Une tortue à 170 km/h

Louis-Denis Ebacher
Louis-Denis Ebacher
Le Droit
Ça faisait 25 ans que c'était sur ma liste des choses à faire. Conduire une vraie voiture de course, sur un circuit fermé, et mettre l'accélérateur au tapis jusqu'à la prochaine courbe. La semaine dernière, le bolide dans lequel je suis monté n'avait rien d'une enfantine boite de carton avec des roues et un volant marqués au crayon-feutre...
Enfant, je regardais Ernie Irvan et Dale Earnhardt père tourner en Nascar sur le mythique Daytona 500. L'été, j'allais au Grand-Prix de Trois-Rivières. Un matin de Noël sur deux, je recevais une auto téléguidée. L'hiver, les petites autos Majorette occupaient le plancher du salon. Surtout la Ferrari Testarossa de Miami Vice. Mais la mienne était rouge. (Pas blanche. Sonny Crockett avait bien trop mauvais goût.) Sur le Commodore 64 de mon ami François, je conduisais la Corvette du jeu «Test Drive».
Un été, mon père m'a acheté un petit véhicule tout terrain 50cc pour passer le temps. La belle affaire. Puis, j'ai déménagé en ville et rencontré mon ami Jean-François, un «tripeux de char» qui achetait lui aussi des revues de voitures de luxe et notre bible annuelle: «Le Guide de l'Auto» de Jacques Duval. On s'imaginait au volant de la nouvelle Acura NSX, de la Ford McLaren. «Un jour», on se disait...
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Samedi, 26 mai 2012. LeDroit est invité à la journée portes ouvertes du Calabogie Motorsports, basé à 1h15 à l'ouest d'Ottawa. On ne s'y rend pas en veston rose et en Ferrari blanche, mais en chandail à manches courtes et en jean bleu, à bord d'une voiture économique de 110 chevaux. On nous a dit qu'une Mustang de 350 chevaux nous attendait là-bas. Il m'en ont fourni une de 450...
«Dans le fond mon Léon»
«Tu ne dormiras pas», m'avait dit l'instructeur du Calabogie, Christian Deslauriers, quelques jours auparavant. «Les gens sont trop excités et ils pensent trop à la course, la première fois.»
J'ai dormi. Mais j'ai rarement été aussi prompt à me lever à 5h du matin pour aller à l'ouest d'Ottawa.
Deux formations d'une demi-heure, puis quelques tours avec l'instructeur doit aider le novice à mieux connaître la piste.
«Ok, c'est à ton tour», dit-il. Les premiers tours sont lents. Puis Christian, passager, répète comment négocier le virage numéro 3, comment ne pas se laisser prendre par le secteur surnommé «Temptation», de loin le plus difficile à négocier, selon le novice que je suis. Une longue courbe vers la droite où il faut garder sa gauche pour mieux attaquer la courbe suivante. «Laisse-toi déborder», qu'il me répète.
On est lent. Très lent. On se fait dépasser. Ici, personne ne force les dépassements, les pilotes se 'donnent' l'autorisation. Pas de situation de course. L'équipe du Calabogie parle de conduite sportive et non de course. J'avoue que je me sens un peu - pas mal - ordinaire au volant. Du plaisir nerveux, disons...
La première session de 30 minutes prend fin. J'adore déjà, mais...
«Il me semble que je suis un peu poche, non?»
«Non, c'est bien correct. Tu vas voir, la prochaine session, ça va aller beaucoup mieux.»
Il avait raison, l'instructeur. Les 2e et 3e sessions ont passé plus vite... Je n'ai jamais regardé l'odomètre pendant mes tours. «Regarde loin, pas le capot!», répétait Christian. Il fallait écouter, parce que la courbe arrivait vite. Plus tard, il m'a dit que j'avais atteint les 170 km/h en ligne droite. Des virages bien réussis, finalement.
Mais... Une vraie tortue, comparativement aux 'vrais'. Dans son Cadillac nourri aux hormones, Christian offre à notre photographe Étienne Ranger et à moi, une balade accélérée sur la piste. Une leçon d'humilité.