Le plomb plombe le développement de nos enfants

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Le plomb est le contaminant environnemental le plus étudié à ce jour. Il existe un consensus quant aux effets de l’exposition durant l’enfance sur les capacités intellectuelles, la qualité des apprentissages à l’école et le comportement. Des données suggèrent également des effets négatifs d’une exposition prénatale sur le les capacités intellectuelles des enfants canadiens à des niveaux extrêmement faibles. Nos gouvernements doivent s’appuyer sur ces connaissances et redoubler d’efforts pour éliminer les sources de plomb de notre environnement.

L’exposition au plomb peut commencer avant la naissance, puisque cette substance traverse la barrière placentaire. L’exposition durant l’enfance peut se produire par ingestion, inhalation et absorption cutanée. Semblable à d’autres substances bénéfiques pour le fonctionnement du corps, le plomb peut traverser la barrière hématoencéphalique. Une fois dans le système nerveux, il pénètre dans les neurones et interfère avec leur développement et l’activité des neurotransmetteurs. Les méthodes d’imagerie cérébrale et de résonance magnétique ont montré divers effets du plomb sur la structure, l’organisation et le fonctionnement du cerveau.

Effets sur le développement de l’enfant

Une faible exposition au plomb ne cause pas de problèmes de santé exigeant une intervention d’un professionnel de la santé. Toutefois, au cours des 20 dernières années, un grand nombre d’études ont démontré les effets pernicieux d’une faible exposition pendant l’enfance. Les évidences scientifiques indiquent qu’il n’y a pas de niveau d’exposition au plomb chez les enfants qui soit sans effet indésirable.

Des effets négatifs sont clairement démontrés sur le fonctionnement intellectuel, y compris le QI (quotient intellectuel), l’attention, la mémoire et la capacité de résolution de problèmes. Cela se répercute sur les résultats et la réussite scolaires et a été très bien documenté auprès de plusieurs milliers d’enfants américains de la 4e à la 8e année. Les comportements problématiques, en particulier les symptômes du TDAH (trouble d’hyperactivité avec déficit de l’attention), ont fait l’objet de deux revues systématiques publiées en 2019. Basées sur un total de 32 études, ces deux revues confirment un lien entre une faible exposition au plomb dans l’enfance et les symptômes du TDAH. Quant aux effets à l’âge adulte, une étude impliquant le suivi d’un groupe de 565 enfants jusqu’à l’âge de 38 ans a révélé que l’exposition faible à modérée au plomb durant l’enfance est associée à un QI et à un statut socio-économique inférieur à l’âge adulte.

Notre équipe a suivi deux cohortes d’enfants depuis la naissance, l’une provenant du Nunavik jusqu’à l’âge de 19 ans, l’autre regroupant des enfants canadiens de plusieurs provinces jusqu’à 3 ans. Nous avons mis en évidence des effets délétères d’une exposition survenant durant la grossesse sur le QI, la capacité de traitement de l’information, la mémoire, l’impulsivité et l’inattention. Il faut donc se soucier également de l’exposition qui survient durant la grossesse.

On pourrait invoquer que quelques points de QI ne sont pas susceptibles d’affecter les capacités d’un enfant en particulier et sa capacité à contribuer à l’âge adulte à notre société. Cette vision individualiste doit être mise de côté au profit d’une perspective populationnelle. À petite échelle, les conséquences dans chaque école peuvent ressembler à un ou deux enfants additionnels dans chaque classe présentant les symptômes du TDAH et quelques autres enfants devant bénéficier d’un plan d’intervention pour soutenir leur apprentissage. À l’échelle d’une population, compte tenu du décalage de la répartition des QI vers les scores les plus faibles, une réduction de cinq points du QI attribuable à l’exposition au plomb entraîne une augmentation de 50 % du nombre d’enfants ayant un QI inférieur à 70 (seuil déficience intellectuelle). Les coûts pour le système scolaire, le système de santé, le système de justice et la main-d’œuvre qualifiée se situent certainement dans les milliards de dollars.

Prévenir toute exposition

Les sources les plus courantes d’exposition au plomb chez les jeunes enfants québécois sont l’eau potable et les poussières domestiques. Le plomb peut pénétrer dans l’eau de consommation en plusieurs endroits entre les stations de traitement d’eau et le domicile, la garderie et l’école. L’eau du robinet peut être contaminée par des tuyaux en plomb installés avant 1960 ou réparés à l’aide de soudure au plomb jusqu’aux années 1990. Les habitations construites avant 1960 étaient souvent peintes avec de la peinture à base de plomb qui, en se dégradant, contamine les poussières intérieures. Habiter une résidence et fréquenter une garderie à proximité d’une source ponctuelle, tel qu’une raffinerie où un incinérateur, où le plomb est rejeté dans l’air par les émissions industrielles, influence également le niveau d’exposition. Les quartiers plus âgés et localisés près de ces sources regroupent souvent des familles pauvres, mais aussi des familles plus aisées, et ce, en particulier dans des villes de plus petites tailles. Enfin, la consommation régulière de gibier sauvage tué avec des munitions contenant du plomb constitue une autre source d’exposition chez les enfants autochtones et les familles qui pratiquent la chasse.

En s’appuyant sur les évidences scientifiques, le Centre de contrôle et de prévention des maladies des États-Unis et l’Organisation mondiale de la santé considèrent depuis plusieurs années qu’aucun niveau de plomb dans le sang des jeunes enfants n’est sans danger. Ceci signifie deux choses : tous les enfants du Québec sont concernés et on doit viser une élimination de l’exposition au plomb des jeunes enfants. La prévention primaire de l’exposition est le meilleur moyen d’atténuer l’impact de ce produit chimique.

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«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.