En avril, la DPJ a traité 449 dossiers, soit 224 de moins qu’en 2019 en Outaouais.
En avril, la DPJ a traité 449 dossiers, soit 224 de moins qu’en 2019 en Outaouais.

Baisse alarmante des signalements pour enfants vulnérables pendant la pandémie

Phénomène tant redouté dès le début de la crise du coronavirus, l’importante baisse des signalements à la Direction de la protection de jeunesse (DPJ) de l’Outaouais et à la Société d’aide à l’enfance (SAE) d’Ottawa s’est concrétisée ce printemps. Les statistiques sont là pour le prouver.

Du côté québécois de la rivière, on a enregistré une diminution de 44 % des signalements traités en mai par rapport à la même période l’année dernière. Leur nombre est passé de 798 à 314. En avril, la DPJ a traité 449 dossiers, soit 224 de moins qu’en 2019.

« Malgré la réouverture des écoles (primaires), on a continué à voir une baisse car la majorité des enfants concernés ne sont pas revenus en classe. L’école est un filet de sécurité pour eux et là il n’était pas là, ça fait en sorte qu’ils devenaient plus à risque de maltraitance. Et la liste d’attente était à 150 noms au début de la pandémie, alors qu’elle est maintenant à zéro. C’est une baisse qui a été remarquée dans la plupart des régions. Depuis plusieurs années, on a une liste constante de signalements en attente d’évaluation. Qu’elle soit vide, je n’ai pas mémoire d’avoir vu ça. En août dernier, nous étions à 22, mais par la suite ç’a grimpé avec la rentrée et c’était du jamais vu le nombre de signalements. [...] Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de maltraitance que notre liste est à zéro, c’est qu’il y a moins de signalements. Des enfants souffrent en silence et on n’a pas accès à eux en ce moment », s’inquiète la directrice de la protection de la jeunesse de l’Outaouais, Colette Nadeau.

Même si on estime qu’à peine trois élèves vulnérables sur 10 sont retournés à l’école à la mi-mai, certaines mesures ont été mises en place avec le milieu scolaire pour « s’assurer qu’on n’échappe pas des cocos dont les parents ne sont pas en mesure de répondre aux besoins de base », spécifie-t-elle.

« Pour les enfants qui étaient déjà vus par la DPJ, je suis moins inquiète, car on intervenait déjà auprès d’eux. Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les enfants qu’on ne connaît pas. Si les parents sont à bout de souffle, ils doivent en parler à quelqu’un qui les dirigera vers les bons services ou se tourner vers des organismes comme la Maison de la famille ou le Centre de pédiatrie sociale. Ils ne doivent surtout pas rester pris avec ça à la maison », affirme Mme Nadeau.

La directrice de la protection de la jeunesse de l’Outaouais, Colette Nadeau

Depuis l’amorce de la pandémie, puisque les contacts sont réduits au minimum, les 130 intervenants de la DPJ en Outaouais ont trouvé d’autres moyens pour converser et intervenir avec les enfants qu’ils chapeautent. En plus d’utiliser les plateformes comme Zoom ou TEAMS, ils peuvent par exemple porter le masque et aller prendre une marche avec eux pour les écouter. 

Le confinement et l’école à la maison étant une situation qui peut être explosive dans certaines familles, celle qui est à la tête de la DPJ ne cachait pas en entrevue qu’elle espérait un retour en classe pour tous en septembre (le tout a été confirmé par Québec le 16 juin) pour favoriser le « développement à la fois social et éducatif » des enfants vulnérables. 

« Les ados aussi sont hyper isolés. S’ils ne se voient pas à l’école, ils vont finir par se revoir entre amis. On ne peut pas les isoler pendant six mois, un an, surtout que les études continuent de confirmer que les enfants ne sont pas nécessairement à risque. Très peu ont été touchés. Je trouve qu’on leur enlève beaucoup pour le peu de risques qu’il y a sur eux. Je ne suis pas médecin ni spécialiste de la santé publique, mais il faut vraiment mesurer si ça vaut le coup de faire subir ces impacts-là », lance-t-elle.

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À moyen et long terme, on entrevoit un rebond important du nombre de signalements, et ce, dès la prochaine rentrée scolaire. « Je serais très surprise du contraire », prédit Colette Nadeau.

En cette période plus difficile, elle implore la population de garder les yeux ouverts, rappelant qu’il vaut mieux contacter la DPJ et faire fausse route que de fermer les yeux sur une situation. 

« C’est important d’être plus vigilants, de ne pas se gêner. On n’a pas nécessairement besoin d’être convaincu que la santé et la sécurité de l’enfant sont en jeu », dit-elle.

Constat semblable à Ottawa

Le constat est semblable sur la rive ontarienne, où la SAE dénote cette année une diminution majeure (54 %) des appels en comparaison avec les mois d’avril et de mai 2019. 

« C’est ce qu’on observe partout au Canada et même aux États-Unis. La bonne nouvelle dans tout cela, c’est qu’il semble y avoir maintenant un appétit pour vouloir parler du bien-être de l’enfance et de ses facettes, alors qu’auparavant, la croyance populaire était que notre rôle se limitait à retirer un enfant de sa famille. Dans les faits, 90 % de notre travail, c’est d’appuyer les familles, les enfants. Leur environnement a drastiquement changé, car des trois sphères qui offrent une protection, soit la famille, l’école et la communauté (religieuse ou parascolaire), deux étaient inaccessibles. C’est évident qu’il y a eu un impact. Certains parents ont perdu leur emploi, avaient peut-être des difficultés à payer le loyer, etc. Il faut savoir reconnaître que tout le monde a vécu une période de stress. Personne ne s’est engagé à faire l’enseignement à domicile 24 heures sur 24 », lance la directrice générale Kelly Raymond.

La DG de la SAE, Kelly Raymond

Elle est inquiète des chiffres à la baisse, elle soutient qu’il est plus que jamais nécessaire de se rapprocher de ses voisins pour être à l’affût de situations potentiellement toxiques.

« Si vous voyez une famille en détresse ou semble ne pas bien aller, faites de l’écoute active, c’est la magie de l’ordinaire. Parfois, les gens cherchent avec qui partager son stress, vider son sac. Ce rapprochement est absolument nécessaire lorsque des environnements de protection sont inexistants pour les enfants », dit-elle, soulignant que l’organisme collabore avec plusieurs partenaires dont les conseils scolaires, les corps policiers, les hôpitaux dont le CHEO et les organismes liés à la santé mentale ou à la toxicomanie.

Affirmant ne jamais avoir vu une telle situation en 30 ans de carrière, Mme Raymond prédit elle aussi un éventuel renversement de la tendance, plus tôt que tard.

« Les chiffres vont rebondir. En Italie, c’est ce qu’on a vite observé au fur et à mesure qu’on retournait à la vie quasi normale. Aussitôt que les enfants vont retourner dans les centres et les écoles, on va peut-être de plus en plus constater le vrai impact que tout ça a eu sur leur sécurité et leur santé », termine-t-elle.

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DES CHIFFRES QUI PARLENT...

  • Une baisse des signalements traités de 33 % et 44 % en avril et mai à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) de l’Outaouais 
  • Un recul du volume d’appels de 54 % à la Société d’aide à l’enfance d’Ottawa

* en comparaison avec la même période en 2019

Source : CISSSO et Société d’aide à l’enfance d’Ottawa