Nathalie Theriault, Nancy Delisle et Genevieve Quinty

L'évolution de la prostitution juvénile via les réseaux sociaux

Plus de 15 ans après l’opération Scorpion, la prostitution juvénile est toujours très présente à Québec. Les méthodes se sont toutefois raffinées, surtout avec les réseaux sociaux. «L’arrivée des TIC [technologies de l’information et de la communication] a fait éclater les frontières. Tu peux être assis dans ton salon à Saint-Gervais et recruter à Rimouski», illustre la coordonnatrice du Projet intervention prostitution Québec (PIPQ), Geneviève Quinty.

Le Soleil a rencontré Mme Quinty en marge du colloque «De la ruelle au virtuel : l’exploitation sexuelle et la prostitution juvénile en 2019» qui se déroule à Québec jusqu’à vendredi. Un événement unique organisé par le CIUSSS de la Capitale-Nationale et la Table régionale de Québec en matière de prostitution juvénile qui permet à des intervenants de partout au Québec, issus de tous les milieux (policier, scolaire, communautaire, justice et droits de la jeunesse, etc.), de partager leurs connaissances et leurs méthodes d’intervention, nous a-t-on expliqué. 

Le recrutement en 2019? Il se fait encore dans les bars ou dans les centres commerciaux, notamment aux Galeries de la Capitale à Québec, selon Geneviève Quinty. Mais de plus en plus, c’est par les réseaux sociaux que ça se passe. Les Snapchat, TikTok et autres Facebook seraient des véhicules privilégiés pour s’afficher ou pour recruter, observe Mme Quinty. 

Selon Nathalie Thériault, chef de l’Unité sur l’exploitation sexuelle au Service de police de la Ville de Québec (SPVQ), «les centres d’achat, ça fonctionne encore». «Le gars croise une jeune fille, lui dit : t’es ben belle, j’aimerais ça recommuniquer avec toi. Il prend son nom, puis la retrouve sur les réseaux sociaux. […] Le prédateur, ça peut être aussi le contact d’une amie [Facebook, par exemple]. Souvent, les filles acceptent quelqu’un comme ami parce que c’est l’ami d’une amie. Comme intervenants, on a dû adapter nos façons d’intervenir, travailler davantage la cyberprédation, être plus à l’affût parce que les prédateurs ont raffiné leurs méthodes de recrutement», dit la policière.

L’agente Diane Veillette, du Service de police de la Ville de Mont­réal (SPVM), cite pour sa part l’exemple de la jeune fille qui vient de se chicaner avec ses parents et qui s’enferme dans sa chambre «avec Facebook». «Elle raconte ça sur le réseau social. Le gars mal intentionné, il voit ça, et il nourrit la conversation», illustre la policière.

Sa collègue Josée Mensales renchérit : «Chez les autochtones, les filles sont déjà en lien avec des individus quand elles arrivent à l’aéroport [à cause des réseaux sociaux]. Elles sont attendues, et les gars savent qu’elles vont accepter de faire bien des choses que d’autres ne feraient pas pour sortir de la situation qu’elles fuient, pour avoir simplement un endroit où rester.»

Geneviève Quinty souligne par ailleurs que «les TIC, c’est anonyme». «Avec la loi C-36, tu ne peux plus t’afficher dans le journal ou ailleurs, donc ça pousse vers la clandestinité. On voit des filles qui s’annoncent toutes seules sur les réseaux sociaux, ou qui vont être récupérées par des proxénètes. Des fois, on pense qu’elles sont autonomes, mais on se rend compte qu’elles ont toutes le même numéro de téléphone et qu’il y a un proxénète un peu invisible qui tire les ficelles», remarque la coordonnatrice du PIPQ. 

Le portrait-type des victimes de la prostitution juvénile ou de l’exploitation sexuelle? Elles sont issues de tous les milieux, insistent nos interlocutrices. «On a eu des filles dont les parents étaient dans la magistrature, on a eu des enfants de policiers, d’intervenants, de personnalités publiques», énumère la policière Diane Veillette. 

Besoin d’explorer, recherche de sensations, carences amoureuses ou affectives et attrait de l’argent sont autant de facteurs qui peuvent amener les jeunes filles à danser ou à se prostituer. «C’est sûr qu’une famille [dysfonctionnelle], où il y a des problèmes de santé mentale, de violence, d’alcoolisme ou de toxicomanie, où le cadre est absent, c’est un facteur de risque supplémentaire», note Geneviève Quinty.

L’adolescente intellectuelle qui vit de l’isolement, qui performe à l’école, mais qui a peu d’amis, qui est timide et introvertie, pourrait aussi devenir une proie. Selon la travailleuse sociale Nancy Delisle, chef de service à la DPJ de la Capitale-Nationale, «l’habileté des proxénètes, c’est de savoir où aller gratter». «Avec telle personne, ils vont utiliser la relation amoureuse. Avec une autre, ils vont utiliser l’argent, ou la drogue», illustre Mme Delisle. 

Selon Geneviève Quinty, le proxénétisme est un crime en augmentation. «Avec Scorpion, avec la série Fugueuse, il y a eu une conscientisation dans la population, ce qui est positif. Mais il y a aussi eu des opportunistes» qui y ont vu une manne, un phénomène à exploiter, dit-elle.

Concertation et interdisciplinarité 

Toutes les intervenantes à qui nous avons parlé sont unanimes : pour intervenir adéquatement auprès des victimes de la prostitution juvénile, il faut travailler en concertation, en interdisciplinarité. C’est d’ailleurs dans cette optique qu’est née la Table régionale de Québec en matière de prostitution juvénile, rappelle Nathalie Thériault. «À l’époque de Scorpion, on n’avait pas les connaissances. C’était un phénomène émergent à Québec. […] La Table nous a permis de développer un discours, un langage commun, cohérent», dit la chef de l’Unité sur l’exploitation sexuelle au SPVQ.

Et, surtout, un savoir-être. «Plusieurs jeunes filles ne définissent pas leur expérience comme de l’exploitation. Donc on ne peut pas passer par cette porte-là quand on les approche. L’idée, c’est de s’intéresser à d’autres choses dans leur vie qu’à leurs activités de fin de semaine. […] On va s’intéresser à elles, les écouter dans d’autres sphères. Parce que les activités de prostitution, c’est d’abord une réponse. Ce qui nous intéresse, c’est de savoir à quel besoin ça répond», dit Geneviève Quinty.

Au SPVM, les policières Diane Veillette et Josée Mensales ont créé le programme Les Survivantes pour aider les victimes d’exploitation sexuelle. Ces survivantes, ce sont 12 femmes et un homme (dont trois autochtones) qui ont connu les affres de la prostitution et qui, par leur expérience, aident les policiers à intervenir en établissant un lien de confiance avec les victimes. 

«On ne peut pas simplement dire à une victime : voyons, ce gars-là est tellement mauvais pour toi, tu ne peux pas rester avec lui, c’est un pimp. Il faut le lui faire réaliser, ce que les Survivantes arrivent à faire parce qu’elles l’ont vécu. Elles sont capables de reconnaître les mensonges», de décoder les propos d’une victime, explique la policière Veillette.

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L'HISTOIRE DE NADIA, UNE «SURVIVANTE»

Nadia, début trentaine, fait partie du programme Les Survivantes. À l’école, Nadia était une bonne élève, qui étudiait en concentration musique. À la maison, c’était plus difficile, avec sa mère bipolaire et son père alcoolique. L’adolescente s’est retrouvée en centre d’accueil, où elle a eu de «mauvaises fréquentations» qui lui ont présenté un gars «avec qui j’aimais chiller». 

À 16 ans, en fugue, Nadia s’est mise à fumer du crack. Rapidement, son «ami» l’a amenée dans un club de danseuses, puis dans un bar à gaffes. Pour elle, «l’expérience» n’aura duré que deux semaines, mais «deux semaines intenses» qui l’auront convaincue de prendre les jambes à son cou, de porter plainte contre son pimp et de collaborer plus tard avec le Service de police de la Ville de Montréal pour aider les filles à sortir de ce milieu. Élisabeth Fleury

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INTERVENIR AUSSI AUPRÈS DES PARENTS ET DES GARÇONS

Si on est désormais mieux outillé pour intervenir auprès des jeunes filles victimes d’exploitation sexuelle, du travail reste encore à faire auprès des parents… et des garçons.

Le Projet intervention prostitution Québec (PIPQ) vient de lancer un groupe de soutien pour les parents dont l’enfant se retrouve dans une dynamique sexuelle. L’objectif, c’est de briser leur isolement, de les amener à mieux comprendre le phénomène (ses impacts, le processus judiciaire et les attitudes à privilégier) et de créer un filet de sécurité, résume la coordonnatrice de l’organisme, Geneviève Quinty. «L’idée est venue après la série Fugueuse. On avait eu plusieurs appels de parents qui étaient démunis», explique-t-elle.

La travailleuse sociale Nancy Delisle croit aussi qu’il faut développer davantage de services pour les parents. «Ils ont besoin d’être bien outillés, de savoir comment supporter l’enfant, mais aussi comment prendre soin d’eux-mêmes et du reste de la famille», dit-elle. 

Pour la policière Diane Veillette, du SPVM, le lien avec les parents est «essentiel». «Les parents font partie de l’équation. S’ils ne sont pas avec nous, ils risquent de défaire ce qu’on est en train de faire. […] Chez nous, les Survivantes nous aident à rencontrer les parents. Ils peuvent les questionner pour mieux comprendre ce que vit leur fille», explique l’agente Veillette.

Autre volet à développer, selon la policière Nathalie Thériault, du SPVQ : l’intervention auprès des garçons. «Le jeune garçon qui vient d’une région, par exemple, et qui se questionne [sur son orientation sexuelle ou son identité de genre] va aller sur les réseaux sociaux pour communiquer, pour échanger, et il peut y avoir un prédateur au bout», expose-t-elle. 

Au PIPQ, on veut aussi travailler sur la vulnérabilité des garçons, «exploités ou exploiteurs», par l’entremise du groupe SELFIE (Sexualité, Être soi, Limites, Fondements, Intimité et Estime de soi), un projet-pilote qui vise à prévenir ou à diminuer les comportements à risque d’exploitation sexuelle. «On veut l’adapter et travailler aussi sur le «devenir proxénète» et le «devenir client»», précise Geneviève Quinty. 

Autre cheval de bataille : le «traitement» des victimes d’exploitation sexuelle. «Ces filles-là sont déprogrammées pour être reprogrammées, elles sont désensibilisées, blessées physiquement et psychologiquement. On a travaillé beaucoup sur la détection, sur la prévention et sur l’intervention. Maintenant, il faut miser sur leur traitement. Il leur faut des spécialistes pour guérir de tout ça», souligne la policière Thériault.

C’est aussi ce que croit Mme Quinty, selon qui «il n’y a pas beaucoup de services cliniques, thérapeutiques pour ces filles-là». «On a demandé du financement pour embaucher des sexologues, mais on ne l’a pas eu», mentionne-t-elle. Élisabeth Fleury