avoir un effet, quel qu’il soit, sur l’abeille domestique. Le hasard faisant (parfois) bien les choses, il s’adonne qu’une revue de littérature sur cette question précise a été publiée ce mardi (!) dans le périodique savant Science of the Total Environment. Les chercheurs européens qui signent l’article  indiquent qu’il n’y a pas suffisamment d’études, loin s’en faut, pour tirer des conclusions fermes, mais que les quelques études dont on dispose suggèrent un effet neutre sur la reproduction et la diversité des espèces d’insectes, et des effets variables sur leur abondance. Le même papier constate aussi que les champs magnétiques des lignes à haute tension semblent avoir un effet négatif sur la cognition des abeilles et des effets variables sur leur comportement.

C’est que l’on trouve des travaux qui, par exemple, ont exposé des abeilles à des ondes de téléphone sans fil et trouvé qu’elles avaient plus de mal à retrouver leur chemin vers la ruche par la suite. D’autres ont conclu que la proximité de tours cellulaires semblait changer les comportements de récolte de nectar des abeilles, ou que les ondes nuisaient à l’éclosion (mais pas au développement subséquent) des reines. Et d’autres encore n’ont, au contraire, pas noté le plus petit effet observable.

Or, quel que soit le type d’effet trouvé (ou non), la mortalité n’en fait pas partie. «Aucune de ces études n’a observé de mortalité massive, ou quel qu’impact que ce soit sur la mortalité des abeilles qu’auraient pu avoir les radiofréquences ou les champs magnétiques aux intensités qu’on rencontre dans l’environnement», m’a confirmé le chercheur post­doctoral en entomologie de l’Université Purdue Sebastian Shepherd, qui a lui-même signé des études sur cette question.

Même son de cloche du côté de Joseph Kirschvink, chercheur à l’Institut de technologie de Californie (Caltech) qui a lui aussi mené des travaux là-dessus. Le comportement de plusieurs espèces, dont les abeilles, peut être influencé par des ondes radio, car ces animaux sont sensibles au champ magnétique terrestre, dont ils se servent pour s’orienter, explique-t-il. Or les ondes dont on parle ici sont des ondes électromagnétiques, soit de l’énergie électrique et magnétique qui se propage dans l’espace un peu à la manière d’une vague à la surface de l’eau. La faculté de «ressentir» les champs magnétiques fournit donc un mécanisme potentiel expliquant pourquoi certaines ondes électromagnétiques peuvent déranger ces espèces.

Cependant, souligne M. Kirschvink, on n’obtient des effets sur ces animaux qu’à des fréquences relativement basses, de moins de 10 mégahertz (MHz, soit moins de 10 millions d’ondulations par seconde), «ce qui est largement en dessous des fréquences utilisées par l’industrie de la téléphonie», dit-il. Les cellulaires émettent généralement à des fréquences de 900 à 2000 MHz, et la 5G utilisera des fréquences encore plus élevées.

«Si moi ou mes collègues avions vu un tel épisode de mortalité massive d’abeilles, la première chose que nous aurions faite aurait été de prélever des échantillons pour voir s’ils contiennent des résidus de pesticides. Parce que c’est une hypothèse absolument essentielle à écarter dans des cas comme celui-là», dit M. Shepherd.

VERDICT

Faux. Cette vidéo laisse trop de questions en suspens pour être une preuve de quoi que ce soit. Et de toute manière, si quelques études suggèrent que les ondes radio/cellulaires pourraient influencer le comportement des abeilles, aucune n’a jamais constaté de mortalité massive.

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DES INFOS À VÉRIFIER?

La déclaration d’un ministre vous paraît douteuse? Une information qui circule vous semble exagérée, non fondée? Écrivez à notre journaliste (jfcliche@lesoleil.com). La rubrique «Vérification faite» prendra le temps de fouiller les faits, en profondeur, afin de vous donner l’heure juste. Car nous non plus, on n’aime pas les fausses nouvelles.

Vérification faite: seulement 75 décibels pour un tramway?

Vérification faite

Vérification faite: seulement 75 décibels pour un tramway?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’AFFIRMATION: «Le Soleil citait récemment un rapport d’experts commandé par la Ville de Québec, qui assurait que «le bruit émis par un tramway s’élève à 75 décibels, alors que celui d’un autobus atteint 75 à 80 décibels et une automobile, 80 décibels». Mais on ne me fera pas croire qu’un tramway dont les roues de métal frottent sur des rails en métal est plus silencieux qu’une voiture. Ça me semble d’autant plus suspect que l’article dit aussi que “le paramètre retenu dans l’industrie est le niveau sonore équivalent sur une période longue et non à l’événement”. Est-ce à dire que le passage du tramway et ses crissements sont noyés dans la moyenne? Quel est le vrai niveau de bruit d’un tramway?» demande Serge Trépanier, de Québec.

LES FAITS

Le rapport en question est le travail de la firme d’ingénierie Systra, une multinationale spécialisée dans les transports et qui possède donc a priori toute l’expertise nécessaire. Dans sa présentation PowerPoint, Systra a bien indiqué que le passage d’un tramway produisait un bruit de 75 décibels (dBA) à 10 mètres de distance, alors qu’une voiture se situerait à 80 dBA. Le rapport lui-même parle plutôt de 78 dBA à 7,5 m (en page 3) pour un tramway.

En ce genre de matière, les conditions concrètes de mesure (type de tramway, sorte de rails, configuration de l’endroit, etc.) peuvent faire une grosse différence, mais tout indique que Systra a retenu un niveau de bruit raisonnable pour le passage d’un tramway. Un rapport français de 2009 bit.ly/2DHNG1D, p. 54], par exemple, a mesuré le bruit du tramway de Nantes en deux endroits, obtenant des niveaux sonores maximaux de 70 à 80 dBA à 7,5 m de distance lorsque le tram filait à 40 km/h — notons ici que la vitesse peut faire une grosse différence. Une étude slovaque publiée en 2016 dans la revue savante Noise & Health a pour sa part trouvé autour de 75 dBA à 7,5 m pour des vitesses d’environ 25 km/h.

Il y a deux choses à ajouter, ici, au sujet du rapport de Systra. La première, c’est que le document a bel et bien tenu compte des grincements métalliques que les tramways produisent souvent dans les courbes. Les auteurs ont en effet ajouté huit décibels à leurs estimés «dans les courbes de faible rayon pour simuler le bruit de crissement, conformément aux directives de la méthode de calcul européenne, CNOSSOS-EU» (p. 3). Vérification faite, il s’agit effectivement de la recommandation européenne pour estimer le bruit dans les courbes de moins de 300 mètres de rayon bit.ly/34LkRNT, p. 57 sur 180]. Ajoutons à cet égard que selon l’étude slovaque de 2016, le crissement fait une différence moyenne de 9,5 dB sur le bruit d’un tramway, ce qui est compatible avec l’ajustement de 8 dBA retenu par Systra.

La seconde chose à savoir, c’est que le rapport de Systra présume que des mesures de réduction du bruit seront prises, comme la construction de murs antibruit dans certains secteurs ou un système de lubrification des rails pour atténuer les crissements (qui passeraient alors de + 8 dBA à + 3 dBA). Ça n’est pas forcément une présomption farfelue, soulignons-le, puisqu’on voit mal l’intérêt de Québec à indisposer les riverains si elle peut l’éviter à faible coût. Mais c’est quand même ce qui permet au rapport de tirer des conclusions très rassurantes : le tramway n’augmenterait le niveau de bruit ambiant pour les maisons riveraines que sur 5 % du tracé. Sans ces mesures d’atténuation, c’est la moitié du tracé qui subirait une pollution sonore accrue.

Quoi qu’il en soit, cependant, il reste que tous les points de comparaison que j’ai pu trouver pointent dans la même direction : le niveau de bruit estimé par Systra semble tout à fait réaliste.

S’il est une chose qui l’est peut-être un peu moins, dans cette histoire, c’est le niveau de bruit des voitures qui, à 80 dBA, fournit un point de comparaison flatteur pour le tramway. Or cela semble un peu trop élevé. Par exemple, dans une étude d’impact au sujet d’un projet de mine d’or, la firme de consultant ERM parle de «60 à 80 dBA» pour une voiture qui passerait à 10 m de distance. De même, une échelle de niveaux de bruit sur le site de l’agence danoise de protection de l’environnement indique autour de 70-75 dBA.

Alors il faut conclure que ces 80 dBA ne correspondent pas au bruit typique d’une auto, mais plutôt aux modèles les plus bruyants. Ce qui, bien sûr, fait ensuite paraître le tramway plus silencieux qu’il ne l’est réellement.

LE VERDICT

Vrai dans l’ensemble. Les 75 dBA que Systra et la Ville de Québec ont retenu comme «bruit typique» d’un tramway concordent bien avec tous les points de comparaison externes que j’ai pu trouver. En outre, la firme a bel et bien tenu compte (dans les règles de l’art) des bruits de crissement dans les courbes. Il semble toutefois que la comparaison avec des voitures à 80 dBA soit artificiellement flatteuse pour le tramway.

Vérification faite: croisières polluantes à l'extrême?

Vérification faite

Vérification faite: croisières polluantes à l'extrême?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’AFFIRMATION: «Dans un article paru récemment dans Paris Match [«Tourisme : le raz de marée» ], on lit que les navires de croisière géants carburent au fioul lourd et que “durant l’escale, les moteurs restent allumés pour alimenter l’électricité [… et] émettrai[en]t 10 fois plus de pollution atmosphérique que toutes les voitures européennes réunies”. Vu le nombre croissant de navires de croisière faisant escale à Québec et le refus du directeur du Port de Québec, Mario Girard, d’installer des prises électriques afin de diminuer cette source de pollution atmosphérique, je me demandais si c’était vrai», demande Thérèse Latour, de Québec.

LES FAITS

L’article de Paris Match affirme que c’est la pollution générale (et pas seulement quand ils sont à quai) des navires de Carnival, le plus important croisiériste au monde, qui «émettrait à lui seul 10 fois plus de pollution atmosphérique que toutes les voitures européennes réunies». La source de cette affirmation n’est pas mentionnée, mais il s’agit manifestement d’un rapport de l’ONG écologiste européenne Transport & Environment publié en juin dernier.

Le document trace un portrait très sombre de la pollution des navires de croisière, mais Paris Match en gonfle quand même un peu le propos : il n’y est nulle part écrit que Carnival émettait 10 fois plus de «pollution atmosphérique» que tout le parc automobile européen, mais bien que le croisiériste rejette 10 fois plus d’oxydes de soufre (SOx). Il s’agit, évidemment, d’une forme de pollution de l’air, mais prendre les SOx comme indicateur et les gaz d’échappement des voitures comme point de comparaison est un brin trompeur dans ce cas-ci. Tant en Europe qu’en Amérique du Nord, les normes d’émissions d’oxydes de soufre pour les véhicules sont devenues beaucoup plus sévères depuis 20 ans — mais pas pour les bateaux.

Au Canada par exemple, jusqu’à la fin des années 1990, l’essence contenait autour de 320 parties par million (ppm) de soufre, et la limite légale était de 5000 ppm pour le diesel utilisé dans les voitures. Or de nos jours, ces carburants ne peuvent plus contenir plus de 15 ppm de soufre, et même 12 ppm dans le cas de l’essence à partir du 1er janvier prochain.

Or, les normes pour les navires de croisière n’ont pas évolué aussi rapidement, même si beaucoup de pays sont en train de les resserrer. En eaux internationales, le plafond actuel est de 35 000 ppm. En Europe pour l’année 2017 (sur laquelle portait le rapport de Transport & Environment), certains pays imposaient une norme de 1000 ppm aux croisiéristes, mais d’autres permettaient jusqu’à 15 000. Alors, il est évident que comparer les émissions de SOx des voitures et des navires noircit artificiellement le portrait : d’autres mesures de pollution de l’air, comme les particules en suspension, donneraient des résultats moins spectaculaires. Et il est donc exagéré de présenter les choses comme Paris Match l’a fait.

Cela dit, cependant, il est incontestable que les croisières sont une activité très polluante, toutes proportions gardées. Plusieurs études scientifiques l’ont prouvé, montrant par exemple que la pollution de l’air sur le pont de certains de ces navires atteint (lorsqu’ils sont à quai) des niveaux comparables à des mégalopoles de Chine. D’autres travaux ont démontré que la présence de ces villes flottantes a un effet notable sur la qualité de l’air dans des endroits comme Barcelone, Dubrovnik et Svalbard.

Il faut cependant ajouter ici que ces résultats ne sont pas forcément applicables au cas de Québec, puisque le Canada possède des normes plus sévères qu’ailleurs : 1000 ppm de soufre au maximum, et ce dans un rayon de 200 milles nautiques des côtes. Cela ne signifie pas que l’on ne peut pas en faire davantage — le rapport de Transport & Environment souligne justement que s’il est possible d’éliminer presque complètement le soufre des carburants pour voitures, ça l’est forcément aussi pour les navires de luxe. Cela n’indique pas non plus que le Port de Québec a fait tout ce qu’il pouvait ou devait faire pour réduire la pollution des croisiéristes. C’est au minimum une question légitime, comme l’avait démontré le collègue François Bourque dans une chronique de septembre. Mais cela sort du sujet de cette vérification-ci…

LE VERDICT

Inexact. Il est vrai que l’industrie des croisières est très polluante, mais le rapport d’où vient l’affirmation parlait de 10 fois plus d’oxydes de soufre que le parc européen de véhicules, pas 10 fois plus de «pollution atmosphérique» en général. En outre, ses résultats ne sont pas forcément transposables au cas du Canada, où les règles en vigueur sur le soufre dans les carburants ne sont pas les mêmes qu’en Europe.

Vérification faite: le vapotage, aussi dangereux qu’on le dit?

Vérification faite

Vérification faite: le vapotage, aussi dangereux qu’on le dit?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’AFFIRMATION: «Je trouve que ce qu’on lit sur le vapotage dans les médias, dernièrement, relève de la désinformation. Les morts liées à la cigarette électronique sont, à mon avis, plus attribuables à des produits douteux achetés sur le marché noir qu’au vapotage comme tel. Les experts que j’ai lus sur le sujet sont favorables au vapotage. Alors ça ne peut pas être aussi dangereux qu’on le dit, non?», demande Louis Cornellier, de Joliette.

LES FAITS

Les médias ont effectivement consacré beaucoup d’attention aux risques du vapotage ces derniers temps, et ils n’ont pas toujours fait dans la nuance, pour dire le moins. Par exemple, le European Heart Journal publiait il y a quelques jours une étude qui concluait que la «e-cig» était effectivement dommageable, mais qui a reçu un accueil très mitigé de la communauté scientifique. Plusieurs chercheurs ont trouvé les résultats peu concluants pour diverses raisons — par exemple, la petite taille de l’échantillon ou le fait que des analyses de tissus chez les souris exposées ont montré une substance nommée acroléine, qui est très toxique, mais qui n’est produite que si le liquide de vapotage est littéralement grillé, ce qui n’arrive pas dans les vapoteuses normales.

Mais qu’à cela ne tienne, des médias majeurs d’un peu partout dans le monde ont quand même titré que «le vapotage est si dangereux et addictif qu’il devrait être banni» (Sky News) et qu’«un seul épisode de vapotage […] durcit les artères» (The Independent). Alors oui, il semble bien y avoir une part de désinformation ou de sensationnalisme dans tout cela.

Le fait demeure cependant qu’il existe un authentique débat scientifique au sujet des bienfaits et inconvénients du vapotage : certaines études concluent en faveur de la cigarette électronique, d’autres sont clairement négatives. La clef pour s’y retrouver, ici, est de regarder à quoi on a comparé la «e-cig» pour en évaluer les effets.

De manière générale, les études qui comparent le vapotage à la cigarette «traditionnelle» trouvent que le premier est beaucoup moins pire pour la santé. La semaine dernière, par exemple, le Journal of the American College of Cardiology a publié une étude comparant des fumeurs qui ont troqué la cigarette pour le vapotage et d’autres fumeurs qui ont simplement continué de fumer comme d’habitude. Au bout de seulement un mois, le groupe des vapoteurs montrait de bons signes d’amélioration cardiovasculaire — leurs artères étaient moins rigides et se dilataient plus facilement sous l’effet de la pression sanguine.

Historiquement, me dit-on à l’Institut de la santé publique du Québec, beaucoup des premières études sur la cigarette électronique ont fait ce genre de comparaison parce qu’on voyait surtout le vapotage comme une solution de remplacement ou de sevrage au tabac. Pendant quelques années, d’ailleurs, ce fut l’équipe responsable de la lutte au tabagisme qui a mené seule le dossier à l’INSPQ, mais l’organisme a élargi ses efforts de documentation récemment. Il faut dire qu’il n’y a pas que les fumeurs qui se mettent au vapotage, loin de là. Une étude publiée cette année dans le British Medical Journal a trouvé que 37 % des ados canadiens de 16-19 ans ont déjà vapoté au moins une fois dans leur vie, et que 15 % l’ont fait dans les 30 derniers jours.

La tendance à la hausse chez les jeunes est observée un peu partout ces dernières années, ce qui explique sans doute en bonne partie l’intérêt des chercheurs pour le vapotage en lui-même, sans le comparer au tabac. Et sans ce point de comparaison très avantageux, plusieurs études trouvent bel et bien des effets nocifs à la cigarette électronique, suggérant des liens avec le cancer, des problèmes pulmonaires, etc. Il reste encore beaucoup de recherche à faire parce qu’il s’agit d’un phénomène assez nouveau, mais il est indéniable que la cigarette électronique vient avec des risques pour la santé : «moins pire que la cigarette» ne signifie pas «sans danger». La plupart des instances de santé publique dans le monde ont d’ailleurs maintenant une page sur ces risques — notamment Santé Canada.

Ces derniers mois, d’ailleurs, une vague de problèmes pulmonaires assez graves a été liée au vapotage. Aux dernières nouvelles, la santé publique américaine comptait plus de 2000 cas de blessures aux poumons et 42 décès depuis mars dernier. On déplore trois cas au Québec jusqu’à maintenant.

Il est vrai, comme le signale M. Cornellier, que jusqu’à maintenant l’enquête montre surtout du doigt des usages irréguliers des vapoteuses. Pas moins de 86 % des patients touchés disent avoir consommé des produits dérivés de cannabis avec leur vapoteuse, et l’on soupçonne plus particulièrement un additif (l’«acétate de vitamine E») souvent utilisé par le marché noir pour rendre la mari «vapotable». Mais on ne comprend pas encore bien le phénomène, alors il reste théoriquement possible que l’utilisation régulière des vapoteuses soit (un peu) en cause.

En outre, on sait que des produits nocifs autres que l’acétate de vitamine E sont présents dans les liquides de vapotage — par exemple le diacétyle, présent dans le maïs soufflé et qui a déjà causé des problèmes respiratoires à des travailleurs d’usine de pop-corn.

LE VERDICT

En partie vrai. Il semble bien démontré que la cigarette électronique est beaucoup moins pire que le tabac, mais celui-ci est un point de comparaison artificiellement flatteur. Les dangers du vapotage ne sont sans doute pas aussi dramatiques que ce que certains médias ont laissé entendre, mais ils n’en sont pas moins assez sérieux pour préoccuper bien des instances de santé publique dans le monde.

Vérification faite: l’immigration tire-t-elle les salaires vers le bas?

Vérification faite

Vérification faite: l’immigration tire-t-elle les salaires vers le bas?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’AFFIRMATION: «C’est un jeu d’offre et de la demande. Plus il y a de main-d’œuvre au Québec, plus on peut garder les salaires bas, plus on est capable de trouver des employés à 12-15 $ de l’heure. Il faut être prudent. Ma responsabilité, c’est de défendre les intérêts des Québécois», a déclaré le premier ministre François Legault, la semaine dernière, pour répondre aux critiques des chambres de commerce au sujet de sa réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) en immigration. Cette réforme a été abandonnée depuis, mais voyons quand même si l’immigration tire vraiment les salaires vers le bas.

LES FAITS

Le raisonnement de M. Legault peut se défendre, car l’idée que plus une chose est abondante, moins elle vaut cher, est effectivement une des «lois fondamentales» des sciences économiques. Et elle vaut pour les biens comme pour le marché du travail : en théorie, quand il y a beaucoup de chômeurs (l’«offre» de travail) qui veulent combler les postes disponibles (la «demande»), on peut s’attendre à ce que les salaires déclinent.

En pratique, cependant, le marché du travail est plus compliqué que ça, entre autres parce qu’il n’y a pas «un» grand bassin de chômeurs qui se battent pour combler un bassin unique d’emplois — chaque personne a ses qualifications qui les dirigent vers certains postes plutôt que d’autres. Et le marché du travail peut s’ajuster de diverses manières à la disponibilité de la main-d’œuvre.

Si bien que quand les économistes regardent l’effet de l’immigration sur les salaires, la plupart ne trouvent rien, ou presque. Tous ceux à qui Le Soleil a soumis la question (Serge Coulombe de l’Université d’Ottawa, Nicholas Lawson de l’Université de Montréal, Pierre Fortin de l’UQAM, ainsi que Bernard Fortin et Guy Lacroix de l’Université Laval) s’entendent pour dire qu’il est difficile de mesurer l’impact de l’immigration sur les salaires, mais que les études qui l’ont fait ont généralement constaté un effet faible et à court terme. Même son de cloche dans une revue de littérature parue récemment dans Options politiques et dans un rapport de l’Institut du Québec paru au printemps.

Il semble que c’est surtout dans des cas extrêmes que l’on parvient à «voir» un effet négatif sur les salaires. Par exemple, pendant cinq mois en 1980, le régime castriste a permis à ses citoyens de quitter Cuba. Plus de 125 000 personnes ont saisi l’occasion, et la plupart sont allés s’établir à Miami. Cette grande ville floridienne a alors vu sa main-d’œuvre gonfler de 7 % en seulement quelques mois, et la majorité de ces nouveaux arrivants avaient tous le même profil «peu qualifié» — 56 % n’avaient jamais atteint l’école secondaire. Mais quand l’économiste américain David Card a regardé l’effet sur le marché du travail de Miami, il a réalisé que les salaires et les taux d’emploi des «natifs» n’ont que peu diminué comparés à d’autres villes américaines semblables, et qu’au bout de trois ans, toute apparence d’impact négatif avait disparu.

Ces conclusions ont été débattues par la suite et le sont encore, mais d’autres études sont arrivées aux mêmes conclusions. Ainsi, l’économiste Jennifer Hunt (une ancienne de l’UdeM et de McGill, maintenant à Rutgers) a trouvé que quand la France a rapatrié environ 900 000 personnes d’Algérie en l’espace d’un an en 1962, l’effet négatif sur le chômage au bout de cinq à six ans fut «au maximum de 0,3 point de pourcentage» et celui sur les salaires «au maximum de 1,3 %».

Une des raisons pour expliquer la faiblesse de cet effet — ou du moins, la difficulté à le mesurer — est que les immigrants ne font pas qu’occuper des postes, dit Nicholas Lawson, de l’UdeM. «Ils sont aussi des consommateurs, ils vont acheter des choses, et s’ils sont peu qualifiés, ils vont peut-être acheter des produits et services d’autres travailleurs non qualifiés», et leur présence va ainsi créer d’autres emplois, explique-t-il. D’autres facteurs peuvent aussi entrer en ligne de compte, comme une complémentarité entre les compétences des immigrants et des travailleurs locaux, ou encore qu’un accroissement de la population active incite parfois des employeurs à embaucher, lit-on dans le rapport de l’Institut du Québec.

En outre, il est loin d’être clair que des exemples comme celui de Miami s’appliquent bien à la réalité québécoise, puisque les immigrants qui s’installent au Canada sont en moyenne beaucoup plus instruits que l’étaient les réfugiés cubains de 1980 : les deux tiers détiennent une formation postsecondaire, et c’est même 72 % au Québec. «Alors ces gens-là ne concurrencent pas les travailleurs à faible revenu, dit Guy Lacroix, de l’UL. […] Ça prendrait vraiment un raz-de-marée pour qu’ils viennent affecter le revenu des travailleurs canadiens.»

Cela dit, «pas d’impact sur les salaires» ne signifie pas «aucun effet sur le marché du travail», nuance Serge Coulombe, de l’UO. Ses travaux ont montré qu’au Québec, les «travailleurs étrangers temporaires» ont un effet direct sur les migrations interprovinciales : plus on embauche de ces «temporaires», moins le Québec attire de travailleurs des autres provinces, possiblement parce qu’il y a alors moins de postes disponibles. M. Coulombe n’a toutefois pas trouvé le même genre d’effet pour l’immigration générale, issue du système régulier de sélection des immigrants.

M. Coulombe est aussi d’avis que «dans la conjoncture actuelle» où bien des employeurs peinent à combler leurs postes vacants, les salaires devraient s’accroître si on laissait les lois du marché agir seules — ou alors certains secteurs de l’économie réduiraient leurs activités. Prise en ce sens, dit-il, la déclaration de M. Legault serait plus vraie dans la mesure où l’immigration, en comblant en partie cette rareté de la main-d’œuvre, empêcherait les salaires d’augmenter autant que s’il y avait moins de nouveaux arrivants.

LE VERDICT

Exagéré. Il est difficile de mesurer l’impact de l’immigration sur les salaires, mais les études qui l’ont fait ont pour la plupart trouvé un effet faible et à court terme. L’immigration peut cependant avoir d’autres impacts sur le marché du travail et l’économie.

Vérification faite: plus de CO2 à cause du Ciment McInnis?

Vérification faite

Vérification faite: plus de CO2 à cause du Ciment McInnis?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’affirmation: «On entend souvent des gens dénoncer la construction de la cimenterie McInnis et le fait qu’elle augmentera de 2 % la quantité de gaz à effet de serre (GES) émis au Québec. Mais à ce que je sache, la production de ciment, qu’elle soit au Québec ou ailleurs, produit grosso modo la même quantité de CO2. Alors est-ce qu’il est vrai que la cimenterie McInnis augmente globalement l’empreinte carbone à l’échelle planétaire?

Autrement dit, si on n’avait pas construit la cimenterie et qu’on achetait notre ciment aux États-Unis, aurait-on diminué l’empreinte carbone?» demande Benjamin Couillard, de Québec.

LES FAITS

La production de ciment produit toujours beaucoup de gaz carbonique (CO2) pour deux raisons. La première, c’est qu’elle demande de chauffer du calcaire (et quelques autres composés minéraux) à des températures d’environ 1500 °C, ce que l’on fait généralement en brûlant des hydrocarbures. La seconde raison, c’est que ce chauffage vient briser des carbonates (CaCO3) contenus dans le calcaire, ce qui relâche encore plus de CO2.

Il ne fait aucun doute qu’à pleine capacité, la cimenterie McInnis ajoute environ 2 % aux émissions québécoises. Le dernier bilan du ministère de l’Environnement parle de près de 79 millions de tonnes d’équivalent CO2 par année [bit.ly/2NM4Obc], et de l’aveu même du directeur de la cimenterie de Port-Daniel, celle-ci doit rejeter 1,76 Mt annuellement  — donc 2,2 % du total.

Maintenant, à plus large échelle, est-ce que le ciment de McInnis va venir s’ajouter à la production mondiale, ou est-ce qu’il va remplacer celui d’installations plus anciennes, moins compétitives et moins «vertes», qui seront éventuellement poussées à la fermeture (ce qui serait donc une bonne chose, finalement)?

C’est un argument souvent évoqué par les porte-paroles de la cimenterie elle-même. Et il semble effectivement y avoir un fond de vérité là-dedans : pour chaque tonne de ciment produit, la cimenterie de Port-Daniel dit émettre 790 kg de CO2, ce qui est moins que la moyenne nord-américaine de 900-935 kg, selon le Centre pour le climat de l’Université Columbia.

Notons qu’il n’a pas été possible de valider directement ce chiffre de 790 kg de CO2 par tonne de ciment. Les émissions de la cimenterie sont publiques, mais elle n’a pas voulu dévoiler sa production de ciment.

Il est par ailleurs prévu que les nouvelles installations gaspésiennes finissent par intégrer de la biomasse à leurs sources de carburant, ce qui réduirait ses émissions de 150 000 tonnes de CO2 par année, ou près de 10 %. Cependant, lorsque contactée par Le Soleil, la porte-parole de la cimenterie Maryse Tremblay n’a pas donné d’échéancier pour la réalisation de ce projet, se contentant de dire que l’étude de faisabilité «devrait être terminée dans les prochains mois». Il faudra donc attendre encore pour voir si cette part des promesses de McInnis se réalise.

Quoi qu’il en soit, «c’est un débat qui est très proche de celui sur les pipelines, remarque le chercheur Pierre-Olivier Pineau, de la Chaire en gestion de l’énergie des HEC Montréal : si on empêche la construction d’un pipeline, est-ce qu’on va vraiment avoir une influence sur la consommation d’hydrocarbures [NDLR : qui est la principale source de GES]?»

De manière générale, dit-il, la réponse est plutôt non. La fermeture de la raffinerie de Shell à Montréal en 2011 en est une belle illustration : cela n’a pas fait diminuer la consommation d’essence au Québec, ni même ralenti l’engouement des Québécois pour les véhicules énergivores comme les VUS. Cela n’a essentiellement que déplacé le site de production du carburant vers les autres raffineries du continent. Et on peut penser que la même règle prévaut pour le ciment.

En outre, ajoute M. Pineau, «si on veut s’opposer aux nouveaux émetteurs, alors arrive la question : est-ce qu’on ne va garder que les vieilles installations moins performantes? Et ce ne serait pas une bonne chose.»

Tout cela est vrai, confirme pour sa part un autre expert en politiques énergétiques, le physicien de l’Université de Montréal Normand Mousseau. Cependant, depuis le Protocole de Kyoto (1997) la compatibilité des GES se fait sur une base territoriale, là où ils sont émis, «alors il faut jouer avec les règles actuelles, qui ont leurs qualités et leurs défauts», indique-t-il.

«En principe, la solution parfaite serait de dire que c’est le consommateur final qui va payer, avec une taxe qui suit le produit jusqu’à la fin, où c’est le client qui la paye. Mais ça impliquerait de mettre en place tout un système de suivi qui serait assez lourd», dit M. Mousseau.

Alors dans le système actuel (imparfait) où les émissions sont comptabilisées sur une base territoriale, l’arrivée de Ciment McInnis dans le décor représente effectivement une hausse du bilan carbone du Québec. Mais si d’autres cimenteries arrêtent leur production ailleurs sur le continent, la baisse de GES qui y est associée sera comptabilisée là où elle se produira.

LE VERDICT

À l’échelle québécoise, oui, l’arrivée de Ciment McInnis représente une hausse des GES, de l’ordre de 2 %. Mais à plus grande échelle, tout indique que non : à terme, la production de Port-Daniel ne s’ajoutera pas au reste, mais va remplacer une partie de la production actuelle, apparemment de manière plus propre.

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DES INFOS À VÉRIFIER?

La déclaration d’un ministre vous paraît douteuse? Une information qui circule vous semble exagérée, non fondée? Écrivez à notre journaliste (jfcliche@lesoleil.com). La rubrique «Vérification faite» prendra le temps de fouiller les faits, en profondeur, afin de vous donner l’heure juste. Car nous non plus, on n’aime pas les fausses nouvelles.

Vérification faite: les sondages influencent-ils le vote?

Vérification faite

Vérification faite: les sondages influencent-ils le vote?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’AFFIRMATION: «Les sondages sont de plus en plus nombreux et de plus en plus pointus [par circonscription] pendant les campagnes électorales, et on entend souvent dire qu’ils influencent le vote. Mais jusqu’à quel point est-ce vrai? Y a-t-il des études là-dessus? Des gens sont-ils vraiment tentés de voter comme la majorité ou alors contre un candidat, et ainsi priver un tiers parti des votes nécessaires à sa survie?» demande Gilles Labrecque, de Saint-Jean-Port-Joli.

LES FAITS

Sans le contexte, la plupart des gens diraient que la citation suivante doit dater d’il y a à peine 10 ou 15 jours, alors que la campagne fédérale s’achevait : «Était-il bon ou néfaste que ces sondages aient été rendus publics? Ces chiffres peuvent-ils avoir influencé l’opinion publique? Et si tel est le cas, était-ce une mauvaise influence?»

En fait, il s’agit d’un extrait du livre Are Opinion Polls Useful? (Les sondages d’opinion sont-ils utiles?), qui fut publié en… 1946, lit-on sur le site de l’Association d’histoire américaine. Alors oui, il y a eu des études sur l’influence des sondages et, depuis le temps, il y en a même eu beaucoup.

Que disent-elles? Dans l’ensemble, on ne peut pas dire que leurs résultats montrent clairement une influence des sondages sur le vote populaire. Du moins, pas une grosse, et pas au sens où on l’entend habituellement, où des individus décident de changer leurs intentions de vote pour «suivre» la majorité — j’y reviens tout de suite. Certaines études ont trouvé des signes d’un effet des sondages, mais d’autres non.

Par exemple, une étude danoise récente a comparé les intentions de vote de trois groupes lors d’une campagne électorale. Un groupe s’est simplement fait demander pour qui ils comptaient voter : 18 % d’entre eux ont dit qu’ils comptaient appuyer le Parti social-démocrate (PSD). Un autre groupe a dû lire au préalable un (faux) article de nouvelle sur un sondage qui montrait prétendument le PSD en perte de vitesse : 16 % ont ensuite dit qu’ils allaient voter PSD. Et un troisième groupe a été exposé à un autre faux sondage qui indiquait, lui, que le PSD était en progression : 22 % de ces gens ont ensuite affirmé qu’ils appuieraient le PSD.

Cependant, les différences entre ces groupes n’étaient pas toutes «statistiquement significatives», ce qui signifie que les chances pour que ces écarts soient simplement dus au hasard sont trop fortes pour qu’on les considère tous comme «réels». Et ce, même si l’échantillon était assez grand (autour de 600 personnes par groupe), ce qui suggère fortement que l’effet des sondages, en présumant qu’il existe, serait plutôt faible.

D’autres travaux ont eux aussi conclu à un effet réel, mais assez faible (par exemple : stanford.io/34jyAdR), mais il y a aussi des études qui n’ont pas trouvé de signes montrant que les sondages ont vraiment un «effet de contagion» (les gens suivent la majorité) ou de «découragement» (des électeurs qui ne votent pas parce qu’un autre parti que le leur semble trop fort). Ainsi, des chercheurs des universités de Montréal, McGill et Waterloo ont publié l’année dernière des résultats portant précisément là-dessus dans la revue Options politiques. Il s’agissait de sondages «en deux temps» administrés avant et après les élections fédérales et provinciales de 2007 à 2015 au Québec. Et en demandant aux participants s’ils lisaient les sondages, ces chercheurs ont réalisé qu’en fait, les électeurs qui prêtent le plus attention aux sondages sont ceux qui sont les moins susceptibles de changer de parti au cours de la campagne. De plus, leur taux de participation est plus élevé que la moyenne (donc pas d’effet de découragement) et ils ne sont pas plus nombreux que les autres à voter pour le parti qui est en tête dans les sondages.

Ce sont là des comportements qui ne sont pas du tout cohérents avec l’idée que les sondages influencent vraiment le vote. Et ils ne surprennent plus la chercheuse Claire Durand, spécialiste des sondages de l’Université de Montréal et coauteure de cette étude : «Ça fait cinq élections qu’on fait cet exercice-là et qu’on voit la même chose à chaque fois», m’a-t-elle dit en entrevue.

Ces résultats montrent par ailleurs que les électeurs les plus susceptibles de changer leur fusil d’épaule pendant une campagne électorale sont ceux qui ont l’intention de voter pour des «petits» partis. Par exemple, aux provinciales de 2008, les partisans de Québec solidaire, d’Option nationale et du Parti vert ont été (proportionnellement) entre 3 et 17 fois plus nombreux à changer d’idée avant le scrutin que ceux du Parti québécois.

Évidemment, on peut voir là-dedans un signe que les sondages favorisent le «vote stratégique» (voter pour un choix autre que son favori afin de bloquer un autre parti), et il est entièrement possible que les sondages aient ce genre d’effet. Mais il s’agit là d’un «effet d’information», souligne Mme Durand, pas d’un effet d’influence (au sens de «contagion») à proprement parler, comme on l’entend si souvent.

«Tout indique, concluent Mme Durand et ses collègues dans Options politiques, que la décision prise par les électeurs dépend beaucoup plus des positions et messages véhiculés par les partis et leurs chefs, ou du simple attachement à un parti, que de l’information que fournissent les sondages sur la popularité des partis. Nous pensons qu’il y a une surestimation de l’effet des sondages dans la sphère et les débats publics, puisque les analyses montrent que les sondages n’ont pas une influence importante sur le choix électoral des citoyens. Ils sont plutôt une information parmi d’autres utilisée dans le processus de décision.»

LE VERDICT

Loin d’être clair. Certaines études suggèrent que les sondages provoquent bel et bien un effet d’entraînement à la faveur du meneur ou d’un parti en progression, mais d’autres travaux arrivent à des conclusions contraires. Dans tous les cas, si effet il y a, il semble qu’il soit de faible envergure.

Vérification faite: le cochon est-il capable d'«espoir»?

Vérification faite

Vérification faite: le cochon est-il capable d'«espoir»?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’AFFIRMATION: «Une campagne publicitaire dans le métro de Montréal a fait grand bruit récemment. On pouvait y lire plusieurs affirmations sur ce que ressentent les animaux, comme “Ils nourrissent des espoirs comme nous”. Alors je me demandais : est-ce vrai? Est-ce que des études démontrent que les animaux de ferme ont de tels sentiments?» demande Yvan Bastien, de Sainte-Anne-des-Plaines.

LES FAITS

De manière générale, il existe un consensus solidement établi chez les spécialistes du comportement pour dire que les animaux ressentent des sentiments — en tout cas ceux qui ne sont pas trop primitifs, mais cela inclut certainement les animaux de ferme. Cela a été démontré de multiples manières telles que la mesure d’hormones associées à des émotions (l’adrénaline ou la sérotonine, par exemple) et l’observation des comportements (comme les signes d’attachement entre une mère et ses petits).

Mais ressentent-ils ces sentiments «comme nous», ainsi que l’affirmait la campagne du groupe animaliste Be Fair Be Vegan le mois dernier dans ses affiches du métro de Montréal? Et ces sentiments incluent-ils l’«espoir», qui implique une certaine conception du futur et la faculté de formuler des attentes? Ce sont des questions auxquelles il est beaucoup, beaucoup plus difficile de répondre, estiment deux experts consultés par Le Soleil, soit le vétérinaire de l’Université de Montréal Émile Bouchard et le spécialiste du comportement et du bien-être animal de l’Université Laval Jaimie Ahloy Dallaire.

Il est évident que des différences majeures doivent exister puisque les émotions sont situées dans le cerveau, et que le cerveau humain diffère beaucoup de celui des animaux, à bien des égards, dit ce dernier. Mais on a aussi des raisons de croire qu’il y a des ressemblances significatives, notamment parce que dans tous les cas, «les émotions sont des adaptations évolutives. Nous avons peur parce que ça nous motive à éviter le danger; faim parce que ça nous motive à nous alimenter. Ultimement, ces actions augmentent notre capacité à survivre et à nous reproduire. Dans cette perspective, on peut s’attendre à ce que les espèces ayant une histoire évolutive partagée aient des émotions en commun, qui fonctionnent à peu près de la même façon».

Reste à savoir jusqu’à quel point, ce qui n’est pas une mince tâche...

«Ce que je peux vous dire, ajoute pour sa part M. Bouchard, c’est que la vache [sa spécialité, NDLR] est un animal grégaire qui est considéré comme une proie plutôt qu’un prédateur. Il est bon de se rappeler que la vache est un animal domestique qui n’existe plus à l’état sauvage. Le fait d’être protégée dans une étable à logette avec des matelas, hébergée avec des congénères et nourrie deux fois par jour réduit beaucoup le stress chez la vache. De plus, avec l’introduction des robots de traite, on diminue de plus en plus le stress lié à la manipulation des animaux par l’humain. […] Est-ce que la vache est heureuse et se préoccupe du sort du Canadien de Montréal? Je ne sais pas, à moins de tomber dans l’anthropomorphisme. Est-ce que la vache souffre dans les conditions d’élevage actuelles? Non, selon mes connaissances et mes relations de médecin vétérinaire avec les vaches.»

M. Dallaire, de son côté, est d’accord pour dire que la domestication a beaucoup changé le comportement des animaux de ferme, mais il signale quand même qu’il reste encore des vestiges évidents des instincts passés. Par exemple, illustre-t-il, même de nos jours la truie a le réflexe de se construire un nid juste avant de mettre bas, dans la mesure où on lui donne le matériel qu’il faut. Si elle ne le peut pas, ce qui est habituellement le cas dans les élevages, elle devient plus agitée pendant la période de «nidification» — mais même là, nuance le chercheur, il est difficile de dire si l’on a affaire à une recherche «frustrée» de matériaux ou à une agitation due à autre chose.

«Est-ce que l’animal souffre de ne pas pouvoir s’adonner à ce comportement naturel? Ou, à l’inverse, est-ce qu’il le fait s’il en a la possibilité, mais sans s’en ennuyer s’il ne le peut pas? On peut poser ces mêmes questions pour le tétage chez le veau, le broutage dans l’herbe chez la vache, l’utilisation d’une bauge chez le porc, l’utilisation de perchoir ou le bain de sable chez la poule, le jeu chez les juvéniles de plusieurs espèces et ainsi de suite. Il n’est pas si facile de trouver une réponse pour chaque comportement chez chaque espèce. [...] C’est vraiment au cas par cas : les recherches jusqu’ici tendent à démontrer que certains comportements naturels pourraient être des besoins, d’autres non», explique M. Dallaire.

On trouve un flou du même genre autour de la notion d’«espoir». On a de bonnes indications que les animaux sont capables de se projeter dans l’avenir, explique M. Dallaire. Par exemple, des chercheurs ont fait l’expérience de placer des geais, une espèce connue pour faire des réserves de nourriture, trois jours dans un compartiment où ils pouvaient s’alimenter à leur guise, puis trois jours dans un autre compartiment sans nourriture. Ensuite, on a (re)nourri les oiseaux avant de leur donner des noix à stocker — et c’est principalement dans le second compartiment, celui où ils avaient dû jeûner, qu’ils ont caché leurs réserves.

Donc la base pour concevoir des «espoirs» est là, mais cela ne prouve pas pour autant qu’ils le font. «Bref, résume M. Dallaire, est-ce qu’une vache espère donner naissance à un veau, l’élever, le voir grandir? Je ne pense pas qu’on soit en mesure pour l’instant [de ce que j’en sais] d’affirmer que oui ou que non. C’est une réponse plate, mais ce n’est vraiment pas facile à étudier.»

VERDICT

Pas clair du tout. Il est acquis que les animaux ont des émotions, des sentiments, mais il n’est ni évident, ni démontré qu’ils les ressentent «comme nous». Plus particulièrement, la même incertitude prévaut pour leur faculté à «espérer» : on est sûr qu’ils ont une certaine conception du futur, mais de là à leur prêter des «espoirs comme nous», il y a un grand pas que la science ne permet pas de franchir, du moins pas pour l’instant.

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DES INFOS À VÉRIFIER?

La déclaration d’un ministre vous paraît douteuse? Une information qui circule vous semble exagérée, non fondée? Écrivez à notre journaliste (jfcliche@lesoleil.com). La rubrique «Vérification faite» prendra le temps de fouiller les faits, en profondeur, afin de vous donner l’heure juste. Car nous non plus, on n’aime pas les fausses nouvelles.

Vérification faite: 53 milliards$ de coupes conservatrices?

Vérification faite

Vérification faite: 53 milliards$ de coupes conservatrices?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L’AFFIRMATION: «Les conservateurs ont attendu jusqu’à la dernière minute pour essayer de partager leur plateforme en catimini parce qu’ils ne veulent pas que les gens voient à quel point c’est 53 milliards $ de coupures qu’ils vont infliger aux Canadiens», a scandé le chef libéral Justin Trudeau en réaction à la publication du programme chiffré des conservateurs, qui prévoit juguler le déficit fédéral d’ici 2024-25.

LES FAITS

Les intentions que M. Trudeau prête à ses adversaires — «attendu jusqu’à la dernière minute», «en catimini», «ne veulent pas que les gens voient» — ne sont pas vérifiables dans une chronique comme celle-ci. Mais le montant des coupes annoncées par le chef conservateur Andrew Scheer le week-end dernier, lui, l’est tout à fait.

Le plan du PCC se chiffre en deux parties. Dans l’une, il annonce de nouvelles dépenses et réductions d’impôts. Dans l’autre, il détaille des «mesures d’économie et de recettes», c’est-à-dire des coupes et des actions destinées à augmenter les revenus du gouvernement (la lutte à l’évasion fiscale, par exemple). Parmi les «mesures d’économie», les principales sont un allongement du plan libéral d’infrastructures (187 milliards $ sur 15 ans au lieu de 12, ce qui dégage 18 milliards $ d’économie sur cinq ans) et des «réductions des dépenses de fonctionnement» (19 milliards $ sur cinq ans). Notons que les conservateurs nient que d’étaler le plan d’infrastructures sur trois ans de plus est vraiment une «coupure» puisqu’ils prévoient dépenser les mêmes sommes — juste sur une période plus longue. Il y a un fond de vérité dans cet argument, disons-le, mais comme l’effet final demeure de réduire les dépenses annuelles en infrastructures, je l’ai quand même rangé parmi les coupes.

À partir de là, il y a deux grandes manières de mesurer l’effort budgétaire que proposent les conservateurs. On peut ne regarder que les coupes et en faire l’addition. C’est ce que semble faire M. Trudeau puisque j’arrive personnellement à 57 milliards $ de réduction des dépenses au cours du prochain mandat.

Ce n’est «pas faux», comme on dit, mais cela donne quand même un portrait incomplet de la situation. Par exemple, si un gouvernement procède à des coupes à hauteur, disons, de 10 milliards $, mais engage pour 20 milliards $ de nouvelles dépenses par ailleurs, on ne peut pas vraiment dire qu’il mène une politique d’austérité juste à cause de ses 10 milliards $ d’économie.

Si l’on veut tenir compte aussi des nouvelles dépenses prévues par les conservateurs, on peut simplement regarder leurs soldes budgétaires annuels pour le prochain mandat. Leur point de départ est un déficit de 23 milliards $ en 2020-21, qu’ils coupent de 8 milliards $ l’année suivante, puis de 5 à 6 milliards $ par année jusqu’à 2024-25. Au total, cela donne environ 24 milliards $ de coupes budgétaires au cours du prochain mandat.

Or comme une réduction du déficit était déjà prévue par le Directeur parlementaire du budget, on peut aussi comparer le plan conservateur à ces prévisions. On doit alors parler de 17 milliards $ de coupes additionnelles par rapport à ce qui était déjà prévu. Dans les deux cas, c’est nettement moindre que les 53 milliards $ dont parle M. Trudeau.

Il faut cependant ajouter une dernière précision au sujet de la plateforme conservatrice. Elle prévoit environ 49 milliards $ de nouvelles «dépenses» au cours du prochain mandat, mais sur cette somme, j’ai compté 34 milliards $ en baisses d’impôts et de taxes diverses. D’un point de vue comptable, l’effet est le même que celui d’une dépense, et c’est la raison pour laquelle plusieurs partis politiques (et pas seulement le PCC) comptent leurs promesses d’allégements fiscaux comme des «dépenses». Ce n’est pas illégitime.

Mais cette classification a toujours laissé un certain nombre d’observateurs un peu perplexes parce que les baisses d’impôts ne sont pas des «dépenses» à proprement parler, mais plutôt une diminution des revenus de l’État. Il n’y a rien de mal à réduire les impôts, remarquez, mais du point de vue de l’«austérité», certains peuvent trouver que cela ne peut pas compter comme une dépense — ce qui n’est pas illégitime non plus.

VERDICT

Incomplet. Il y a bel et bien plus de 50 milliards $ en réduction de dépenses dans la plateforme conservatrice. Mais cela ne tient pas compte des dépenses supplémentaires prévues par le PCC. Si l’on ramène ces dépenses dans le portrait, les coupes conservatrices sont deux à trois fois moindres, selon la façon retenue pour les calculer.

Vérification faite: la pénurie de main-d’œuvre plus sévère en région?

Vérification faite

Vérification faite: la pénurie de main-d’œuvre plus sévère en région?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
L'AFFIRMATION: «C’est un enjeu qui touche le Québec entier, mais particulièrement les régions plus éloignées. Partout, les entreprises ont de la difficulté à embaucher du personnel et sont contraintes de réduire leurs activités, voire à fermer leurs portes. Le fédéral, cet ordre de gouvernement loin des gens et surtout des régions, semble inconscient de l’ampleur du problème et n’apporte aucune solution. Nous proposons donc aujourd’hui toute une série de mesures concrètes pour venir en aide à nos économies régionales», a déclaré le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, lors d’un point de presse récent [http://bit.ly/2ICpL6A].

LES FAITS

Les économistes ne s’entendent pas tous sur le terme à employer, mais l’idée qu’une «pénurie» ou qu’une «rareté» assez prononcée de la main-d’œuvre affecte présentement le Québec rallie une majorité d’observateurs. La question est : est-il vrai que le phénomène affecte davantage les régions que les grandes villes?

Une mesure classique des pénuries de main-d’œuvre est le «taux de postes vacants» — soit le pourcentage de tous les emplois (occupés ou vacants) qui restent à pourvoir. Statistique Canada en fait d’ailleurs un décompte trimestriel. Or, si ces chiffres montrent bel et bien une rareté de travailleurs qui s’aggrave, on n’y voit nulle part de signe qu’elle est plus sévère en région qu’en ville. Dans les régions urbaines (Montréal, Laval, Québec et Outaouais) ou dont la population est nettement dominée par la banlieue d’un grand centre urbain (Lanaudière, par exemple), le taux de postes vacants est passé de 1,8 % en 2015 à 3,5 % pendant la première moitié de 2019. Dans les «régions», ce même indicateur a cru de 1,6 à 3,5 %.

(J’ai aussi fait ce même calcul en classant les endroits qui ont «une fesse en ville et une fesse en campagne» [Laurentides, Lanaudière et Montérégie] dans les «régions», et cela n’a presque pas changé le résultat.)

Il y a bel et bien certaines régions où les employeurs semblent avoir plus de difficultés que le reste du Québec à embaucher : Chaudière-Appalaches affiche un taux de postes vacants de 4,2 %, par exemple. Mais il y en a aussi d’autres où c’est l’inverse — le Saguenay–Lac-Saint-Jean est à 2,7 % et la Gaspésie, à 3,0 %.

Dans une étude publiée en mars dernier, Desjardins a trouvé essentiellement la même chose, soit qu’il y a des régions et des secteurs où c’est pire, et d’autres où ça l’est moins. Et les quelques économistes que j’ai sollicités partagent grosso modo le même constat : rien n’indique que c’est vraiment pire en régions qu’en ville.

Luc Bissonnette, de l’Université Laval, est du nombre. «Ça ne veut pas dire que c’est facile en région, souligne-t-il. C’est juste que c’est difficile partout, mais pour des raisons qui peuvent être différentes. Les régions ont des structures démographiques très différentes des villes. C’est très difficile pour elles d’attirer de nouveaux travailleurs. […] Les villes n’ont pas ce problème-là, mais la croissance est très forte dans plusieurs secteurs.»

En principe, ajoute-t-il, une pénurie de main-d’œuvre entraîne les salaires à la hausse. «Il y a des secteurs où c’est le cas. Par exemple, on voit de plus en plus de restaurateurs afficher des postes pas mal en haut du salaire minimum. Ça, c’est un signe qu’on a affaire à une pénurie. Mais dans plusieurs autres secteurs, ce n’est pas évident.»

C’est la raison pour laquelle M. Bissonnette n’est pas convaincu qu’on ait vraiment affaire à une «pénurie» de main-d’œuvre au sens classique — c’est-à-dire une demande de travail qui serait clairement supérieure à l’offre. «J’aime bien faire la comparaison avec une offre pour acheter une Lamborghini à 15 000 $, illustre-t-il. Le fait que personne ne veuille me vendre cette voiture à ce prix n’est pas un indicateur d’une pénurie, mais plutôt que mon offre est sous le prix du marché. En ce moment, plusieurs postes vacants offrent tout simplement des conditions qui n’intéressent pas les travailleurs.»

M. Bissonnette admet toutefois d’emblée que sa position est minoritaire et que beaucoup de ses collègues économistes parlent de «pénurie».

VERDICT

Faux. La «pénurie» ou la «rareté» de main-d’œuvre, peu importe comment on l’appelle, est une réalité indéniable, mais rien n’indique pour l’instant que les régions en souffrent davantage que les principaux centres urbains du Québec.

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