Les infirmières Lucie McNicoll et Sylvie Dumas avec la directrice générale Maude Lacelle à la Maison Mathieu Froment-Savoie.
Les infirmières Lucie McNicoll et Sylvie Dumas avec la directrice générale Maude Lacelle à la Maison Mathieu Froment-Savoie.

Maison Mathieu Froment-Savoie: finir ses jours en temps de pandémie

De petites tapes sur la poitrine. Le geste, aussi banal puisse-t-il paraître, s’avère la nouvelle façon de se faire des accolades à la Maison Mathieu-Froment-Savoie depuis que la COVID-19 fait des siennes. Parce que si le virus a sans contredit bousculé le fonctionnement de la maison de soins palliatifs, il n’aura toutefois pas eu raison de la chaleur et de la tendresse qui se dégagent entre ses murs, au contraire.

«En temps normal, nous sommes une machine à câlins ici et tout à coup il fallait se retenir. C’est la première chose qui m’a frappée avec la pandémie. Nous étions freinés dans notre élan de se donner des accolades. En arrivant au travail, c’est la première chose que l’on faisait, même avec les bénévoles. On a donc inventé de petits gestes. On arrive quand même à transmettre de l’affection et de l’empathie d’autres façons», affirme l’infirmière Lucie McNicoll.

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De doux moments avec sa maman

Comme partout ailleurs, une série de strictes mesures ont dû être imposées depuis le mois de mars à la Maison Mathieu-Froment-Savoie, comme le port du masque pour les visiteurs et d’un équipement de protection complet pour le personnel soignant.

«La plus grosse difficulté, c’est que nous n’avons pas de bénévoles en ce moment, alors qu’ici on fonctionne avec eux, ils nous accompagnent partout. La plus grosse adaptation a donc été de donner du confort et du bien-être aux patients, soit de pouvoir répondre à la même mission, tout en faisant le travail des bénévoles. C’est aussi d’avoir à réfléchir constamment à la façon dont on agit, pour protéger les patients et nous-mêmes. Ça implique que tous les gestes doivent être étudiés. Est-ce que j’ai lavé mes mains? Est-ce que j’ai bien mis mon masque, bien enfilé ma jaquette? Est-ce que je porte des gants? Sont-ils contaminés?», explique sa collègue Sylvie Dumas.

Ajoutons à tout cela le fait qu’après avoir dû refuser totalement les visites de proches pendant une semaine au début de la crise, la Maison n’a d’abord accepté qu’une liste de trois visiteurs par patient, alors qu’il n’y avait aucune limite en temps normal, sans compter que les gens ne peuvent être présents qu’entre 8h et 22h, tandis que les visiteurs pouvaient auparavant rendre visite à un proche 24 heures sur 24. Les règles ont été légèrement assouplies depuis, alors que quatre personnes peuvent se retrouver sur la liste des visiteurs, avec un maximum de deux personnes simultanément. Seule exception possible: quand le patient est en fin de vie imminente, soit dans les 48 dernières heures avant le décès.

«C’est difficile, parce qu’habituellement, la Maison accommode de multiples façons, facilite l’accès aux lieux physiques pour les familles, comme les salons, la cuisine communautaire, etc. Il y a des restrictions avec toutes les commodités qu’on ne peut plus leur apporter», ajoute Mme Dumas. La situation qui prévaut depuis le début du printemps a parfois donné lieu à des situations «déchirantes», par exemple lorsqu’on a dû choisir quatre personnes pour les visites d’un patient ayant six enfants.

«Il y a eu des moments où on a fait des exceptions pour finalement se rendre compte que ça devenait impossible à gérer. Quand tu fais une exception, tu finis par être obligé d’en faire une autre, alors il a même fallu resserrer les restrictions pour ne pas se retrouver dans ces situations-là», s’attriste Mme McNicoll.

Les infirmières Lucie McNicoll et Sylvie Dumas

Encore de belles histoires

Malgré toutes les contraintes de santé publique, une foule de belles histoires continuent d’illuminer le quotidien de l’établissement de la rue Sherbrooke, tient à dire Sylvie Dumas, qui ajoute «que le coeur qu’on met à soigner les patients existe encore».

Parmi les histoires touchantes, il y a entre autres celle d’une femme dans la quarantaine, qui a rendu l’âme en mai et dont le séjour était en période de COVID-19.

«Une journée et demie avant son décès, on a vraiment pu prendre du temps avec elle, lui donner un bon bain, des massages, la caresser avec nos gants et nos masques, on l’a même aidée à manger son dessert favori, qui est un banana split. Elle a pu sourire, elle a pu parler à sa soeur au téléphone avec notre aide. Elle a été reconnaissante, car elle n’était plus capable de bouger beaucoup à ce moment-là», raconte l’infirmière.

Plus récemment, sa collègue a quant à elle été émue par l’histoire d’un couple.

«Évidemment, il y a bien des choses qu’on ne contrôle pas, des histoires que nous n’aurions jamais pu prévoir. Le monsieur était en fin de vie et il y avait une envolée de colombes dans le stationnement, alors j’ai réveillé son épouse qui était à son chevet pour qu’elle puisse aller la voir à l’extérieur, je pensais que ça lui ferait du bien. À son retour, son mari prenait ses deux dernières respirations. Pour elle, son mari est parti avec les colombes, ça aura fait toute la différence, ç’a été un baume sur son âme. C’est bon se de remémorer ces choses-là, ça fait du bien, y compris à nous», dit Mme McNicoll.

Si elle «lève son chapeau» au premier ministre Legault pour la gestion de la crise, la directrice générale Maude Lacelle est heureuse que le regroupement des 35 maisons de soins palliatifs du Québec ait réussi à convaincre le gouvernement d’adapter certaines consignes à la réalité «tellement différente des hôpitaux» de tels établissements.

«On a vécu toute sorte de montagnes russes depuis le début de la COVID-19», lance celle qui continue de répéter à qui veut l’entendre que l’établissement est un lieu «cinq étoiles».

Se réjouissant que le virus n’ait pas franchi les portes de la Maison même si «on a eu chaud quelques fois», Mme Lacelle affirme qu’il n’y a pas lieu de «baisser la garde et que la COVID nous habite encore», alors que l’agrandissement de l’établissement, qui comptera 16 lits dès le début septembre, s’apprête à être finalisé. En raison de la pandémie, on ignore cependant encore s’il sera possible d’accueillir dès le départ de nouveaux patients.

L’établissement, qui ne pourra accepter que moins de la moitié de ses demandes d’admission même avec l’ajout de la nouvelle aile (285 sur plus de 700), a comme bien des organismes été durement affecté par la pandémie pour le volet financier. L’annulation de ses activités se traduira par un manque à gagner de 400 000 à 500 000$, prévoit-on, alors que 50% de son budget provient des dons de la communauté. Quant à la campagne de financement «Avec vous jusqu’au bout», liée au projet d’agrandissement, elle a jusqu’à présent permis d’amasser 2,8 millions $.

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LA MAISON MATHIEU-FROMENT-SAVOIE EN CHIFFRES

  • Fondée en 1993
  • 715 demandes d’admission par an
  • 250 demandes acceptées (avec 11 chambres)
  • 285 demandes acceptées dès septembre
  • (avec dorénavant 16 chambres)
  • 15 à 20 jours en durée moyenne de séjour
  • 40 employés (57 dès cet automne après l’agrandissement)
  • 240 bénévoles 
  • 28 100 heures de bénévolat par an
  • Budget annuel de 2 millions $
  • Subvention gouvernementale de 851 000$ pour les 11 lits
  • Près de 1 150 000$ en dons et activités de financement (8 à 12 par an)
  • Source: Maison Mathieu-Froment-Savoie