Robert Koch, le savant allemand qui a découvert le bacille de la tuberculose.

Entre médecine et idéologie : la tuberculose au Québec au début du 20e siècle

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Au Québec, la déclaration de certaines maladies contagieuses devint obligatoire à partir de la Loi de l’hygiène publique de 1887. Cette loi obligeait les chefs de famille et les médecins à déclarer au bureau d’hygiène municipal les cas des maladies suivantes : variole, choléra, diphtérie, fièvre typhoïde, scarlatine, morve et « toute autre maladie dangereuse pour la santé publique ». La tuberculose fut ajoutée à cette liste en 1901. (…)

Cet article de la loi connut beaucoup d’opposition et ne fut guère appliqué. D’abord à cause de la réticence des familles. Plusieurs d’entre elles n’étaient pas convaincues de l’importance ni de l’efficacité de cette mesure. De toute manière, disait-on, si je dois avoir cette maladie «je l’aurai, quoi que je fasse». De plus, la tuberculose n’était pas, dans l’esprit de la population, une maladie contagieuse comme les autres ; elle ne frappait pas comme elles avec force à un moment ou dans un lieu donné. Enfin, les familles préféraient parfois taire ce problème de peur de voir leurs maisons placardées, d’être expulsées de leur logement ou de perdre un emploi. On craignait même que, le moment de la mort venu, le défunt ne puisse être admis à l’église pour y faire l’objet de funérailles religieuses.

Les inspecteurs sanitaires se plaignaient aussi de l’inertie des bureaux d’hygiène municipaux qui avaient souvent tendance à ne pas faire leurs rapports ou à ne les envoyer que lorsque «la maladie [était] rendue à l’état épidémique». Et l’un d’entre eux ajoutait dans son rapport : «Je ne crois pas me tromper en affirmant que 75 % de nos municipalités rurales ne remplissent pas leurs obligations de façon générale en matière d’hygiène.»

Mais la résistance la plus profonde et la plus gênante était celle des médecins. Ce fut un problème durant toute la première moitié du XXe siècle. Cette question revenait comme un leitmotiv dans les rapports des inspecteurs sanitaires régionaux. En 1920, par exemple, l’inspecteur régional du district de Matapédia rapportait que «les médecins ne déclarent généralement pas les cas de tuberculose». En effet, cette année-là, seulement 10 cas de tuberculose avaient été déclarés par les médecins de son district. De même, en 1930, l’inspecteur du district sanitaire d’Arthabaska signalait que seulement neuf cas de tuberculose pulmonaire avaient été déclarés dans son district qui comptait pourtant 70 municipalités. (...)

Les raisons pour lesquelles les médecins ne se conformaient pas à la loi étaient diverses. Les uns ne faisaient pas de déclaration parce qu’ils n’étaient pas convaincus de son importance, ou parce que, comme le disait l’inspecteur du district de Matapédia, «ils ne comprennent pas toute la portée de ce devoir». D’autres ne se conformaient pas à cette exigence tout simplement par négligence.

Comme il était compliqué de poursuivre les médecins peu consciencieux, plusieurs d’entre eux en profitaient tout simplement pour ignorer la loi. Ce dont le secrétaire du Conseil d’hygiène de la province de Québec se plaignait en ces termes : «La suppression des maladies contagieuses souffre du fait qu’un grand nombre de médecins, peu soucieux de leurs devoirs pour ne pas dire plus, négligent de notifier l’autorité municipale lorsqu’ils sont appelés auprès des contagieux. Pris en flagrant délit, ces médecins nient qu’ils ont eu à traiter une maladie contagieuse, et l’affaire en reste là». D’autres ne déclaraient pas les maladies contagieuses par complaisance, pour «conserver les bonnes grâces d’un client», en invoquant le secret professionnel. Pourtant, comme le rappelait un inspecteur en 1920, «il est indiscutable et indiscuté que le contrôle de ces maladies dépend entièrement du concours des médecins pratiquants ; en effet comment l’autorité sanitaire peut-elle contrôler une maladie contagieuse, si elle n’est pas avertie par celui qui, de par la loi, est tenu de le faire ?»

Cela dit, les réticences de certains médecins étaient parfois plus fondées. En 1913, par exemple, l’un d’entre eux disait, au sujet de la tuberculose, qu’il ne fallait pas forcer la déclaration obligatoire de cette maladie tant qu’il n’y aurait pas «une organisation spéciale pour l’isolement des tuberculeux pauvres». D’autres trouvaient aussi que la procédure de déclaration était trop compliquée et souvent inutile ; qu’il fallait faire ces déclarations aux secrétaires des municipalités qui, eux, devaient ensuite les faire parvenir à l’inspecteur de district, ce qu’ils négligeaient souvent de faire.

Cela pouvait parfois avoir des conséquences tragiques comme on le constate dans ce témoignage de l’un des officiers médicaux de Montréal. En 1928, un malade se fit soigner dans deux hôpitaux, et par cinq médecins différents, sans déclaration de l’existence de la maladie. «Il changea de domicile avec toute sa famille, trois fois en deux ans, et cela sans aucune désinfection des locaux […] Ce n’est que longtemps après, par constatation de deux cas de tuberculose dans la famille de ceux qui occupèrent par la suite un des logements, que l’enquête fit découvrir les faits mentionnés plus haut.»

Ainsi, alors que la tuberculose était la plus importante des maladies contagieuses, elle était cependant la moins déclarée. En 1920, par exemple, le statisticien du Conseil supérieur d’hygiène estima que, entre 1907 et 1917, seulement 5,8 % des cas de tuberculose avaient été déclarés comparativement à 31,1 % pour la scarlatine et à 20,7 % pour la typhoïde.»

Extrait de l'ouvrage «Médecine et idéologies. La tuberculose au Québec, XVIIIe-XXe siècles», paru cet automne aux Presses de l'Université Laval. Reproduit avec permission.

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