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Louis Robert
Louis Robert

Engrais au phosphore : trop, c’est bien assez!

Louis Robert
Agronome, lanceur d'alertes
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LA SCIENCE DANS SES MOTS / Dès ma première saison de travail et d’essais au champ, en 1989, j’ai compris que quelque chose clochait dans nos interventions touchant la fertilisation minérale dans les grandes cultures.

Le Guide de référence en fertilisation 16 en vigueur au Québec proposait des doses exagérées en regard des besoins réels des cultures, et également en comparaison à ce qui était proposé ailleurs, particulièrement pour le maïs. Les producteurs anglophones de la région frontalière de Huntingdon, en Montérégie, au sud de Montréal, obtenaient de bons rendements de leur culture de maïs tout en utilisant deux fois moins d’engrais phosphatés que leurs collègues francophones de la même région. Un autre signe qui caractérise les deux solitudes ?

Le phosphore est l’un des 13 éléments minéraux nutritifs essentiels aux plantes, et l’un des trois dits « majeurs », les deux autres étant l’azote et le potassium. Le phosphate est indispensable comme constituant structural des acides nucléiques (ARN et ADN) et dans les fonctions de transfert d’énergie. En production végétale, l’apport de phosphate est valorisé pour le développement racinaire en début de saison notamment, et dans la formation des fruits en fin de saison. Cependant, comme tous les autres éléments nutritifs, le phosphate obéit à la loi dite des « niveaux de suffisance », selon laquelle il ne sert à rien d’en appliquer au-delà d’une certaine quantité ni lorsque la plante s’en procure suffisamment dans le sol. Il s’agit d’une règle universelle en nutrition minérale, que pourtant les représentants des compagnies d’engrais ne se gênaient pas d’ignorer, lorsqu’ils utilisaient leurs arguments clés du genre « les plantes en ont besoin, alors faut leur en fournir », ou encore « plus t’en mets, plus t’auras de rendement ».

En observant la situation de plus près, mon collègue Pierre Filion et moi avions constaté que les producteurs anglophones suivaient les recommandations de l’Université Cornell, c’est-à-dire les normes en vigueur dans l’État de New York voisin et non pas les recommandations officielles émises par Québec, formulées par le Conseil des productions végétales du Québec (qui est devenu le Centre de référence en agriculture et agroalimentaire du Québec, le CRAAQ). Cette constatation m’a intrigué et a piqué ma curiosité. J’ai colligé les ouvrages de référence relatifs à l’Ontario et au nord-est des États-Unis et j’ai découvert que nos voisins du Sud — soit la dizaine d’États situés au nord et à l’est de l’Iowa jusqu’au Maine — présentaient pourtant un contexte pédoclimatique comparable au nôtre, c’est-à-dire un climat continental humide à saison de croissance relativement courte entrecoupée d’un hiver à précipitations abondantes, avec des sols de texture et d’origine très variables, même à une échelle géographique réduite.

Ce qui en ressortait m’a semblé très révélateur et susceptible d’expliquer le peu de succès obtenu dans nos tentatives pour limiter les concentrations de phosphore dans les cours d’eau. En effet, malgré tous nos efforts (en termes de recherche scientifique et en matière juridique) en vue de réduire les charges de phosphates dans les cours d’eau, peu de travail a été accompli pour baisser l’apport de phosphate et intervenir à la source, c’est-à-dire pour minimiser son épandage sur les terres.

Ainsi, au Québec, pour cultiver du maïs-grain sur un sol considéré comme moyennement riche en phosphore, on recommande 60 kilogrammes à l’hectare (kg/ha) d’engrais phosphatés (P2O5), alors que la norme pour le même type de sol est de… 0 kg/ha en Iowa et dans l’État de New York. En Ontario, elle est de 20 kg/ha. Comment expliquer ces différences ? Si les travaux de recherche permettant de fixer ces recommandations sont les mêmes, comme c’est le cas pour les engrais de ferme, il faut alors s’intéresser à la façon dont les résultats obtenus sont interprétés (ou biaisés ?) par les intérêts commerciaux.

Dépense superflue

Au Québec, le surplus est en moyenne de près de 30 kg/ha, mais une fois rapporté sur l’ensemble de la superficie moyenne de maïs (environ 400 000 hectares), il équivaut à un épandage potentiellement nocif de 12 000 tonnes par année, et constitue une dépense superflue pour les producteurs 18. Notons que les dépenses impliquées, justifiées ou non, sont incluses dans le calcul des coûts de production utilisé comme base pour déterminer les compensations financières versées aux producteurs en vertu du Programme d’assurance stabilisation des revenus agricoles (ASRA). Ultimement, c’est donc la collectivité québécoise qui assume une grande partie de ces dépenses inutiles. Et comme si ce n’était pas suffisant, c’est encore à la collectivité qu’incomberont les coûts liés à la dépollution devant intervenir ensuite, car, comme nous l’avons vu, l’abus des engrais phosphatés est extrêmement dommageable pour nos cours d’eau.

N’avait-on donc jamais pensé à comparer nos recommandations à celles des autres provinces et des États voisins ? Pourtant, on aurait dû s’en inspirer, puisque les travaux de recherche en fertilisation obtiennent des résultats très similaires, qu’ils soient réalisés au Québec, en Ontario ou dans n’importe quel État du nord-est des États-Unis. Si, à ma connaissance, cette comparaison n’a jamais eu lieu, autrement que par ma brève analyse « maison » (que je mettais à jour annuellement), c’est certainement parce que cette étude aurait dérangé le commerce des engrais.

L’erreur ? Je crois, bien humblement, qu’il s’agit d’une situation découlant de la présence, quasiment ininterrompue, des représentants de compagnies d’engrais au comité responsable de l’élaboration des références en fertilisation. S’attaquer de front aux apports de phosphore affecterait nombre d’entreprises commerciales en agriculture pour qui ces fertilisants phosphatés sont le pain et le beurre. D’immenses efforts et ressources ont été déployés pour tenter de venir à bout des charges de phosphore d’origine agricole qui aboutissent dans les cours d’eau (en traitant les lisiers, en établissant des bandes riveraines de végétation afin de réduire le ruissellement des sédiments chargés et de filtrer le phosphate dissous, en adoptant de nouveaux règlements en ce sens, etc.), mais le moyen tout simple, peu coûteux et extrêmement efficace de réduction à la source n’a pas été employé : la validation rigoureuse du Guide de référence en fertilisation.

Les écarts dans les normes avec nos États voisins existent pourtant depuis longtemps. Et si, en Ontario, les recommandations de phosphore pour le maïs demeurent inchangées depuis 1975, au Québec, elles ont fluctué au gré des influences et d’arguments qui n’ont rien de scientifique, mais relèvent plutôt des résistances venant des représentants des compagnies d’engrais devant les résultats présentés par les chercheurs. Je le sais pour en avoir été le témoin!

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Ce texte est un extrait de l’ouvrage «Pour le bien de la terre», paru la semaine dernière chez MultiMonde. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.