Le producteur Harvey Weinstein et l’actrice Meryl Streep à la Guilde des acteurs, à Los Angeles, en Californie, en janvier 2012. — PHOTO afp, GETTY IMAGES NORTH AMERICA, KEVIN WINTER

Inconduites sexuelles : le «point de non-retour» est atteint, dit une sociologue

MONTRÉAL — La société a franchi un «point de non-retour» avec la vague inédite de dénonciations d’agressions sexuelles, de harcèlement et d’inconduites sexuelles après l’affaire Harvey Weinstein et les nombreuses révélations concernant des personnalités publiques, qui sont tombées les unes après les autres.

C’est du moins l’avis de la professeure émérite de sociologie de l’Université d’Ottawa Diane Pacom, qui estime que le véritable raz-de-marée social qui a déferlé depuis le début octobre est un «marqueur» qui force les gens à faire une introspection.

«En ce moment, on est tous un peu mal à l’aise, un peu honteux, constate-t-elle. Ça nous ramène à nous-mêmes et nous met en deuil parce qu’on se rend compte qu’on a tous été un peu complices ou victimes de ce phénomène.»

La population est déstabilisée parce que cet «abcès qui existe depuis toujours» a été crevé, a-t-elle déclaré en entrevue avec La Presse canadienne.

Le problème des abus de pouvoir d’hommes sur les femmes «sévit depuis la nuit des temps» et a été occulté, remarque la professeure Pacom. Il a maintenant atteint «ce niveau où les gens se disent : “Tolérance zéro. Il faut agir. C’est inacceptable.”»

La sociologue juge que ce sont les médias sociaux qui ont permis de faire basculer la situation.

«Une femme, en un clic, peut envoyer un message, illustre-t-elle. On l’a vu avec le mouvement  #MoiAussi et #MeToo. C’est une possibilité de prendre la parole rapidement, sans entrer dans les détails et de dénoncer. Maintenant, tout le monde a accès à ces nouveaux canaux.»

Ils évitent aux femmes d’employer «des canaux administratifs qui ne finissent plus, où elles sont isolées et quand elles sont à un niveau plus bas de l’échelle sociale, elles se trouvent moins aptes à parler».

Répercussions modestes

Même si la prise de parole a pris beaucoup de place, les répercussions tangibles de ce mouvement social dans les milieux de travail et dans les écoles du Québec semblent toutefois modestes pour le moment.

«Auparavant, les politiques en matière de harcèlement existaient, les gens étaient vaguement au courant, mais maintenant ils veulent savoir ce qu’il y a dans la politique, quelle est la démarche et ce qui est fait en matière de prévention», a constaté Chantal Lamoureux, directrice du développement professionnel à l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés (CRHA).

Des formations plus poussées qui traitent autant de la prévention, du traitement des plaintes et de la mise en œuvre des recommandations sont en préparation, a-t-elle indiqué. «Il y aura différents niveaux de formation, autant de base, intermédiaire et très avancé, pour être en mesure de gérer des cas de plus en plus complexes», a-t-elle précisé.

L’Ordre des CRHA juge que le mouvement social a permis aux organisations de réviser leurs politiques en matière de harcèlement et affirme avoir réitéré auprès de Québec son souhait que la tenue d’une enquête soit obligatoire à la suite du dépôt d’une plainte.

Le premier ministre Philippe Couillard avait d’ailleurs souhaité en entrevue avec La Presse canadienne que des recours soient mis en place dans les entreprises pour les victimes potentielles et qu’ils soient clairement énoncés afin que la situation cesse.

Les relations d’autorité et de pouvoir ont été souvent mentionnées comme étant l’une des raisons pour lesquelles des victimes se sont abstenues de porter plainte. L’enjeu a notamment été évoqué à l’égard du grand patron du Groupe Juste pour rire, Gilbert Rozon, et du producteur et animateur Éric Salvail.

HEC Montréal, qui forme de futurs gestionnaires, a décliné notre demande d’entrevue. Dans un courriel, sa porte-parole, Marie-Pierre Hamel, a toutefois indiqué que l’école favorise une «culture du respect», sans en faire un «enseignement au sens strict».

Dans l’une des principales écoles de théâtre du Québec, celle du Collège Lionel-Groulx, la porte-parole, Julie Loyer, a également affirmé que l’enjeu des inconduites sexuelles n’est pas spécifiquement abordé dans la formation. «L’école, c’est plus que des cours», a-t-elle soutenu en expliquant qu’il s’agit d’un milieu de vie.

Bien que l’industrie du spectacle ait été la plus touchée par les dénonciations, les étudiants en théâtre de l’établissement n’ont pas manifesté le souhait d’en parler dans les cours, a assuré Mme Loyer.

La mobilisation, clé du changement

La mobilisation est souvent derrière les grands changements qui sont survenus dans l’histoire, a souligné Marcel Martel, professeur d’histoire à l’Université York, à Toronto.

M. Martel, qui est l’auteur d’un livre sur l’évolution des mœurs depuis l’arrivée des premiers Européens au Canada, cite plusieurs exemples : la criminalisation des drogues, la décriminalisation de la marijuana et la criminalisation de l’alcool.

«Malheureusement, les politiciens étaient souvent à la remorque des changements sociaux», dit-il.

L’affaire Harvey Weinstein a été l’élément déclencheur de la vague de dénonciation qui a touché tous les secteurs. Un tel élément qui fait énormément réagir a été souvent observé dans l’histoire, constate-t-il. Ça a notamment été le cas du mouvement pour le droit à l’avortement au pays qui a été déclenché par l’ouverture d’une clinique par le docteur Henry Morgentaler à la fin des années 60.

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L'IMAGE DE MERYL STREEP SÉVÈREMENT ÉCORNÉE

Meryl Streep a commencé 2017 comme fer de lance de l’opposition des célébrités contre Donald Trump. La superstar et doyenne de l’élite progressiste hollywoodienne termine l’année dans le rôle de la cible, à son tour fragilisée par l’affaire Weinstein.

L’actrice âgée de 68 ans est accusée d’avoir été au courant des agissements de Harvey Weinstein, à qui plus de 100 femmes reprochent des faits allant du harcèlement sexuel au viol, mais d’avoir menti sur ce qu’elle savait de ce qui est devenu un scandale dépassant les frontières américaines.

Celle qui a joué dans de nombreux films du producteur déchu a même qualifié Harvey Weinstein de «Dieu» en 2012. Ce dernier nie aujourd’hui les faits qui lui sont reprochés.

Après le discours très politisé et frontalement anti-Trump de l’actrice lors des Golden Globes, les regards se sont à nouveau braqués sur Meryl Streep en octobre. Les accusations contre l’ex-patron des studios Miramax venaient d’éclater au grand jour. L’actrice aux trois Oscars s’était dite «atterrée» par les nouvelles «scandaleuses» dont elle prétendait n’avoir nullement connaissance.

«VOTRE SILENCE est LE problème», l’a depuis accusée Rose McGowan, actrice et victime présumée de Harvey Weinstein qui est l’une des principales porte-voix du mouvement #Metoo, dont de nombreuses activistes ne croient pas non plus en la version de Meryl Streep.

«Je méprise votre hypocrisie», a-t-elle poursuivi dans son tweet.

Meryl Streep a répondu, dans un communiqué en début de semaine, qu’elle «ne savait pas à propos des crimes de Weinstein, ni durant les années 90» lorsqu’il a été accusé d’avoir agressé Rose McGowan, «ni pendant les décennies suivantes lorsqu’il a agressé d’autres» femmes.

Sexisme inhérent au showbusiness

Elle a été soutenue par l’écrivain Ira Madison III, qui a estimé dans le Daily Beast que les attaques dont Meryl Streep est la cible dénotent un sexisme inhérent au showbusiness.

«Nous en sommes là, à attaquer une femme pour ce qu’elle saurait ou non, quand tout le monde semble souligner que tout le monde savait dans l’industrie» du cinéma, a-t-il écrit.

«Pourquoi, alors, George Clooney et Brad Pitt n’ont-ils pas été aussi violemment attaqués que [Meryl] Streep?»

Des arguments qui n’ont pas suffi à calmer les détracteurs de l’actrice.

Plusieurs affiches de l’artiste Sabo, marqué à droite politiquement, sont ainsi apparues mardi à Los Angeles. Ces pancartes montrent Meryl Streep aux côtés de Harvey Weinstein, les yeux de l’actrice barrés d’un «She knew» («elle savait»).

Le public ne semble pas lui pardonner non plus. Jeetendr Sehdev, un sondeur spécialisé dans les célébrités, affirme que 58 % des personnes interrogées en octobre sur l’affaire Weinstein ont «un sentiment négatif» concernant l’actrice depuis ses premières dénégations.

Celles-ci ont eu l’effet d’un «baiser de la mort pour son image à Hollywood», explique-t-il. Meryl Streep «doit s’excuser auprès de ses fans pour ne pas avoir dit la vérité», juge Jeetendr Sehdev.