La résistance aux antibiotiques pourrait mettre en péril notre mode de vie

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Les défenses de l’humanité contre les infections s’affaiblissent de jour en jour, tandis que les microbes qui en sont responsables deviennent de plus en plus forts.

Une infection sur quatre est désormais résistante aux antibiotiques et à d’autres formes connues de traitement. L’an dernier, 5400 Canadiens sont morts de maladies qui, jusqu’à récemment, étaient curables. C’est ce qu’indique un rapport exhaustif évalué par des pairs et présenté cette semaine par le Conseil des académies canadiennes.

Cela constitue environ le double du nombre conjugué d’homicides et de décès par accidents de la route chaque année au Canada.

Ces maladies incluent tant la pneumonie que des infections sanguines, cutanées ou des voies urinaires. Et leur nombre augmente partout puisque le trafic international permet le transport des microbes pathogènes aux quatre coins du monde.

Le rapport, Quand les antibiotiques échouent, a été préparé pour le gouvernement fédéral par un comité d’experts présidé par Brett Finlay, de l’Université de la Colombie-Britannique, et dont j’étais membre. Il décrit en détail les impacts de la résistance aux antimicrobiens (RAM) sur notre économie, notre qualité de vie et notre santé.

L’an dernier, la RAM a réduit le PIB du Canada de 2 milliards de dollars ; nous nous attendons à ce que ce montant se situe entre 13 et 21 milliards de dollars d’ici 2050.

J’espère que ce rapport permettra de faire prendre conscience aux décideurs et au public de l’existence d’une crise de la résistance aux antimicrobiens.

Les miracles des antibiotiques

La bonne nouvelle dans tout cela, c’est que le Canada est dans une excellente position pour prémunir le monde de la catastrophe. Nous pouvons le faire si nous concentrons immédiatement nos formidables ressources à la résolution de ce problème.

Le Symposium de la fondation Gairdner de 2019, un rassemblement scientifique international autour de cette question, a lieu ces jours-ci à l’Université McMaster.

Il est primordial que tout le monde se rende compte de la gravité et de l’urgence de la RAM. Le problème exige des mesures sur tous les fronts — que ce soit dans l’intensification de la recherche et l’utilisation plus judicieuse des antibiotiques ou le développement de la vigilance pour ce qui est du lavage des mains, de l’habitude de rester chez soi quand on est malade et d’avoir une vaccination à jour.

Nous utilisons des antibiotiques depuis près d’un siècle, et ils ont accompli des miracles. Notre espérance de vie a augmenté grâce à eux. À leur période de gloire, les antibiotiques offraient un remède pratiquement à tous les maux, de la pharyngite à streptocoque aux infections des voies urinaires. Leur existence a encouragé les médecins à réaliser des exploits extraordinaires, comme la chirurgie à cœur ouvert et le traitement du cancer par chimiothérapie.

Les antimicrobiens ont rendu la société plus productive et ajouté des milliards de dollars à l’économie, nous donnant non seulement une vie plus longue, mais aussi une vie meilleure.

13 700 décès de plus d’ici 2050

Cependant, pendant ces décennies où nous vivions mieux grâce aux antibiotiques, les bactéries ont évolué pour contrer chacune de nos avancées. C’était naturel et prévisible.

Les humains ont accéléré ce processus en ayant recours librement, et souvent sans réelle nécessité, à des antibiotiques en agriculture, en médecine et en soins vétérinaires. Plus nous en utilisons, plus les microbes s’adaptent rapidement.

Pendant tout ce temps, nous avons fait confiance aux compagnies pharmaceutiques pour qu’elles créent de nouveaux médicaments qui nous permettent de rester en santé, sans être conscients du fait qu’elles n’avaient pas vraiment intérêt à remplacer les antibiotiques bon marché qui existent déjà. Le développement et la mise en marché de nouveaux médicaments comportent des risques et coûtent terriblement cher, et le secteur privé n’est pas particulièrement motivé à relever ce défi de santé publique.

Au Canada, 26 pour cent des infections sont aujourd’hui résistantes aux traitements antimicrobiens. On retrouve parmi celles-ci la pneumonie, des infections sanguines, cutanées et des voies urinaires ainsi que de nombreuses autres maladies. Le rapport prévoit que, d’ici 2050, 40 % des infections seront résistantes, ce qui causera par année 13 700 décès qui auraient été évités auparavant.

Les hôpitaux seront débordés. Les patients sous chimiothérapie dont le système immunitaire est affaibli par le traitement seront pratiquement sans défense contre les bactéries. Il en sera de même pour les prématurés.

Comme les remplacements de la hanche et du genou représenteront un trop grand risque, les Canadiens ne pourront rester mobiles pendant les années supplémentaires que l’usage d’antibiotiques leur a offertes.

Tout le monde, et pas seulement les malades et les handicapés, souffrira.

Discrimination, érosion des libertés civiles

Les coûts des soins de santé vont grimper en flèche. La productivité et la qualité de vie diminueront à mesure que la maladie et la mort vont dévaster la population.

Le rapport prédit que, avec l’augmentation de la résistance aux antimicrobiens, le tissu social canadien pourrait s’affaiblir en raison de la discrimination à l’égard des personnes atteintes d’infections résistantes, de la réduction de la connectivité sociale, de la réticence à voyager et des appels à fermer les frontières du Canada.

Comme l’indique le rapport, les inégalités qui rendent déjà les personnes marginalisées plus vulnérables à la maladie ne feront qu’empirer à mesure que ceux qui en ont les moyens s’isoleront, alimentant la peur et la méfiance.

Avec la croissance des infections, la mise en quarantaine pourrait restreindre les libertés civiles. La confiance dans les hôpitaux et les soins de santé pourrait s’effriter. Toutes ces menaces ne sont pas lointaines.

De l’innovation au contrôle des infections

Le rapport propose quatre stratégies pour réagir à cette crise imminente.

La première stratégie est l’innovation – soit créer de nouveaux moyens de vaincre la RAM. La deuxième est la gestion – utiliser de façon judicieuse les traitements qui fonctionnent encore. La troisième, la surveillance, propose de suivre la consommation totale des antibiotiques. Enfin, on doit aussi mettre l’accent sur la prévention et le contrôle des infections.

Nous avons un excellent système de soins de santé publique au Canada ainsi qu’un système d’éducation publique efficace. Nos institutions regorgent de scientifiques, de cliniciens, d’ingénieurs, d’économistes, de sociologues, d’humanistes et d’autres personnes qui peuvent ouvrir la voie pour sortir le monde de cette crise – si nous travaillons tous ensemble.

Il nous faut toutefois d’abord comprendre ce qui se produira si nous ne le faisons pas.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

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