Première femme officière d’infanterie dans l’armée canadienne, Sandra Perron a écrit un livre sur son expérience et sur le harcèlement qu’elle a subi de la part de ses confrères mâles.

Armée de courage et de dévouement

Sandra Perron, première officière d’infanterie du Canada, a récemment publié en français Seule au front, un témoignage de la première officière de l’infanterie canadienne un récit poignant sur sa carrière dans les rangs de l’armée, un milieu réfractaire aux femmes où la gent masculine régnait en maître.

Dès son plus jeune âge, Sandra Perron fait preuve d’une détermination et d’une force de caractère impitoyable. Fille de militaire, elle rejoint les cadets de l’air en 1979, à 14 ans, bien décidée à intégrer les rangs d’une unité de combat au sein des Forces armées canadiennes (FAC) ce qu’aucune Canadienne n’avait fait avant elle. Un rêve qu’elle réalisera en 1992.

Dès ses débuts, on lui met des bâtons dans les roues. En 1983, lorsqu’elle se présente au bureau de recrutement pour devenir « commando aéroporté », l’officier-recruteur lui suggère plutôt « de devenir infirmière ou nutritionniste. »

Bien qu’elle excelle dans tout ce qu’elle entreprend, Sandra Perron devra livrer pendant ses 13 années au sein des FAC un combat de tous les instants pour se tailler une place dans un milieu misogyne.

Aussi déconcertant que cela puisse paraître, celle qui a servi avec courage et dévouement son pays, a été déployée dans des zones hostiles comme en Bosnie et en Croatie, devait combattre un ennemi beaucoup plus proche ; au sein même de l’armée. « Je voulais me battre sur les lignes de front, mais je n’aurais jamais pensé qu’elles se trouveraient à l’intérieur du mess des officiers de mon régiment », écrit-elle dans son livre paru aux éditions Québec Amérique.

Sandra Perron

Violée, harcelée, agressée à plusieurs reprises, Sandra Perron taira pendant de nombreuses années tout ce dont elle a été victime par crainte de voir sa carrière partir en fumée. « J’aurais probablement échoué mes phases d’entraînement ou je n’aurais pas réussi au bataillon si j’avais parlé, estime Mme Perron. Et, je ne voulais pas devenir l’ennemie de l’organisation envers qui je suis encore très loyale. »

La première fois qu’elle se confie, ça sera sur papier, au moment de rédiger son livre. « La première fois que j’ai parlé du viol, je l’ai écrit, mais je n’étais pas capable de le prononcer, confie l’ancienne officière. J’avais encore la mentalité d’il y a 25 ans. J’étais convaincue que je m’étais mise dans cette situation. Que c’était de ma faute. » À l’époque, elle avait tu ce lourd secret et s’est fait avortée en silence.

Elle continuera à encaisser la violence verbale et à se faire traiter de « super snatch, fente-à-seins, truie, linge à vaisselle, sacoche et plote ».

Elle subira aussi des attaques physiques comme au cours d’un exercice de prisonnier de guerre, où elle a été attachée à un arbre avant d’être battue et giflée pendant plusieurs heures. Expérience dont elle garde des séquelles aux pieds.

Mais pour Sandra Perron ce qui est le plus difficile ce sont « les blessures du cœur ». « Ce n’était pas d’être attachée à un arbre qui a été difficile, mais d’être exclue, rejetée, harcelée par mes confrères de travail. Et ça, ç’a failli avoir ma peau. »

Malgré les coups qu’elle a encaissés, Sandra Perron est la première Canadienne à terminer le programme de formation des soldats d’infanterie et à devenir officière du Royal 22e Régiment.

Mais l’ancienne combattante finira par quitter les FAC en 1996, après s’être vue rétrogradée malgré son expérience et « ses rapports exemplaires ». C’en était trop ! « Je voulais défendre mon pays, pas mon droit d’être dans l’infanterie. Je n’avais plus de tolérance », lance Mme Perron.

Il lui a fallu plusieurs années avant de trouver la force de partager son expérience. « Ça faisait longtemps que je voulais le faire, mais je n’avais pas le courage de partager mes secrets. Mais il fallait que ça sorte. J’ai honte d’avoir gardé tout ça, toutes ces années. »

Mais l’exercice n’a pas été sans encombre. Celle qui n’a jamais flanché, même au front, a été prise de panique en 2017, lors de l’envoi à l’impression de la version anglaise de son livre. « Je me suis retrouvée à l’hôpital et j’ai été suivie par un psychologue qui m’a diagnostiqué un stress post-traumatique. J’avais tout refoulé pendant des années. C’était le temps de tout sortir et de guérir », avoue-t-elle.

Depuis la parution de son livre, Sandra Perron a reçu quelques lettres d’anciens collègues, dont une plus importante à ses yeux. « Un de mes pires agresseurs m’a écrit pour me dire qu’il s’excusait sincèrement. Et qu’il avait toujours éprouvé de la culpabilité face à ce qu’il m’avait fait. »

Si aujourd’hui les femmes sont plus nombreuses qu’à l’époque à rejoindre les rangs de l’armée, Sandra Perron estime qu’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour arriver à une équité. « On a fait beaucoup de progrès, il y a des femmes dans tous les corps de métiers. Mais il y a encore des histoires d’abus », juge-t-elle.

À l’heure où une libération de la parole est enclenchée, le livre de Sandra Perron est un témoignage troublant voué à faire changer les choses.

« Je sentais que les FAC étaient prêtes à entendre mon histoire et à évoluer », précise-t-elle.

Et bien qu’un recours collectif d’anciens militaires a été déposé en 2016, pour dénoncer les agressions au sein des FAC, Mme Perron ne souhaite pas se joindre à ces actions. « J’ai une autre approche, en travaillant avec les Forces, afin de faire changer la culture. »

Aujourd’hui, Sandra Perron réside à Gatineau et se lutte pour le droit des femmes dans les Forces. Elle donne notamment des conférences sur la question de la diversité et de l’importance de l’inclusion de la femme dans l’armée.