Caren Teves tient une photo de son fils Alex, tombé sous les balles du tueur d’Aurora, lors d’un rassemblement contre les armes à feu à Phoenix en Arizona.

Tueurs de masse: pour en finir avec la gloire

Le 20 juillet 2012, Alex Teves est allé voir la première de «Batman: The Dark Knight Rises», dans un cinéma d’Aurora, au Colorado, avec sa copine, Amanda Lindgren.

Vers minuit et demi, un homme portant un masque à gaz et un gilet pare-balles est entré dans la salle et a lancé une grenade de gaz lacrymogène. Puis, il a tiré sur les spectateurs avec un fusil d’assaut. 

Alex Teves s’est jeté sur sa copine pour la protéger, tel un bouclier humain. La jeune femme de 24 ans n’a pas été touchée. Mais son copain a péri sous les balles du tueur, comme 11 autres innocents qui ont été tués ce soir-là. Alex avait 24 ans. 

Son père, Tom Teves, et sa mère, Caren, étaient en vacances à Hawaï quand ils ont reçu l’appel d’Amanda Lindgren. Durant une douzaine d’heures, ils ont essayé de retrouver leur fils, appelant frénétiquement la police et les hôpitaux du secteur. 

Pendant ce temps, les médias étaient obsédés par le tireur. Son nom et sa photo circulaient partout. Le tueur avait obtenu ce qu’il voulait : la notoriété, déplore Tom Teves, joint en Arizona.

«Avec la gloire qui accompagne les tueries, on se retrouve avec ces personnes horribles qui veulent devenir célèbres en tuant des gens», dit-il. «Les médias leur donnent ce qu’ils veulent, la récompense qu’ils attendent. Et ça doit arrêter. Sinon les tueries ne cesseront pas». 

No Notoriety

Avec sa femme, M. Teves a lancé en 2012 la campagne No Notoriety qui demande aux médias de mettre en place certaines restrictions (voir encadré ci-dessous) pour ne pas contribuer à la glorification des tueurs de masse. 

Car c’est bien ce qu’ils cherchent, martèle Tom Teves. «Le tueur d’Aurora a confié à son psychiatre que, comme il ne pouvait pas faire sa marque en sciences, il la ferait en tuant des gens.» 

C’était aussi le cas, semble-t-il, du tueur de la Grande Mosquée de Québec. Lors de sa détention, celui-ci a déclaré à une intervenante en santé mentale qu’il voulait poser un «geste d’éclat». «J’aurais pu tuer n’importe qui, a-t-il dit. Je ne visais pas les musulmans. Je voulais la gloire.»

L’auteur de la fusillade au collège d’Umpqa, en Oregon, était encore plus éloquent à cet égard. Quelques semaines avant de tuer 10 personnes, il avait publié un commentaire admiratif sur son blogue à propos d’un ancien journaliste qui a abattu deux ex-­collègues en direct à la télévision. 

Il «y a tant de gens comme lui qui sont seuls et inconnus, mais quand ils répandent un peu de sang, le monde entier sait qui ils sont, a écrit le tueur. Un homme qui n’était connu de personne est maintenant connu de tous. Son visage apparaît sur chaque écran, son nom sur les lèvres de chaque personne sur la planète, tout ça en l’espace d’une journée. Il semble que plus vous tuez de gens, plus vous êtes sous les projecteurs». 

En consacrant une part importante de la couverture des tueries à leurs auteurs, les médias contribuent aussi à faire des émules, estime Tom Teves. «Ces tueurs rivalisent entre eux pour devenir le plus infâme, et les médias leur donne cette infamie», dit-il. 

Alex Teves

«Effet Columbine»

La couverture intense des auteurs de la fusillade de Columbine, en 1999, aurait même créé un «effet Columbine». Une enquête publiée par le magazine Mother Jones en 2015 a notamment montré qu’au moins 74 fusillades et tentatives de fusillade à travers 30 États américains ont été inspirées par Columbine.

Dans plusieurs cas, les imitateurs de Columbine voulaient commettre l’attaque le jour de l’anniversaire du massacre ou surpasser le nombre de victimes. Les suspects ou les tireurs faisaient souvent référence aux tireurs comme à des héros, des idoles, des martyrs, ou Dieu. Et au moins trois comploteurs ont fait des pèlerinages à l’école secondaire de Columbine. 

Plus récemment, ce genre de culte morbide semble aussi se former autour du tireur d’Isla Vista, qui tué six étudiants de l’université de Californie à Santa Barbara en 2014. Le tueur de la Grande Mosquée de Québec et l’accusé des 10 meurtres au camion-bélier à Toronto, cette semaine, s’identifiaient à lui. 

Avec sa campagne contre la notoriété des tueurs de masse, Tom Teves se défend de vouloir limiter le droit du public à l’information. Il ne voit pas en quoi le fait de taire le nom des tueurs et de ne pas publier leur photo empêche les journalistes de rapporter la méthode utilisée par le tireur ou ses motivations, par exemple. 

M. Teves sait que la tradition médiatique ne va pas en ce sens. Mais il croit qu’un changement s’impose. Les médias le font déjà dans d’autres domaines, souligne-t-il, comme en s’abstenant de couvrir les suicides pour ne pas donner l’idée à d’autres. 

Alors que les tueries de masse continuent de plus belle aux États-Unis et au Canada, Tom Teves espère que de plus en plus de médias suivront les recommandations de la campagne No Notoriety. Une façon pour lui d’honorer la mémoire de son fils, Alex.

«C’est pour l’honorer, dit-il. Mais c’est aussi pour protéger vos enfants, votre partenaire et peut-être même vous.»

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LE DÉFI LANCÉ AUX MÉDIAS

  • Limiter la diffusion du nom de l’individu après l’identification initiale, sauf si l’agresseur présumé est toujours en fuite et que cela aiderait à l’arrêter.
  • Refuser de publier des déclarations, photos, vidéos ou les manifestes des assaillants. 
  • Mettre l’accent sur les noms des victimes tuées ou blessées pour envoyer le message que leur vie est plus importante que les gestes du tueur.