Brigitte Deschênes est thanatologue depuis 45 ans et directrice générale de la Résidence funéraire du Saguenay depuis 20 ans. C’est la première fois qu’elle est témoin d’une pareille situation. Depuis le début de la crise de la COVID-19, elle travaille sept jours sur sept.
Brigitte Deschênes est thanatologue depuis 45 ans et directrice générale de la Résidence funéraire du Saguenay depuis 20 ans. C’est la première fois qu’elle est témoin d’une pareille situation. Depuis le début de la crise de la COVID-19, elle travaille sept jours sur sept.

[AU FRONT] Brigitte Deschênes, thanatologue: Apaiser la souffrance des gens endeuillés

Patricia Rainville
Patricia Rainville
Le Quotidien
Partout, des travailleurs et travailleuses sont au front malgré l’arrêt d’un nombre incalculable d’activités sociales, culturelles, économiques. Les journaux de la Coopérative nationale de l’information indépendante publient une série de portraits de ceux pour qui il n’y a ni isolement à la maison ni télétravail. Ces héros du quotidien qui montent la garde dans nos vies chamboulées.

Brigitte Deschênes est directrice générale de la Résidence funéraire du Saguenay depuis 20 ans. Elle pratique le métier de thanatologue depuis maintenant 45 ans. Depuis le début de la crise de la COVID-19, Mme Deschênes garde le fort sept jours sur sept, afin de soutenir et accompagner les familles endeuillées. Puisque s’il y a une chose qui ne prend pas de pause, c’est bien la mort. Et la dame fait tout en son pouvoir pour apaiser la peine de ceux et celles qui vivent des deuils et qui doivent, eux aussi, affronter la réalité que la planète vit depuis des semaines.

Q Comment avez-vous dû vous adapter et adapter vos pratiques depuis le début de la pandémie ?

R Premièrement, nous avons tout mis en place pour assurer la sécurité des employés (ils sont 14 à la Résidence funéraire du Saguenay) et des clients. Nous avons refait les horaires des employés, afin qu’ils n’aient pas à se croiser entre eux et ainsi augmenter le risque de propagation. Par exemple, nos thanatologues travaillent sept jours en ligne et ont sept jours de congé ensuite, alors qu’un autre prend la relève. Nous avons également mis en place des mesures de protection, comme des plexiglas dans les salles de rencontres ou pour protéger le pianiste, entre autres. Nos employés ont également accès au matériel de protection lorsqu’ils se rendent dans des résidences pour personnes âgées.

Mais la plus grande adaptation a été d’offrir des expositions funéraires virtuelles. Nous avons fait installer des caméras dans les salles en collaboration avec la compagnie Funéraweb, afin que les proches puissent voir une dernière fois le défunt. Bien que nous sommes un service essentiel, ce n’est que la famille très proche du défunt qui peut venir à la résidence, comme les enfants, par exemple. Donc les neveux, les nièces, les amis ou les petits-enfants, notamment, ne peuvent pas nécessairement assister à l’exposition, ce qui est très difficile lorsqu’on vit un deuil. Les gens veulent voir et c’est normal. Nous avons donc offert rapidement cette solution et, depuis le début de la crise, nous avons réalisé 25 expositions virtuelles. Nous avons eu d’excellents commentaires et on nous dit que le deuil est plus facile que lorsqu’une personne ne peut pas voir son défunt.

Q Le deuil ne prend pas de pause, que constatez-vous sur le terrain ? Comment les gens réagissent-ils ?

La résidence funéraire s’est vite adaptée pour protéger les employés et les clients.

R Le fait que les proches ne puissent pas venir en résidence ajoute une peine immense par-dessus le deuil. Il y a aussi cette grande insécurité et la crainte que provoque la pandémie. Les gens ont peur et c’est compréhensible. Mais il y a surtout l’isolement engendré par le confinement. Par exemple, nous offrons un service de rencontres avec une travailleuse sociale, qui travaille ici, à la résidence. Mais pour le moment, ces rencontres se font par téléphone. C’est difficile de ne pas pouvoir partager avec ses proches. Simplement de se serrer dans ses bras ou de se toucher est interdit. L’isolement des personnes endeuillées me marque beaucoup. Les gens ne peuvent pas partager avec leurs proches ou se rendre chez leur soeur ou leur frère pour vivre ça ensemble, par exemple. Les gens souffrent énormément de l’éloignement et lorsque tu ne peux pas voir le défunt, ça ajoute une peine de plus. C’est vraiment très triste et nous devons faire tout notre possible pour apaiser ces souffrances et cette insécurité en aidant ces familles dans le respect et la sensibilité.

Q Vous sentez-vous mis à l’écart, car on ne parle pas beaucoup des employés des résidences funéraires, bien qu’ils soient eux aussi sur la ligne de front ?

R Oui, un peu. J’aimerais qu’on souligne le travail exceptionnel des employés. Ils risquent leur vie aussi. Ce sont eux, la finalité. Parce qu’il y a encore une étape après le décès. Nos employés vont chercher les dépouilles et leur offrent les soins nécessaires pour que le deuil se fasse plus facilement. Parce qu’au bout de tout ça, il y a des équipes qui s’assurent que les défunts soient traités dans le respect, la dignité et la sensibilité. C’est important de souligner ce travail nécessaire et difficile. Redonner les lettres de noblesse à ce métier méconnu.

Q Comment les employés ont-ils dû s’adapter ?

R Il y a des marches à suivre de sécurité lorsque nous devons aller chercher un défunt. Par exemple, si une personne est décédée de la COVID-19, il nous faut des équipements de protection assez sérieux. Nous devons les conduire à la résidence, mais aucun soin n’est présentement permis et les proches ne pourront jamais le voir. C’est vraiment très difficile. J’ai d’ailleurs écrit à la Santé publique pour qu’on puisse offrir le minimum de soins et présenter le défunt à travers une vitre, par exemple. Parce que présentement, ce n’est pas permis, puisque le risque de contagion et de propagation est bien présent malgré le décès. Un thanatologue, par exemple, est en contact avec les gouttelettes (la salive) de la personne décédée et c’est dangereux pour le personnel. J’attends des nouvelles de la Santé publique pour voir ce qu’on pourrait faire.

Q En 45 ans de métier, avez-vous déjà vécu de semblables situations ?

R Non. J’ai été témoin de loin du drame de Lac-Mégantic, par exemple, mais aucune situation du genre. C’est difficile, car nous entendons et voyons la souffrance des personnes endeuillées et nous faisons tout ce que nous pouvons pour apaiser ça du mieux qu’on peut. Parce que faire notre possible sera toujours mieux que ne rien faire du tout.