Noirs abattus par la police : (un peu) plus de données...

BLOGUE / C'est une étude qui est un brin désespérante. Mais le sujet, les civils noirs qui sont abattus par la police, est trop important (et trop émotif) pour qu'on se passe de nouvelles données. Voyons voir...

Les cas relayés par les médias s'empilent à un rythme épouvantable, sur un mode qui semble toujours le même : un jeune Noir est arrêté par des policiers (souvent blancs), et il finit par mourir sous leurs balles même s'il ne portait aucune arme. Le comportement de certains pouvait sans doute être interprété comme menaçant par un policier nerveux (nervosité qui peut se comprendre dans certaines circonstances, disons-le), mais d'autres ont été «tirés» alors qu'ils tentaient de fuir. Certains policiers ont été condamnés, d'autres non. Et il n'y a pas qu'au pays de l'Oncle Sam que la police est accusée de profilage raciale : le même genre de débat a lieu dans des villes canadiennes comme Toronto et Montréal.

Ce qui rend l'étude qui vient de paraître dans les PNAS particulièrement intéressante, c'est que ses auteurs — des chercheurs en psychologie des universités du Maryland et Michigan State menés par David J. Johnson — y dévoilent des données inédites sur les policiers qui ont été impliqués dans les fusillades mortelles. Ces informations n'étant pas toujours disponibles, aucune autre analyse que celle-ci n'en a tenu compte jusqu'à présent, en tout cas pas à si grande échelle. Les auteurs ont dû les colliger eux-mêmes, un cas à la fois, puisque aucune banque de données ne les conserve.

Cela permet, écrivent M. Johnson et ses collègues, de dépasser la simple «méthode du benchmark», qui consiste par exemple à comparer la proportion des Noirs parmi les victimes et à la proportion des Afro-Américains dans la population générale. Comme ceux-ci représentent 26 % des gens abattus par la police mais seulement 12 % de la population, il est très tentant de conclure que les policiers sont, dans l'ensemble, biaisés contre les gens de couleurs.

«Cependant, écrivent M. Johnson et son équipe, se servir de la population comme point de référence revient à présumer que les Blancs et les Noirs sont également exposés aux situations qui mène à des [policiers qui abattent quelqu'un].» Or c'est une grosse (et fausse) présomption, remarquent-ils : les Afro-Américains sont en moyenne plus pauvres et vivent donc plus souvent que les Blancs dans des quartiers où la criminalité est élevée. C'est un contexte qui peut changer la fréquence et la nature des contacts avec les policiers (je reviens sur ce point plus bas), et il faut donc en tenir compte pour savoir si ceux-ci ont vraiment des biais raciaux.

C'est essentiellement ce qu'ils font dans leur étude, en se basant sur toutes les fusillades impliquant des policiers qui se sont soldées par des décès de civils en 2015, dans tous les États-Unis. Pour chacun de ces cas individuellement, Johnson et al. ont noté certaines caractéristiques de la victime (blanc/noir/hispanique, armé ou non, etc.), des policiers impliqués dans la fusillade (couleur, sexe, expérience, etc.) et du quartier dans lequel la fusillade a eu lieu. Puis ils ont mené des analyses statistiques (pour les intéressés : ils ont fait des régressions) pour voir si l'une ou l'autre de ces variables accroissait le risque que les civils tués par les policiers soient noirs ou latinos.

Leurs résultats auront de quoi en étonner plusieurs (et peut-être en choquer quelques uns) : «Nous n'avons trouvé aucun signe de disparités anti-Noirs ou anti-Latinos dans les fusillades, et les officiers blancs ne sont pas plus susceptibles d'abattre des civils issus de minorités que les officiers non-blancs.» Ces chiffres-là, tiennent à souligner les auteurs, ne signifient pas qu'il n'existe aucun policier blanc raciste ni que tel ou tel cas spécifique n'était pas problématique, mais simplement qu'il n'y a pas de signe probant de biais racial généralisé quand on regarde l'ensemble des fusillades mortelles et que l'on tient compte du «degré d'exposition» de chaque groupe racial.

En fait, le facteur le plus déterminant que Johnson et ses collègues ont trouvé était le pourcentage des crimes violents (les homicides ont servi d'indicateur) commis par telle ou telle «race» dans les quartiers où les fusillades ont eu lieu. Dans les quartiers où ces crimes étaient surtout commis par des Noirs, les personnes abattues par la police avait près de 4 fois plus de chance d'être noires. Inversement, dans les quartiers où la criminalité violente était surtout le fait des Blancs, les personnes abattues par la police avaient 4 fois moins de chances d'être noires.

J'ajouterai quelques petits points et impressions personnelles, ne serait-ce que pour démarrer une discussion — et en fait, pour aucune autre raison que celle-là puisque, s'il faut le rappeler, je ne suis que journaliste, pas expert.

1. Je crois qu'il faut garder à l'esprit que l'on ne parle ici que d'un seul indicateur de biais racial.  La couleur des gens abattus par des policiers et celle des officiers est, certes, un indicateur tout à fait valable et non le moindre, il vient ajouter un point de données supplémentaire dont on doit tenir compte — si la couleur de la peau ne change pas les chances d'être abattu, coup donc, c'est déjà ça de pris, même s'il peut rester du travail à faire ailleurs. Cependant un seul indicateur ne donne pas toujours une bonne vision d'ensemble. D'autres existent et ils peuvent dépeindre un portrait différent, par exemple le langage et les marques de respect (ou d'irrespect) choisis par les policiers en fonction de la couleur de la personne arrêtées. Cela a été documenté dans les mêmes PNAS en 2017, dans une étude qui a bel et bien trouvé un biais anti-Noir.

2. Si je dis que ces données sont un brin désespérante, c'est que j'ai comme l'impression que M. Johnson n'a pas trouvé grand-chose. Le facteur qui prédit le mieux si les victimes civiles sont noires est le pourcentage de criminalité violente commise par des Noirs dans la quartier de la fusillade. Mais il a aussi trouvé que c'est très corrélé (sans surprise) à la proportion des Noirs dans la population du quartier. Les auteurs de l'étude présentent la chose comme un argument supplémentaire, mais il me semble que c'est mince. Cela revient à dire que plus il y a de Noirs dans le quartier, plus grande sont les chances pour que les victimes soit noires. Et là où il y a moins de Noirs qui vivent, il y a moins de Noirs qui se font tirer dessus par la police. Il me semble qu'on s'en doutait, non ?

Ces résultats indiquent quand même (et c'est un point utile pour les politiques publiques) que contrairement à ce qu'on pourrait croire, diversifier les forces de l'ordre ne diminuera pas forcément le nombre de gens des minorités qui tombent sous les balles policières. Comme le disent les auteurs, cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'autres avantages à avoir des corps de police «multicolores», mais simplement que du point de vue des fusillades, il vaudrait apparemment mieux travailler sur la criminalité dans certains quartiers — ce qui est une sacrée commande, tout le monde s'entend là-dessus.

3. Le concept de «racisme systémique» a été très déformé dans le débat public au Québec ces derniers temps, et je pense que cette étude nous donne une belle illustration de ce que c'est : un système social qui, indépendamment de la volonté des gens en présence, produit et reproduit des inégalités raciales. Ce n'est pas le résultat des préjugés de M. ou Mme Chose. C'est un système social, un «contexte» si l'on préfère.

Dans le cas qui nous intéresse, il semble que les policiers ne montrent pas de biais racial lors des fusillades. Encore une fois, tant mieux — il faut dénoncer les mauvaises pratiques, mais il faut aussi reconnaître les bons points. Or pour en arriver à cette conclusion, M. Johnson et ses collègues doivent décompter du fait que les Afro-Américains sont plus exposés que la moyenne aux fusillades avec les policiers, pour des raisons de pauvreté, de ségrégation de facto et de tout ce qui en découle. Nous avons donc ici une situation où les policiers ne montrent pas de biais raciste dans des situations de fusillade, mais dont le résultat final est quand même que les Afro-Américains sont quand même beaucoup plus souvent abattus par la police que les autres (encore une fois : 26 % des gens tués par des policiers alors qu'ils ne forment que 12 % de la population américaine).

Voilà, il me semble, un bel exemple de racisme systémique : un «système» ou un «contexte» social qui, indépendamment de la volonté des acteurs, génère des inégalités raciales.

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