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Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

Les dosettes de détergent : amies ou ennemies de l’environnement ?

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SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Les petits blocs de savon à vaisselle emballés dans une membrane plastique soluble à l’eau contribuent-ils à la pollution des rivières et des océans ?», demande Gilles Chabot.


Qu’il s’agisse de savon à vaisselle ou de détergent à lessive, ces dosettes sont toutes entourées d’une membrane faite du même matériau, soit l’alcool polyvinylique (PVA), indique d’emblée le chercheur en chimie de l’Université Laval Normand Voyer. Comme les plastiques, il s’agit d’un «polymère», c’est-à-dire d’une chaîne de molécules identiques mises bout à bout. Cependant, la plupart des plastiques ne se dissolvent pas du tout dans l’eau, alors que le PVA, lui, est un des rares composés de cette «famille» à être très soluble.

En outre, poursuit M. Voyer, «les plastiques sont des molécules très stables [i.e. difficile à dégrader] et qui résistent très bien à l’oxydation. (…) Dans le cas du PVA, c’est une molécule qui est déjà oxydée, il y a déjà un atome d’oxygène dans la molécule, alors ça la rend plus facile à dégrader», explique-t-il. Elle finit d’ailleurs par se défaire toute seule simplement en la laissant à l’air libre, ce qui n’est pas le cas des plastiques «normaux».

En outre, poursuit M. Voyer, chacun des «maillons» de cette chaîne qu’est le PVA ressemble à l’alcool éthylique (celui qui est dans la bière et le vin), ce qui est bien pratique. L’alcool éthylique est en effet une molécule qui existe depuis la nuit des temps, si bien qu’on trouve dans la nature une foule de microorganismes qui possèdent les enzymes nécessaire pour le digérer. À cause de cela et de son instabilité plus grande que celle du plastique, le PVA est considéré comme biodégradable. Et «une fois que c’est biodégradé, ça devient de l’acide acétique, qui va servir de source de carbone à d’autres microorganisme», dit notre chimiste.

Alors du point de vue de l’accumulation des plastiques dans la nature, non, ces membranes de PVA n’empirent pas le problème. Ça peut même jusqu’à un certain point aider à le régler parce que «ça fait moins d’emballage : tu n’as pas à emballer ça comme une pastille de savon dans un petit sachet en plastique», souligne M. Voyer.

Et il s’agit en plus d’un molécule très, très peu toxique. Une étude parue en 2003 dans Food and Chemical Toxicology a trouvé au PVA une «dose quotidienne sans effet observable» de 5000 milligrames par kilo de poids corporel  chez le rat — grosso modo l’équivalent de 350 g, ou un tiers de kilo (presque une livre !) par jour pour un homme adulte de taille moyenne. Pour tout dire, c’est tellement peu toxique que les pharmaceutiques s’en servent pour faire des gélules.

Cela dit, nuance toutefois M. Voyer, «il faut quand même le produire, cet alcool polyvinylique, et si tu regardes le cycle de vie complet, eh bien c’est un dérivé du pétrole, alors il y a un procédé industriel et une pollution qui sont associés à ça, même si ça n’ajoute pas de plastique dans l’environnement».

À cet égard, d’ailleurs, quand il est question de cycle de vie, le point de comparaison que l’on choisit pour évaluer l’empreinte écologique d’un produit fait souvent foi de tout. Ainsi, si l’on ne fait que remplacer des pastilles en sachet de plastique par des dosettes enrobées de PVA, alors on peut penser qu’il y a là un gain du point de vue de l’environnement. Mais s’il n’y a pas de sachets en plastique ? Comparé à, par exemple, un savon en poudre ou liquide qui ne viendrait pas en sachets, mais qui serait versable, est-ce que la membrane de PVA serait encore l’option la plus écologique ?

Il semble que non. Dans une étude parue en 2020 dans Sustainability, deux chercheurs de l’Université Ryerson, à Toronto, ont comparé le cycle de vie complet de trois lessives : un détergent en poudre versable dans une bouteille en plastique, des dosettes enrobées de PVA venant dans un contenant en plastique rigide, et d’autres dosettes mais dans un emballage souple. Et à tous les points de vue examinés (dommages à la couche d’ozone, contribution au réchauffement climatique, pluies acides, etc.), le détergent versable était moins pire pour l’environnement que les dosettes. Pas toujours par des marges énormes, remarquez : par exemple, les dosettes en contenant souple n’étaient que 15-20% pires pour les pluies acides, et étaient même un peu meilleures du point de vue de la toxicité pour les écosystèmes, mais c’était là une exception. Dans l’ensemble, la bouteille de détergent versable pesait clairement moins lourd sur l’environnement et «la principale raison derrière cela était le film de PVA qu’il faut pour produire les dosettes», concluait l’étude. L’écart serait sans doute encore plus grand si l’on comparait avec un savon qui viendrait en contenant rechargeable.

Les deux chercheurs torontois avertissaient cependant que leur étude n’a pas pu tenir compte du gaspillage qui peut venir avec les produits versables. Avec des dosettes, la quantité de savon utilisée est contrôlée et toujours la même. Ce n’est pas le cas avec un savon versable, si bien qu’il est possible que le consommateur moyen mette plus de savon versable qu’il n’y en a dans les dosettes. Cela viendrait alors réduire l’avantage des produits versables.

Bref, comme le dit M. Voyer, il est acquis que les membranes de PVA n’ajoute pas de plastique dans l’environnement. Mais quand on regarde l’ensemble de leur cycle de vie, il demeure qu’il y a quand même un certain niveau de pollution qui vient avec.

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