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Les encouragements de la foule, cette chose surestimée?
Les encouragements de la foule, cette chose surestimée?

Les encouragements de la foule, cette chose surestimée…

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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Quand les Canadiens reviendront à Montréal pour y disputer leur premier match des séries à domicile, lundi, ils y joueront (encore) devant des estrades vides. Alors pour une équipe dont l’aréna a la réputation d’être un fief ultra-bruyant et hostile qui fait passer de sales quarts d’heure aux adversaires de la Flanelle, ce sera assurément un gros handicap dans cette série contre Toronto. À moins que ça ne fasse presque aucune différence, en fin de compte...

«Je suis d’avis que l’avantage du terrain existe vraiment, c’est clairement démontré dans la littérature scientifique, dit Gordon Bloom, chercheur en psychologie sportive à l’Université McGill. Mais ça l’est surtout pour la saison régulière : en séries, c’est plus difficile à prouver parce que c’est généralement l’équipe la plus talentueuse qui a l’avantage de la glace. Alors si les “locaux” gagnent plus souvent pendant les éliminatoires, il est difficile de dire si c’est à cause de l’avantage du terrain ou si c’est juste une question de talent.»

On est intuitivement porté à croire que les encouragements de la foule donnent un petit surplus d’énergie à l’équipe hôte, qui jouerait alors de façon plus inspirée. C’est du moins ce que la plupart des fans (dont l’auteur de ces lignes) aiment à penser lorsqu’ils sont dans les gradins en train de hurler. Sauf que la COVID-19 est venue donner un grand coup de pied dans cette croyance : si les équipes locales partent bel et bien avec une longueur d’avance, il semble que ce ne sont pas les harangues de la foule qui expliquent cet avantage, ou si peu.

Tenez, avant la pandémie, les équipes de la Ligue nationale de hockey (LNH) gagnaient en moyenne autour de 55 % des matchs devant leurs partisans, et 45 % sur les glaces adverses. Et au cours de la dernière saison, l’absence de partisans n’a pas du tout réduit cet avantage. C’est même plutôt le contraire, d’après une petite compilation maison faite cette semaine : les équipes locales ont gagné 59 % de leurs parties. Cela ne veut pas dire que les partisans nuisent à leur équipe, puisqu’il y a toujours des fluctuations d’une saison à l’autre, mais cela indique que les foules — même les plus passionnées — n’ont pas un gros effet sur l’issue des matchs.

Cela paraîtra sans doute étrange au yeux de plusieurs, mais cela n’étonne guère Joëlle Carpentier, chercheuse en psychologie de la performance à l’UQAM. «En psychologie sportive, la présence de la foule [comme bien d’autres choses] peut être vue de deux façons. Ça peut être positif, la foule peut être une alliée, mettre de la pression sur les arbitres et sur l’adversaire, etc. Mais pour certains athlètes, ça peut être perçu comme une menace : c’est une forme de pression supplémentaire, ça donne l’impression de ne pas avoir de marge de manœuvre, ça augmente la crainte de commettre des erreurs.»

Il n’a pas été possible de s’entretenir avec des joueurs professionnels pour cet article, les Canadiens et les Sénateurs ayant décliné les demandes d’entrevue du Soleil. On peut tout de même trouver sur le Web des commentaires de joueurs au sujet des gradins vides qui vont dans les deux sens (voir https://bit.ly/2T2aunH, notamment) : certains se sont sentis moins motivés, mais d’autres disent que cela n’a rien changé à leurs performances.

L’avantage se maintient partout

Au hockey, la «règle du dernier changement» — qui stipule qu’avant chaque mise en jeu, les visiteurs doivent envoyer leurs joueurs sur la glace en premier, ce qui donne à l’équipe hôte un certain contrôle sur quel trio joue contre lequel — a certainement contribué à maintenir l’avantage des équipes locales au cours de la dernière saison. Mais il n’y a pas que dans la LNH où les parties ont été disputées sans partisans, et plusieurs études ont ainsi pu mesurer l’effet de la foule. Or partout ailleurs, les performances des équipes locales n’ont pas semblé souffrir beaucoup de l’absence des fans.

L’un de ces travaux, paru en avril dans Frontiers in Psychology, a analysé un vaste échantillon de matchs disputés dans les quatre principales ligues de soccer européennes (Allemagne, Angleterre, Italie et Espagne). Ses auteurs ont bien observé que pendant la pandémie, les «locaux» prenaient moins de tirs au but et que les arbitres leur donnaient plus de cartons jaunes, signe que les encouragements de la foule ne sont pas complètement sans effet. Mais il n’y a eu qu’en Allemagne que cela s’est traduit par moins de buts comptés et moins de victoires pour les équipes hôtes. Ailleurs, l’avantage du terrain s’est maintenu, même sans partisans.

Une autre étude parue dans la revue savante PLoS – ONE en mars, et qui a comparé 1000 parties de soccer européen sans spectateurs à quelque 37 000 matchs «normaux» (disputés entre 2010 et 2020) a noté essentiellement la même chose : moins de tirs au but et des arbitres plus sévères pour l’équipe locale en l’absence de foule, mais pas moins de buts comptés ni moins de victoires.

«Ainsi, les spectateurs ne semblent pas être le facteur déterminant pour expliquer l’avantage des équipes locales», concluent ses auteurs. En outre, ajoutent-ils, l’avantage du terrain existe également au soccer amateur, même s’il se joue habituellement sans spectateur.

Une foule de… petites choses

Alors d’où vient cet avantage du terrain s’il ne dépend pas, ou si peu, de la foule? «Il y a beaucoup de choses qui entrent en ligne de compte, dit M. Bloom. […] Le fait d’être dans ses affaires, d’avoir la même routine que d’habitude, ça peut jouer.»

Même son de cloche du côté de Mme Carpentier : «C’est sûr que la familiarité avec les lieux et les installations va aider, et il y a beaucoup d’athlètes de haut niveau qui sont des êtres de routine. Ils vont souvent rapporter qu’ils se reposent mieux à la maison qu’à l’hôtel. Quand on est chez soi, c’est plus facile de décrocher, on s’occupe de sa famille, les enfants veulent te voir. […] Et il y a un aspect territorial aussi à tout ça : quand on joue à domicile, on veut protéger son territoire, ça peut jouer sur l’état d’esprit.»

La fatigue due aux voyages est un autre facteur qui est souvent cité dans la littérature scientifique. D’ailleurs, la «bulle» dans laquelle la National Basketball Association (NBA) a terminé sa dernière saison a permis à deux chercheurs américains de le constater, dans une étude publiée dans Scientific Reports. Après l’interruption de la campagne 2019-2020 par la COVID, la NBA a repris et fini sa saison à Orlando, où toutes les parties restantes (au nombre de huit) ont été disputées et où toutes les équipes résidaient. Comme dans les autres sports, les fans étaient absents, mais les joueurs de la NBA n’avaient pas à voyager pour jouer «à l’étranger», ce qui a annulé presque tout l’avantage du terrain. Alors que les équipes locales avaient gagné près de 64 % de leurs matchs en 2019-2020, elles n’en ont remporté que 55 % dans la «bulle», ce qui d’un point de vue statistique n’était pas significativement différent de 50-50. Les auteurs de l’étude ont également noté une amélioration du pourcentage de réussite des lancers et des rebonds des équipes visiteuses. Ils l’expliquent par le fait que, n’ayant pas eu à voyager, les «visiteurs» étaient mieux reposés et n’avaient pas à composer avec le décalage horaire — deux choses qui sont connues pour affecter la performance à plusieurs égards, notamment la précision des mouvements.

De l’espoir pour les fans...

Pour autant, le chercheur en psychologie sportive à l’UQAM Robert Vallerand n’est pas convaincu que les encouragements de la foule ne sont que du vent. «C’est sûr que si on regarde le soccer, où les matchs finissent 1-0 ou 2-1, tu ne peux pas voir un grand effet sur le pointage, dit-il. Cet effet-là va paraître davantage dans d’autres sports comme le basket, où les parties se gagnent souvent autour de 120 à 110.»

À cet égard, d’ailleurs, une étude «classique» sur le basket a bien montré l’effet de la foule, ajoute M. Vallerand. En analysant les parties disputées entre les Lakers et les Clippers, deux équipes de la NBA jouant à Los Angeles, des chercheurs de l’université Florida State ont profité d’une sorte d’expérience naturelle. Aucune des deux équipes n’avait à changer de ville pour aller jouer un match sur le terrain de l’autre, si bien que toutes les variables (fatigue, routine, etc.) restaient à peu près constantes, sauf une : les partisans. Et les auteurs ont conclu qu’«avoir la sympathie de la foule accroît la probabilité de gagner par entre 7,4 et 9,2 %».

En outre, ajoute Mme Carpentier, les études qui ont pu comparer les résultats avec et sans foule «grâce» à la pandémie ont aussi leurs limites. «La foule n’était pas la seule chose qui avait changé dans tout ça. La COVID a pu changer une foule d’autres choses aussi, parce que les joueurs sont humains, ils ont leurs sources de stress, de la famille à la maison qui peut être affectée par le virus d’une manière ou d’une autre, etc. Alors ça peut avoir noyé l’effet de l’absence de foule.»

Il y a donc encore de l’espoir pour les partisans : les fans des Canadiens qui s’époumoneront (éventuellement) au Centre Bell ne le feront pas forcément pour rien. Mais la pandémie a montré que l’avantage de la glace ne tient pas qu’à eux.