Le service de radio-oncologie de l’Hôpital de Gatineau est touché par «un climat de peur qui paralyse»

«Un climat de peur qui paralyse» en radio-oncologie au CISSSO

Le service de radio-oncologie de l’Hôpital de Gatineau est touché par «un climat de peur qui paralyse» au sein d’une organisation qui fait preuve d’une «tolérance envers l’inacceptable», a constaté une équipe du ministère de la Santé et de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) qui formule 39 recommandations pour remédier à la situation.

L’équipe ayant effectué une visite du service de radio-oncologie du Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Outaouais (CISSSO) les 11 et 12 juin dernier dresse un portrait peu reluisant de la situation qualifiée de «très préoccupante» qui y prévaut depuis des années.

L’équipe, qui était notamment composée du grand patron de la Direction générale de cancérologie du ministère, le Dr Jean Latreille, et de la présidente de la FMSQ, la Dre Diane Francoeur, évoque notamment «un malaise omniprésent en sein de l’équipe en radio-oncologie », où «le personnel est mal à l’aise et les émotions sont à fleur de peau».

Rendu public vendredi, le rapport de 17 pages rédigé par cette équipe souligne également qu’«il y a dans l’établissement une culture de blâme et de conflit qui dépasse la radio-oncologie», de sorte qu’«il y a une tolérance envers l’inacceptable».

Les médecins spécialistes en radio-oncologie sont particulièrement écorchés. «Des comportements de non-respect et d’intimidation se déroulent sans que des conséquences en découlent, notamment à l’égard des médecins», lit-il dans le rapport, qui parle de «médecins désengagés».

Le président-directeur général du CISSSO, Jean Hébert, affirme que si certains radio-oncologues ne coopèrent pas pour améliorer les choses, ils pourraient voir leurs privilèges de pratique au sein de l’établissement être révoqués.

«On n’a pas besoin de médecins qui sont toxiques», a-t-il lancé. «Le message a été très clair», a-t-il ajouté en précisant que les dossiers professionnels seront «documentés», s’il y a lieu.

Parmi les 39 recommandations formulées, l’équipe suggère au ministère de nommer un médecin radio-oncologue pour accompagner le service régional de radio-oncologie «et agir comme chef de service par intérim» pour au moins un an. Une recommandation que le ministère mettra en place, a fait savoir M. Hébert.

Il est également recommandé au CISSSO d’adopter et d’appliquer «une politique de tolérance zéro face à l’intimidation et aux propos cinglants véhiculés entre les individus dans le programme de cancérologie».

Alors que le rapport parle d’un «manque de courage managérial face à l’intimidation», le grand patron du CISSSO a présenté un «mea culpa» au nom de l’organisation pour ne pas avoir agi plus tôt.

«On attendait, [...] on faisait des pressions pour avoir des plaintes formelles pour pouvoir procéder, a-t-il mentionné. Et dans la culture, c’est très difficile pour le personnel de faire une plainte vis-à-vis un médecin.»

Jean Hébert veut maintenant «arrêter de regarder le passé» pour «commencer à bâtir l’avenir» en radio-oncologie.

«Quand on est dans le fond du baril, à un moment donné, on peut juste remonter», a-t-il dit, en ajoutant que les changements ne se feront pas «du jour au lendemain», puisque c’est la «culture générale» qui doit changer.

Le CISSSO devra faire un rapport écrit des suites apportées aux recommandations sur une base trimestrielle pendant deux ans. Des communications verbales devront aussi avoir lieu toutes les deux semaines, pendant au moins six mois, entre le CISSSO et le ministère.

La qualité des soins «n'apparaît pas compromise»

Même s’ils estiment que «la qualité des décisions et des traitements de radiothérapie n’apparaît pas compromise par le conflit» qui sévit au service de radio-oncologie de l’Hôpital de Gatineau, les experts chargés d’analyser la situation relèvent «que le patient n’est pas toujours au coeur des décisions» et qu’«un risque d’erreur» existe.

Dans leur rapport accablant, le ministère de la Santé et la FMSQ affirment que les patients ne sont pas toujours le point central des décisions prises en raison de «la situation conflictuelle qui engendre des problèmes de collaboration interprofessionnelle».

Cette absence de collaboration provoque aussi «une accumulation de délais dans le déroulement de la journée et peut affecter le temps d’attente des patients», tandis que «le conflit influence la rapidité d’exécution des tâches quotidiennes et des services aux patients».

Les experts dénotent aussi «une rigueur sous-optimale». «Les radio-oncologues tardent à effectuer leurs tâches de planification, ce qui repousse la pression sur l’équipe pour compléter la trajectoire du patient dans les délais recommandés et engendre un risque d’erreur», écrivent-ils.

L’équipe dit avoir constaté auprès des employés qu’il y a «une grande volonté de bien faire, et ce, même dans le contexte difficile». Il est aussi noté que les représentants des patients rencontrés lors de la visite au CISSSO se disent satisfaits des soins reçus en radio-oncologie.

L’une des 39 recommandations du rapport demande au CISSSO de «respecter les délais» pour les patients en cancérologie, tandis qu’une autre demande à ce qu’un suivi de la qualité de l’acte soit effectué «dans le secteur de la cancérologie et plus spécifiquement au sein du service de radio-oncologie».

Le Droit avait révélé en janvier dernier l’existence d’une situation qualifiée d’«hyperconflit» par une firme externe mandatée par le CISSSO pour analyser le dossier.

Il avait du même coup été dévoilé que d’importants problèmes informatiques ont miné le fonctionnement des services en radio-oncologie, au point où les radio-oncologues ont dit craindre pour la survie de leurs patients. Le CISSSO assure à cet égard que diverses mesures ont depuis permis d’améliorer «la performance» des équipements informatiques.

Un besoin «justifié» en IRM

L’Hôpital de Gatineau a bel et bien besoin d’un appareil d’imagerie par résonance magnétique (IRM), qui n’aurait toutefois pas besoin d’être réservé aux patients suivis en radio-oncologie.

Dans leur rapport rendu public vendredi par le CISSSO, les représentants du ministère de la Santé et de la FMSQ écrivent que «le besoin d’avoir un appareil d’imagerie par résonance magnétique dans l’Hôpital de Gatineau est justifié, mais le volume de patients traités ne requière pas un appareil dédié à la radio-oncologie».

Des documents obtenus par Le Droit cet hiver grâce à une demande d’accès à l’information avaient révélé que déjà, en juin 2016, les radio-oncologues de l’Outaouais avaient réclamé l’acquisition d’un appareil d’IRM pour l’Hôpital de Gatineau, afin de «répondre aux besoins combinés de la radio-oncologie et de la radiologie».

Les radio-oncologues dénonçaient que le seul appareil d’IRM du réseau public de la région soit à l’Hôpital de Hull, une situation qui complique la préparation de certains traitements. Ils donnaient en exemple le besoin d’avoir accès à l’IRM avant une curiethérapie chez les patientes atteintes d’un cancer du col de l’utérus, dont le déplacement n’est pas recommandé lorsque des implants ont déjà été installés.

Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a annoncé en mai dernier que l’Outaouais obtiendra un deuxième appareil d’IRM, qui sera cependant lui aussi installé à l’Hôpital de Hull, où des locaux avaient déjà été conçus spécialement pour accueillir ce type d’équipement.

EXTRAITS DU RAPPORT

«Certains membres du personnel et des médecins décrivent la présence d’un climat de peur qui paralyse. Les membres de l’équipe restent immobiles devant les comportements irrespectueux de leurs collègues et tolèrent ces écarts verbaux.»

«Le manque de courage managérial face à l’intimidation: il en résulte une tolérance de l’inacceptable comme des employés qui sont pointés du doigt, des menaces de médecins envers d’autres médecins, l’administration ou des membres des équipes et des propos verbaux blessants ou des notes cinglantes dans le journal de suivi informatique ou dans les dossiers des patients.»

«Le conflit influence la rapidité de l’exécution des tâches quotidiennes et des services aux patients.»

«Des normes de qualité ainsi que des normes de contrôle de qualité importantes ne sont pas respectées par le service de radio-oncologie, notamment la vérification indépendante des dosimétries et une participation active dans la révision des nouveaux cas [...].»

«Les radio-oncologues tardent à effectuer leurs tâches de planification, ce qui repousse la pression sur l’équipe pour compléter la trajectoire du patient dans les délais recommandés et engendre un risque d’erreur.»

«Le fonctionnement du programme de cancérologie repose sur les gestionnaires. Les médecins sont désengagés.»


Parmi les 39 recommandations

- «Adopter et appliquer une politique de tolérance zéro face à l’intimidation et aux propos cinglants véhiculés entre les individus [...]. Des conséquences appropriées doivent exister, être connues de tous et être appliquées.»

- «Respecter les délais d’accès pour une consultation en chirurgie, en oncologie, en hématologie et en radio-oncologie et également les délais pour la mise en traitement en radiothérapie.»

- «S’assurer du suivi de la qualité de l’acte dans le secteur de la cancérologie et plus spécifiquement au sein du service de radio-oncologie.»