Homéopathie: vous avez dit «liberté»?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
BLOGUE / Le Dr Jean Drouin, qui avait encaissé son lot de critiques (and then some) il y a deux semaines à la suite de son appui très public à l'homéopathie, doit se sentir un peu moins seul maintenant. Le Syndicat des profs de l'Université Laval, où il donne des cours de clinique, vient de prendre sa défense au nom de la liberté académique... mais je ne pas sûr, bien honnêtement, que c'est bien de «liberté» dont on parle ici.

Retour en arrière. En novembre était lancée une «Coalition pour l'homéopathie au Québec», parrainée par nul autre que Thomas Mulcair. C'est à cette occasion que Dr Drouin s'est exprimé publiquement en faveur de l'homéopathie, attestant de son efficacité qu'il aurait constatée sur ses patients, disait-il. Et ce en dépit du fait que les études sur ces «traitements» échouent systématiquement à démontrer qu'ils sont supérieurs au placebo — pour peu que l'on s'en tienne aux études les plus solides.

L'Université Laval s'en était dissociée dans les jours suivants, laissant entendre que ses propos ne répondaient pas «aux exigences propres au milieu universitaire». Mais voilà que le Syndicat des professeur(e)s de l'UL (SPUL) vient soutenir Dr Drouin, jugeant les «remontrances» de l'université.

«Le professeur Jean Drouin, comme tous les professeur(e)s d’université, a le droit d’enseigner, d’effectuer des recherches ou de créer sans aucune contrainte, qu’elle soit institutionnelle ou externe, indique le SPUL dans un communiqué. Ce droit, nommé liberté universitaire, (...est défini par l'UNESCO) comme la capacité à faire de la recherche et à enseigner hors de toute contrainte doctrinale, de pressions institutionnelles et professionnelles. Elle inclut la liberté d’expression intra et extramuros.»

Il est bien évident que Dr Drouin a le droit à ses opinions, qui vient naturellement avec le droit de les exprimer librement. Et il va de soi qu'un syndicat défende ses membres. Je n'ai rien à dire là-dessus. (Transparence totale : je suis techniquement employé de l'UL cet automne, à titre de chargé de cours.)

Mais je vous pose (sincèrement et naïvement) la question : dans la mesure où l'inefficacité de l'homéopathie a été maintes fois démontrée et fait désormais l'objet d'un consensus scientifique bien établi, l'appui à cette croyance relève-t-il de la «liberté universitaire» ?

D'un côté, je me dis que toutes les libertés ont leurs limites, faute de quoi elles finissent toujours par mener à l'absurde. Si, par exemple, un géophysicien affirmait que la Terre est plate et qu'il refusait obstinément de constater l'évidence patente qu'elle est ronde, il me semble qu'il serait très difficile d'invoquer la «liberté universitaire» pour justifier sa conduite. On aurait plutôt affaire à un abus de cette liberté, puisque sa fonction première est d'aider à faire progresser les connaissances — pas de permettre que l'on s'enferme dans des faussetés envers et contre tous les faits et études probants. Et à cet égard, la «contrainte doctrinale» que dénonce le SPUL ne me semble pas du tout être du côté de la direction de l'université.

Mais d'un autre côté, je ne peux pas ignorer le fait qu'une telle liberté doit aussi, forcément, inclure la liberté d'avoir tort. Il peut y avoir quelque chose d'utile à ce qu'un savant remette en doute un consensus scientifique solide, ne serait-ce qu'en stimulant des recherches/répliques qui déboucheront sur de nouvelles confirmations dudit consensus. On me répondra sans doute ici que le résultat n'est pas toujours aussi utile et que l'effet final est souvent de faire faire du sur-place à la recherche et de gaspiller des fonds en réexplorant continuellement les mêmes questions, ce qui est vrai. Mais il demeure que même le GIEC, par exemple, sollicite encore l'avis de climatosceptiques notoires, justement pour «tester» davantage ses conclusions. On ne peut donc pas dire que ce genre d'exercice est toujours et systématiquement inutile.

Alors, à votre avis ? Est-ce que cela fait vraiment partie de la «liberté universitaire» que de défendre l'homéopathie (ou quoi que ce soit d'autre) en dépit des données probantes ?

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