Sur le terrain, le photographe Sylvain Mayer est en mesure de constater à quel point cette crise touche tout le monde.
Sur le terrain, le photographe Sylvain Mayer est en mesure de constater à quel point cette crise touche tout le monde.

[AU FRONT] Sylvain Mayer, photographe de presse: «La pire expérience»

Nancy Massicotte
Nancy Massicotte
Le Nouvelliste
Trois-Rivières — Le rôle des photographes de presse et des journalistes prend tout son sens en temps de crise. Si plusieurs journalistes sont en mesure de faire du télétravail, les photographes sont généralement les premiers qui arrivent au front pour tenter de capter l’événement dans des conditions de travail souvent difficiles. Ils ont dû modifier leurs méthodes de travail afin de respecter les consignes de sécurité. Le photographe Sylvain Mayer exerce cette profession depuis 35 ans au journal Le Nouvelliste. À force de côtoyer quotidiennement les drames humains, il croyait avoir tout vu... jusqu’à l’arrivée de ce coronavirus.

Q  Qu’est-ce qui caractérise le travail d’un photographe dans une crise comme celle que l’on vit actuellement?

Nous sommes là pour informer la population avec nos photos. Présentement, les gens ne se sont jamais autant informés. Quand on sait qu’il est possible de renverser un gouvernement avec une photo, notre travail est très important. Plus que jamais.

Q  Quelles sont les mesures de sécurité à prendre?

R  Dès le début, je rassure les gens lorsque je dois les photographier. Je leur dis que je n’arrive pas de voyage, que je n’ai pas eu de contact avec des gens revenant de voyage, que je n’ai pas de symptômes et que je n’ai pas mis les pieds dans un aéroport. J’utilise aussi des gants et j’ai un masque que je peux utiliser au besoin. Dans la mesure du possible, sauf sur les lieux d’accident évidemment, je leur demande de sortir à l’extérieur pour la photo et je les contacte d’avance pour les informer que je vais rester dehors. Je fais tout pour ne pas aller à l’intérieur.

Q  Quelles sont les conséquences de la pandémie et des consignes du gouvernement dans le travail quotidien?

R  Dans notre travail, on fait beaucoup de conférences de presse de sorte qu’on peut donner la main 25 fois dans une journée. Maintenant, plus question de donner la main, plus question d’être proche de la personne. On applique vraiment les consignes gouvernementales pour notre sécurité et celle des gens. Ça fait trois semaines et ça fait maintenant partie de notre routine. Il faut dire aussi que les gens prennent ça très au sérieux. Ils sont vigilants. Dernièrement, une personne m’a demandé si mes appareils-photo étaient nettoyés. Je suis resté surpris, surtout que je les manipule moi-même avec des gants. La même question m’a été demandée pour la «moumoutte» du micro.

Q  Voyez-vous des différences dans le comportement des gens envers un photographe de presse?

R  Il y a beaucoup de solidarité. Entre autres, les gens nous demandent si ça va bien pour nous, les membres des médias, alors qu’avant, personne ne semblait s’en préoccuper.

Q  Qu’est-ce qui vous a le plus marqué depuis le début de la crise?

R  Ça touche tout le monde. Pas juste une classe de la société. En 35 ans, je pensais avoir tout vu, du pire au meilleur. Ça ne touche pas juste des gens victimes d’un incendie ou qui ont perdu des proches, ça touche les riches ou pauvres, les experts, les docteurs, peu importe la classe sociale. Ça touche tout le monde.

Q  Avez-vous des craintes tant personnelles que professionnelles?

R  J’ai 52 ans. Dans ma tranche d’âge, il y a en beaucoup qui peuvent se retrouver aux soins intensifs. Mon beau-frère s’est justement retrouvé aux soins intensifs, dans le coma, intubé pendant une semaine, pour avoir attrapé une H1N1 l’an passé. On ne parle même pas de la COVID! Je vois donc que ça se peut.

Lorsque je reviens à la maison après le travail, ma blonde me pose une série de questions sur ce que j’ai fait, où je suis allé, qui j’ai rencontré. Je peux vous dire qu’elle m’asperge avec sa bonbonne de Lysol et que je dois enlever mes vêtements pour qu’ils soient lavés. Elle m’a préparé plusieurs bouteilles de Purell fait maison. J’en ai partout dans l’auto. Je ne suis pas vraiment inquiet pour moi mais plus pour ma fille qui est infirmière. Elle travaille dans une urgence et fait des prélèvements de COVID. C’est ce qui m’inquiète le plus.

Q  Est-ce qu’il vous est arrivé de devoir refuser de prendre une photo en raison d’un risque potentiel?

R  Oui, une fois. La semaine passée, j’ai dû aller dans une résidence pour personnes âgées pour prendre une photo de la propriétaire et de préposés aux bénéficiaires. Elle voulait me faire entrer à l’intérieur mais j’ai refusé en tenant compte des consignes du gouvernement. J’ai demandé à tout le monde qui devait être sur la photo de sortir à l’extérieur.

Q  Est-ce que c’est la pire expérience de votre carrière?

R  Oui c’est la pire expérience. D’un côté, tous les rapports humains, toutes les couches de la société, tout le monde est sur pause. En même temps, avec tout ce qui se passe dans les médias, on se demande ce que l’avenir nous réserve. J’ai justement une pensée pour mes collègues qui ont été mis à pied temporairement. Nous avons une épée de Damoclès au-dessus de notre tête mais il faut continuer à faire notre travail. Il y a tellement de désinformation dans la population; les théories du complot et de la conspiration sont de plus en plus populaires malheureusement. On ne peut pas abandonner. Il faut continuer à donner l’information juste.